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30 novembre 2016


Yann Raison du Cleuziou

Succès de François Fillon : le vote ou les votes catholiques ?


Dans l’emballement médiatique qui a succédé au succès inattendu de François Fillon au premier tour de la primaire, « le vote catholique » a été mobilisé comme cause clef en main pour expliquer ce que personne ne comprenait. La cause a eu d’autant plus de succès qu’elle permettait de légitimer en contrebande deux instrumentalisations antagonistes de la primaire. A gauche, le vote catholique cautionnait l’interprétation du succès de Fillon comme un retour de l’obscurantisme clérical et moyenâgeux[1]. A l’opposé, du côté de la droite « hors les murs » qui cherche à créer un pôle conservateur capable de faire la charnière entre Les Républicains et le Front national, le succès de Fillon est la « divine surprise » qui permet en un tour de main d’effacer l’échec de Jean-Frédéric Poisson et d’affirmer qu’à droite plus rien n’est possible sans la bénédiction des cathos. Ce double tour de passe-passe a paradoxalement fait disparaître la réalité des votes catholiques derrière un vote catholique, certes illusoire et caricatural mais assez riche de connotations payantes pour alimenter le frisson médiatique et politique.

 

Divisions chez les catholiques de La Manif Pour Tous

Le vote catholique n’est qu’une bulle médiatique. Car la primaire a divisé les catholiques plus qu’elle ne les a agrégés en un bloc homogène d’électeurs disciplinés. Pendant les semaines qui ont précédé le premier tour, le catholicisme conservateur a été le théâtre d’une intense lutte pour définir la meilleure stratégie : le vote utile ou le vote de conviction ?

La décision de Sens Commun[2] de soutenir François Fillon – et non Hervé Mariton ou Jean-Frédéric Poisson, qui annonçaient la suppression de la Loi Taubira – a ouvert une controverse durable. Les deux candidats éconduits, ainsi qu’Henri Guaino, se sont amèrement plaints du choix de Sens commun, interprété comme un calcul opportuniste décourageant pour ceux qui avaient l’audace d’assumer leurs convictions. Contrairement à Jean-Frédéric Poisson et Hervé Mariton, les positions de François Fillon sur la loi Taubira pouvaient en effet sembler d’une grande tiédeur. La dénonciation du choix de Sens Commun est devenue d’autant plus forte quand Jean-Frédéric Poisson est sorti de l’anonymat à l’issue du premier débat télévisé des primaires. Le Figaro ou Valeurs actuelles ont salué alors l’authenticité d’un candidat qui n’était pas dans la routine des professionnels de la politique et portait ses convictions de catholique avec un courage forçant l’admiration. Des revues comme Liberté politique ou Famille chrétienne ont publié des comparatifs qui faisaient de Poisson le « candidat catholique » idéal. Ce dernier ralliera d’ailleurs des figures qui ont du poids dans la droite catholique conservatrice comme Charles Beigbeder, Robert Ménard et Marion Maréchal-Le Pen.

La droite « hors les murs » pensait avoir trouvé le candidat qui allait percer et recréer une charnière entre le FN et Les Républicains, comme avait pu le faire le Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers. Le Salon Beige, blog influent d’obédience traditionnaliste, animé par le royaliste légitimiste Guillaume de Thieulloy, a battu campagne en ce sens et n’a cessé de relayer les attaques contre les autres candidats à la primaire, tout particulièrement François Fillon et Alain Juppé. Le premier était dénoncé pour sa conformation à la pensée unique sur l’avortement et son catholicisme bourgeois très superficiel. Le second était décrit comme l’incarnation même d’une droite orléaniste intellectuellement soumise à l’hégémonie culturelle de la gauche. Son positionnement en faveur d’une acceptation sereine du caractère multiculturel de la France en avait fait un traitre à la patrie, un soumis : « Ali Juppé ». Par ailleurs, l’analyste qui faisait office de stratège à ces ultras, Guillaume Bernard, expliquait la nécessité de rompre avec les renoncements qui avaient fait glisser la droite toujours plus à gauche[3]. Guillaume de Thieulloy ne cessait de rappeler l’opportunité unique qu’avait la droite catholique de s’imposer dans le rapport de force et de faire bouger les lignes idéologiques en votant Poisson: « Il ne sert à rien de gagner, si on gagne sur les idées de son adversaire ! C’est donc principalement pour obtenir une victoire sémantique, je veux dire faire progresser mes idées et donc préparer demain des victoires électorales durables, que je voterai Poisson » [4] . Mais cette minorité droitière de La Manif Pour Tous, qui avait déjà échoué dans le projet de radicaliser les cortèges avec le Printemps Français[5], échouera de nouveau avec Poisson. Même si ce dernier a réalisé de beaux scores à Versailles en dépassant 10% dans certains bureaux, l’engouement n’a pas dépassé ce microcosme.

 

Une surestimation de l’importance du catholicisme identitaire

Interpréter le vote en faveur de François Fillon comme un signe inquiétant de la montée en puissance d’un catholicisme identitaire et réactionnaire est donc très abusif. C’est se soumettre à une déclinaison du storytelling élaboré en 2012-2013 pour mettre en récit La Manif Pour Tous.

Ce cadrage a eu d’autant plus de succès qu’il était mobilisable dans des rapports de force très divers : il légitime la prétention des différents acteurs de la droite réactionnaire à incarner l’opposition à la loi Taubira ; il permet à Frigide Barjot d’expliquer son éviction et de tenter de se réapproprier son ancienne image médiatique ; il répond à une demande journalistique de religieux folklorique et inquiétant ; il permet, enfin, à la gauche de crier « haro » sur un mouvement qui menace tout ce qu’il y a de plus sacré : la laïcité, l’égalité, la liberté, le progrès… Bien sûr une tendance de ce type est observable, mais son importance a été très largement surestimée. Paradoxalement, personne n’a vu ce qui pourtant sautait aux yeux : le caractère totalement aconfessionnel des banderoles, des slogans, des argumentaires et jusqu’au nom même du mouvement qui est le comble du refus de la revendication identitaire : « La Manif pour Tous ».

La sociologie (certes catholique, mais non exclusivement) du mouvement a conduit à un sociologisme, un raccourci logique s’est substitué à l’analyse : s’ils sont catholiques c’est qu’ils agissent en tant que catholiques. Pourtant, le choix surprenant de Frigide Barjot en tête d’affiche, déterminant dans le succès de la mobilisation, manifestait une réalité plus complexe. Bien sûr, l’anticipation d’une potentielle stigmatisation antichrétienne[6] (René Rémond) est bien ancrée et se traduit par des stratégies d’esquive et de retournement du stigmate[7]. Tout était fait pour esquiver la disqualification du mouvement en procession de pieux paroissiens.

Calcul stratégique ? Peut-être pour l’état-major, mais ce fut la condition du ralliement sans arrière-pensée des masses catholiques : l’assurance que leur identité catholique serait préservée. L’ethnologue Valérie Aubourg a donné l’exemple d’une religieuse rencontrée lors d’une manif, qui refusa obstinément de nommer sa congrégation, affirmant être là uniquement comme citoyenne (colloque GSRL/EPHE mai 2014). Au regard de ma propre expérience des cortèges, je pense cette attitude assez représentative. Jamais, la plupart des catholiques qui se sont mobilisés n’auraient défilés dans les cortèges de « Civitas[8] », qui récitaient des chapelets derrière des banderoles citant des extraits du catéchisme ou de la Bible.

Les catholiques (à de rares exceptions près), ont totalement intégré les cadres de la protestation démocratique légitime. Le caractère « non confessionnels » des cortèges leur permettait de « faire peuple » et de s’inscrire dans le cadre de la légitimité que confère la démocratie à la majorité. En sus, leur intériorisation de la laïcité et les effets rémanents de la spiritualité de l’incarnation des années 1960, leur rend indésirable l’action « en tant que catholique » et ils préfèrent se conduire « en catholiques » – pour reprendre une vieille distinction élaborée par Jacques Maritain. En dehors des cadres militants, la plupart des catholiques mobilisés appartiennent à un catholicisme d’intériorité et non d’identité.

 

Comme La Manif Pour Tous : le succès de Fillon vient de sa discrétion religieuse

Christine Boutin, puis Jean-Frédéric Poisson à sa suite, ont opté pour la ligne « en tant que chrétien » et n’ont jamais mobilisé au-delà d’un cercle d’ultras – qui n’est certes pas négligeable et qui progresse. Sens Commun s’est bien gardé d’emprunter le même chemin et, comme La Manif pour Tous (version Frigide Barjot), a opté pour un positionnement clairement aconfessionnel. Comme me l’explique un de ses fondateurs : « il ne s’agit pas de se compter ou de se contempler entre cathos[9]. » La ligne est d’affirmer des convictions déconfessionnalisées et de travailler avec tous ceux qui les partagent d’où qu’ils viennent. Ce choix, comme le ralliement à l’UMP, a été vivement dénoncé par les partisans du Printemps Français, tel Frédéric Pichon, qui y a vu un retour de la bourgeoisie catholique à une posture orléaniste bien ancrée. Mais Sens Commun est, des organisations issues de LMPT, la structure qui a eu le plus grand succès, avec 8 000 adhérents revendiqués et surtout l’obtention de postes de responsabilité au sein de Les Républicains.

Mon hypothèse est que le succès de François Fillon parmi les catholiques tient à la même raison que le succès de Sens Commun et de LMPT de Frigide Barjot : son net refus de brandir la bannière catholique. Il avait toutes les qualités pour obtenir les faveurs de la frange catholique qui a soutenu le plus durablement LMPT et dont bien des jeunes sont au moins sympathisants de Sens Commun : les catholiques « observants ». Ces derniers représentent 17 % des catholiques que l’on qualifie de pratiquants (mais 30 % des catholiques messalisants hebdomadaires, qui représentent eux-mêmes 1,8 % de la population française en âge de voter)[10]. Ce sont des catholiques marqués par l’appartenance à une « certaine France » classique, une bourgeoisie de style de vie plus que de niveau de vie, réticente à certaines innovations de la pastorale post-conciliaire sans aller jusqu’à la dissidence traditionnaliste. Ils pensent incarner le modèle de la famille catholique et défendent le Magistère romain sur les questions de morale sexuelle. Ils sont économiquement pour un libéralisme tempéré par le paternalisme catholique. Comme le montre une enquête, François Fillon mobilise beaucoup plus qu’Alain Juppé sur sa personnalité et son honnêteté[11]. Pour les observants, il a les qualités personnelles qui comptent : paroissien de Solesmes, marié avec la même femme depuis le début, père de cinq enfants, cherchant le compromis le plus raisonnable possible en matière de morale sexuelle ou de politique familiale, économiquement libéral…

 

La vague Fillon est aussi et surtout l’effet de l’usure de Nicolas Sarkozy

François Fillon, gendre idéal, avait tout pour mobiliser le vote des catholiques « observants ». Sens commun a-t-il joué un rôle décisif dans ce vote ? Rien ne permet de le démontrer pour l’instant. Il est certain que le mouvement lui a apporté une caution et un précieux relais dans les réseaux des jeunes cathos, mais il ne faut pas oublier que des membres importants de Sens Commun ont invité à voter Sarkozy (Sébastien Pilard) et que d’autres penchaient pour Hervé Mariton (Anne Lorne) avant sa défection. C’est pourquoi je tends à penser que, même sans cet allié, beaucoup de catholiques « observants » auraient probablement voté Fillon pour les raisons que je viens d’énumérer. Figure à la fois modérée dans ses expressions et fort dans ses convictions, incarnation d’un catholicisme intériorisé et non identitaire, il donnait enfin aux catholiques « observants » une représentation publique de ce qu’ils sont.

Mais quoi qu’il en soit, la mobilisation des « observants » en faveur de François Fillon n’a pu quantitativement lui faire atteindre les sommets. Selon moi, le soutien le plus décisif, lui a été apporté par un groupe bien plus massif (10,6 % des français en âge de voter) : les catholiques festifs. Ceux que je qualifie ainsi n’assistent à la messe que pour des rites de passage qui sont l’occasion de fêtes familiales (baptême ; première communion ; mariage ; funérailles). Ces catholiques de culture plus que de convictions, mais qui se pensent encore comme des catholiques engagés, votent pour Les Républicains (30 %) et dans une proportion égale à la moyenne nationale pour le FN (27,5 %). Ils n’ont pas spécialement soutenu LMPT (21 %). En revanche, ils sont très hostiles à l’islam et voient dans les migrants une menace (62,8 %). Pour ces raisons, Alain Juppé pouvait leur sembler trop timoré. Nicolas Sarkozy correspond mieux à leurs attentes. Si cet électorat, décisif selon moi, a voté Fillon, c’est donc surtout en raison de l’usure de l’ancien Président de la République. Une enquête Opinion Way confirme l’importance du vote des catholiques non-pratiquants (comptabilisé ainsi, ils représentent environ 36 % des Français en âge de voter) en faveur de François Fillon[12]. C’est de leur côté que se trouvent les masses susceptibles d’expliquer la « vague ». Il ne faut bien sûr pas oublier d’autres facteurs importants : bonne campagne ; interventions télévisées réussies ; troisième homme dans les sondages, ce qui est très mobilisateur ; vote utile, etc.

 

Alain Juppé a aussi bénéficié d’un vote catholique

Les votes catholiques ne s’arrêtent pas là. Si Alain Juppé a multiplié les professions de foi, avant le premier tour, et est allé jusqu’à se ranger sous l’autorité du pape, c’est parce qu’il connaît bien l’importance du vote catholique pour Les Républicains et pour le centre-droit. Il ne faut pas oublier que par comparaison avec le reste de la population française, ces deux votes sont surreprésentés parmi les catholiques les plus pratiquants. Du reste, plusieurs sondages ont montré que Alain Juppé recevait l’assentiment de la majorité des catholiques pratiquants[13]. En attente d’autres enquêtes, je ne pense pas que ces chiffres soient dénués de pertinence, même si la dynamique des derniers jours les a manifestement érodés. Son profil modéré, sa défense de « l’identité heureuse », son accueil de la diversité multiculturelle comme un atout pour la France, consonnent avec la récente lettre des évêques de France[14]. On y trouve l’ambition de promouvoir une vision apaisée, positive et constructive de la France, qui évoque la ligne du journal La Croix. On est loin de l’opposition entre pays réel et pays légal, initiative privé et pesanteur étatique, souffrance populaire et morgue des élites dont a pu jouer François Fillon.

Qu’un grand nombre de catholiques pratiquants et saisonniers aient soutenus Alain Juppé me semble, avec le faisceau d’informations disponible aujourd’hui, assez certain. Ces catholiques que j’appelle les « conciliaires » (26 % des pratiquants et 3,2 % des Français en âge de voter) et les « fraternels » (18 % des pratiquants, car ils ont une pratique surtout saisonnière et 6,2 % des Français en âge de voter) sont caractérisés par leur propension à voter pour le centre (environ 30 % d’entre eux). Ils sont très attachés aux valeurs d’accueil (les fraternels sont favorables à 87,2 % à l’accueil des migrants) et plus attentifs à la justice sociale qu’à la morale sexuelle. Les conciliaires soutiennent La Manif Pour Tous mais de manière moins massive (41,9 %) et moins durable que les « observants » (65,4 %). Qu’ils se soient moins mobilisés pour la primaire que les « observants » me semblent aussi probable, car ils ne bénéficient pas comme ces derniers de réseaux sociaux et d’une presse d’opinion (Famille Chrétienne ou Valeurs actuelles) qui assume aussi explicitement l’injonction électorale.

Ni « le vote Manif Pour Tous », ni a fortiori, « le vote catho » n’existent. Mais quoi qu’il en soit de la relative diversité des votes catholiques, l’illusion du vote catholique répond à trop d’intérêts (à gauche comme à droite) pour disparaître. Ce que le Salon Beige espérait du vote Poisson, transformer une défaite électorale en victoire sémantique, advient par François Fillon, la victoire en sus. Déjà depuis plus d’un an, l’omniprésence à droite de la révérence aux « racines » catholiques de la France, avait préparé le terrain. Et par conséquent, on peut s’attendre à ce que le catholicisme, réintégré dans le rapport de forces à droite (et peut-être bientôt à gauche, car les Poissons Roses présentent des candidats aux primaires du Parti socialiste) redevienne durablement un marqueur du débat politique.

Yann Raison du Cleuziou



[1] Lire à ce sujet l’éditorial « Sacristie » de Laurent Joffrin, dans Libération du 21 novembre 2016, tellement outrancier qu’il frise l’autodérision.

[2] Sens Commun est un parti politique créé durant l’hiver 2013 par des militants de La Manif Pour Tous afin de peser au sein de l’UMP pour qu’y soit mis à l’agenda une révision de la loi Taubira et une politique familiale et éducative ambitieuse.

[3] Guillaume Bernard, La guerre à droite aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre, Paris, Desclée de Brouwer, 2016.

[4] Lire l'article.

[5] Ce label désignait non pas une organisation mais l’ambition de transformer le mouvement d’opposition à la loi Taubira en avant-garde d’une contestation généralisée du pouvoir sur le modèle des Printemps Arabes.

[6] René Rémond, Le nouvel anti-christianisme, entretiens avec Marc Leboucher, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.

[7] Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ? Sociologie d’un monde divisé, Paris, Desclée de Brouwer, 2014, chap. 8.

[8] Cette ligue nationale-catholique est un prolongement politique des positions religieuses intégriste de la Fraternité Saint-Pie X, créée par l’évêque dissident Mgr Marcel Lefebvre.

[9] Yann Raison du Cleuziou, « Les Poissons Roses et Sens Commun. Un renouveau de l'engagement des catholiques en politique? », in Bruno Béthouart et Yves-Marie Hilaire (dir.), Foi et action publique, Les cahiers du littoral – 2 – n° 15, 2016, p. 365-380.

[10] Enquête Bayard/IPSOS/ Yann Raison du Cleuziou et Philippe Cibois, sur les catholiques engagés, juin 2016. Tous les chiffres mobilisés dans cet article en appui de ma typologie proviennent de cette enquête.

[11] Sondage Elabe/BFMTV du 27/11/2016.

[13] Par exemple l’enquête Pèlerin/ IFOP de novembre 2016.

[14] Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, Dans un monde qui change retrouver le sens du politique, Paris, Bayard-Cerf-Mame, 2016.