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23 août 2017

Les rencontres de la photographie. Jusqu'au 24 septembre 2017.
Jean-François Bouthors

Arles 2017. Des photographies au-delà du spectaculaire.


On ne regrette jamais de se rendre à Arles en été. La 48e édition des Rencontres de la photographie ne dément pas cette « vérité », avec quelques très belles propositions qui méritent qu’on prenne le temps de s’y arrêter. « La vie dans les villes », de Michael Wolf, est l’une des plus saisissantes. Depuis son reportage de fin d’études, en 1976, dans la petite ville minière en déclin de Bottrop-Ebbel, en Allemagne, jusqu’à Tokyo Compression, série réalisée dans le métro de la capitale japonaise, Wolf décrypte nos manières de vivre. Qu’il resserre le cadre, l’élargisse ou l’entoure de millier d’objets, comme dans son installation The Real Toy Story, il crée un décalage qui fait surgir le complexe, voire l’inhumain du quotidien. Avec Chicago, Transparent City, il saisit le spectateur par la double vision d’immeubles de verre, en grands tirages et plans larges, avec les vignettes des silhouettes captées derrière les vitres. Ainsi parlent les façades de notre monde ultramoderne. Wolf n’est pas tant un photographe de l’insolite ou de l’anecdotique –, comme peut l’être Joel Meyerowitz, qui excelle à saisir l’inattendu –, que celui qui interroge nos comportements, notre quotidien, et ce que cela traduit de nos sociétés. Wolf ne construit cependant pas un discours, il ne se veut ni philosophe, ni sociologue, peut-être anthropologue, mais par l’image et sa mise en scène uniquement.

 

 

Aux antipodes du travail de Wolf, celui de Mathieu Pernot participe pourtant du même souci de l’humanité, en s’attachant à une famille qu’il a suivie depuis vingt ans,. Les Gorgan vivaient en caravane en 1995, lorsque Pernot, étudiant à l’École nationale de la photographie d’Arles, les a rencontrés à l’occasion d’un premier travail documentaire. Il finira par se lier à eux, envisageant la photographie non plus comme un regard distancié, passager, mais comme un lien intime. Lui, le gadjo, sera bientôt invité à l’intérieur du cercle familial. Quand il retrouve les Gorgan 12 ans plus tard, c’est comme s’ils venaient de se quitter. Ses photos ont enregistré l’histoire de la famille, les naissances, les deuils, la transformation et même la déformation des corps, les cicatrices de la vie, les morts… La scénographie de son exposition distingue les membres de la famille, mettant le spectateur en présence de chacun. Ce ne sont pas des images que l’on regarde, mais des personnes et leur histoire que l’on rencontre, des destins qui nous émeuvent. Rarement, un travail photographique sur les Roms aura touché aussi juste, sans jamais verser dans le « folklorique ». Cette distance qui s’est effacée entre lui et son sujet photographie ne s’interpose pas non plus entre le spectateur et ceux dont il manifeste la plénitude de l’existence, quelles que soient les apparences et les circonstances de leurs vies.

Dans la même veine, on découvrira le travail magistral de la Chilienne Paz Errázuriz, venue en autodidacte à la photographie sous la dictature de Pinochet. Photographier, c’était résister. Mais la résistance dépassait le cadre étroit de la politique. Résister c’était rendre compte d’une humanité qui débordait les cadres, qui échappait, qui se débrouillait comme elle pouvait pour être. Dormeurs dans les rues, boxeurs, artistes de cirques, prostitués, transsexuels, marginaux de tout acabit, malades mentaux… Résister, c’était regarder ceux dont on se détourne pour signifier leur présence. La manière dont Paz Errázuriz saisit les regards et dont elle rend les corps bouleverse les catégories, suspend le jugement, outrepasse la banale compassion…

 

 

Curieusement, on éprouve une émotion parente devant les photographies de Marie Bovo, alors qu’on n’y voit pas la moindre figure humaine. La série Стансы/Stances – réalisée à la chambre, posée sur la plate-forme d’entrée du wagon dans lequel elle voyageait en Europe centrale et en Russie, ou devant la fenêtre du compartiment – donne à contempler des paysages silencieux. Les humains semblent s’en être retirés, mais ce retrait en lui-même dessine le creux de leur présence, si bien que le spectateur ne peut manquer d’y être sensible. Les images prises du compartiment sont comme tamponnées par cet avertissement imprimé sur les vitres : « НЕ ПРИСЛОНЯТЬЯ/Ne pas s’appuyer » (ou « ne pas se pencher »), qui fait surgir l’institution sociale dans un paysage dont elle semble totalement absente. Qui sont donc les êtres qui vivent dans l’espace dévoilé par la photographie ?

En Ukraine, Niels Ackermann et Sébastien Gobert sont partis à la recherche de Lénine, en se demandant ce qu’étaient devenues les multiples effigies du père de la Révolution bolchevique. Les images qu’ils en ont rapportées, les commentaires qu’ils ont notés reflètent les enjeux complexes d’une mémoire que n’a pas effacée le renversement des 5500 statues de Vladimir Illitch Oulianov. Jetés à la décharge, planquée dans des jardins privés, barbouillés de jaune et de bleu, les couleurs nationales ukrainiennes, remisés dans le vestiaire d’une centrale nucléaire, refondus en Tarass Chevtchenko ou en Dark Vador, ces « Lénine » de pierre ou de bronze errent comme un culte mort dont on n’est cependant pas débarrassé. Le présent reste hanté par le passé. Se dessine ainsi, en arrière-plan, des photos que l’on regarde, une identité ukrainienne en souffrance.

 

 

La souffrance est évidemment omniprésente dans ce que Samuel Gratacap a rapporté de Libye : photographie, mais aussi propos des personnes rencontrées, dans ce pays détruit par la guerre : des miliciens, des migrants… « Tu es là pour les migrants ou pour la guerre ? » lui a demandé Younes, ingénieur en communication devenu « fixeur » pour les journalistes, comme si désormais le destin du pays était déterminé par ces deux pôles, comme si le déroulement tragique de l’histoire avait évacué toute autre réalité !

Les Rencontres d’Arles présentent la vitalité, la variété et même la nécessité d’une photographie qui trouve sa justification non pas dans la nostalgie du passé, mais dans l’exigence éthique de rendre compte du présent humain dans sa complexité et sa diversité, sous un angle qui n’est ni celui de la puissance, ni de la richesse ou de la gloire, en portant le regard au-delà du spectaculaire…

 

Légendes

Michael Wolf, The Real Toy Story, 2004. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. Copyright : Rencontres Arles

Paz Errázuriz, Black Demon, série « Lutteurs du ring », 2002‐2003. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Niels Ackermann & Sebastien Gobert. Le village de Korzhin vend cette statue au prix de 15 000 dollars. Cette somme lui permettrait de restaurer les écoles maternelles et primaires. Le prix est élevé et le mécanicien du coin en charge de trouver un acheteur ne pense pas tirer plus de 3 000 dollars en vendant la ferraille. Korzhin, 3 juin 2016. Avec l'aimable autorisation de Niels Ackermann/Lundi13. Copyright : Niels Ackermann / Lundi13