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25 mai 2016


Jean-François Bouthors

Fassbinder, otage d’une mémoire trop courte


"Je suis Fassbinder", Pièce de Falk Richter, mise en scène de Stanislas Nordey et Falk Richter, avec Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage, création du Théâtre national de Strasbourg, au Théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 4 juin.

Crise des réfugiés, montée des extrêmes droites et des intégrismes, chômage, révoltes, homophobie, antisémitisme, pertes de repères, affaiblissement de la démocratie, asthénie économique et croissance des inégalités… Faire du théâtre avec tout cela, entre France et Allemagne, telle était l’ambition de deux compères, Stanislas Nordey et Falk Richter. Leur projet : regarder l’Europe désenchantée à travers le prisme de Rainer Fassbinder et de son œuvre, et en particulier son film L’Allemagne en Automne (1978) dans lequel le réalisateur et homme de théâtre allemand revenait sur les événements de l’année 1977 (notamment l’assassinat du patron des patrons allemands, Hans Martin Schleyer, et le détournement par le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) d’un avion de la Lufthansa, puis l’annonce de la mort en prison, officiellement par suicide, de trois des membres de la Fraction Armée Rouge, dont Andreas Baader).

Au cœur du projet, cette phrase de Fassbinder que l’on n’a pas fini d’interroger : « La question la plus importante aujourd’hui est de savoir comment détruire cette société. » Une question que manifestement certains, et ils ne sont pas si peu nombreux, se posent aujourd’hui, parce qu’ils considèrent que la société – et l’Europe – ne fonctionne plus ou/et qu’elle est injuste. Les raisons qui poussent à conclure que cette société a fait son temps sont multiples, contradictoires même. Elles tiennent souvent à différentes formes de dépit plutôt qu’à la poursuite d’une utopie positive. Et les manières de se défendre de ce dépit, ou de vivre avec, ou encore de s’en emparer, sont multiples : alcool, sexe, consommation, drogue, révolte, religion, accumulation, révolution… Tout cela, en définitive, se recycle dans un capitalisme sans éthique qui se goinfre de toutes ses contradictions. La boucle semble bouclée comme un anneau de Moebius… Ce qui ne fait que renforcer l’idée que l’on touche le fond de l’impasse – une impasse en elle-même insaisissable – et que l’on ne peut plus continuer comme avant. Comment sortir d’une société qui se prolonge jusque dans sa destruction ?

De gauche à droite : Laurent Sauvage et Stanislas Nordey © Jean-Louis Fernandez

Ce n’est donc pas un biopic de Fassbinder que signe Falk Richter après un travail préparatoire dans lequel il a beaucoup impliqué ses comédiens. « Je suis Fassbinder » doit s’entendre comme « Je suis Charlie », c’est-à-dire comme une bannière derrière laquelle s’agglomère un ensemble multiple, rhizomatique, aléatoire, factuel, épidermique, immédiat, d’émotions et de réactions, plus qu’elle ne symbolise une analyse ou une méditation cohérentes, pensées, structurées… Quelque chose qui correspond à l’étrange définition que Falk Richter donne de Fassbinder (mais aussi de lui-même, semble-t-il), en forme d’oxymore : « une sorte d’intellectuel émotionnel ».

L’émotion est légitime. Elle est même capable de produire de belles œuvres. Et la pièce en est une, à certains égards, servie par des comédiens remarquables, au sommet desquels il faut citer Thomas Gonzalez. Elle fonctionne par une succession de tableaux, dans une articulation complexe avec un dispositif vidéo qui offre tantôt un contrechamp du jeu des acteurs, tantôt des extraits des œuvres de Fassbinder. Elle joue de l’ambiguïté entre les rôles et les personnes des acteurs. Ainsi, sur scène, Nordey est-il à la fois lui-même, le comédien qui joue Fassbinder, et Fassbinder le personnage joué, si bien qu’il est interpellé comme Stan ou comme Rainer. De même pour Laurent Sauvage qui joue… la mère de Fassbinder lorsque, dans un échange avec son fils, elle en vient à souhaiter l’arrivée au pouvoir d’un « dirigeant autoritaire, qui serait tout à fait bon et gentil, qui serait quelqu’un de bien ». La pièce joue plus encore du travestissement des genres. Elle fait rire et grincer… (on peut parfois s’interroger sur la nature du rire qu’elle déclenche). Elle noue, dans les propos des acteurs qui se jouent en répétition, des vérités et des clichés, des propos de comptoir et des interrogations lourdes, un mélange de culture et d’inculture crasse… Au point d’être une forme d’instantané brut du désarroi européen, fascinant et dégoûtant tout à la fois.

Mais l’émotion suffit-elle ? Falk Richter et Stanislas Nordey, quoi qu’ils en voudraient peut-être, ne sont pas Rainer Fassbinder. Je suis Fassbinder tire sur de grosses ficelles tout en prétendant poser des questions graves. La pièce est loin d’affiner l’intelligence de la situation, parce qu’elle n’en interroge pas les racines, sinon de manière superficielle et caricaturale. Tout finit par être dans tout et réciproquement. S’agit-il seulement de décrire l’état du désarroi européen ? À ce titre, Je suis Fassbinder est incritiquable. Mais avait-on besoin de cela pour prendre la mesure de la crise ? Ne nous suffit-il pas d’ouvrir Facebook, ou les chaînes d’infos en continu ? N’avons-nous donc aucune ressource, aucun héritage qui nous permette d’aller au-delà du constat, de dépasser la révolte d’une adolescence qui n’en finit pas ou d’une vieillesse désillusionnée ? Faut-il vraiment, comme le suggère Stan, congédier Tchekhov – plusieurs fois nommé dans la pièce – et croire que l’on va révolutionner le théâtre et l’Europe, devenir le nouveau Shakespeare de la post-post-modernité. Naturellement, Richter peut répondre qu’il n’est pas ses personnages et qu’il ne faut entendre là que des répliques de dérision… Incritiquable !

Lancer à la cantonade que l’Europe est nulle, abjecte, qu’elle glisse vers le fascisme, en évoquant à l’appui de la démonstration les figures de Viktor Orban ou de Marion Maréchal-le Pen, les délires de la députée européenne Beatrix von Storch, en rappelant qu’elle est la petite fille du ministre des finances de Hitler, ou les polémiques qui ont suivi les viols de Cologne, c’est privilégier un regard borgne et négligent qui laisse dans l’ombre, voire ignore ou, pis, méprise, celles et ceux qui œuvrent au plus près de la réalité et des difficultés pour combattre ces dérives et rester fidèles à l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, qu’incarne notamment le théâtre de Tchekhov. C’est dénier aussi la force libératrice de cette tradition européenne, au-delà de l’Europe et à maintes reprises contre elle et ses abus. C’est bien le problème de l’indignation, émotion faussement mobilisatrice, oublieuse du poids des responsabilités, comme le pointait naguère Raymond Aron. Au terme de la longue litanie qui constitue le second tableau de la pièce, faut-il s’en tenir à cette proclamation finale ?

Je suis l’Europe
Je n’ai pas d’identité
Je suis l’Europe
Et personne ne sait ce que ça signifie
Je suis l’Europe et je ne tiens pas debout, je me brise, je m’effondre
[…]
Je ne sais pas qui je suis
Il y a une grande PEUR

Devant cette « lucidité décapante », Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon doivent jubiler. Poutine itou. Mais là encore, Richter peut objecter qu’il ne fait que mettre en scène ce qu’il constate, qu’il ne s’identifie pas au propos qu’il fait entendre, qu’il nous met en garde. Incritiquable ! Et pourtant, il ne fait qu’apporter de l’eau au moulin qui l’indigne…

Au fond : Thomas Gonzalez (de dos) et Stanislas Nordey. Au premier plan, de gauche à droite, Laurent Sauvage, Eloïse Mignon et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Au fond, ce qui se déroule sur la scène, c’est le drame d’une société qui vit à la surface d’elle-même. Dominée par ses émotions, et en premier lieu sa peur, elle se découvre fragile, exposée aux tourments du monde après avoir vécu dans le cocon des Trente Glorieuses. Cette société se croit à l’origine d’elle-même, n’a voulu se recevoir de personne et réalise aujourd’hui qu’elle ne trouve pas, dans cette autodéfinition, les forces dont elle aurait besoin pour surmonter la crise qu’elle traverse, qui est le fruit même des puissances qu’elle a libérées. Vu sous cet angle, l’anticléricalisme primaire qui résonne tout au long de la pièce n’est que le symptôme des effets d’une coupure avec un héritage spirituel dont chacun ignore désormais presque tout, masquant son ignorance derrière des dénonciations qui finissent par être ridicules tant elles sont excessives. Un héritage qui déborde évidemment très largement les « boutiques » religieuses, un héritage qui oppose à l’immédiateté la distanciation, à travers l’intériorité, l'humilité, l’espérance, la constance, l’abnégation, la solidarité, la fraternité, la culture, la littérature, la philosophie, l’art… Toutes choses dans lesquelles l’Europe a forgé les outils de sa propre critique, sans attendre les Indignés, les Nuits Debout ou Falk Richter qui ont vraiment la mémoire courte.

Il ne suffit pas de dire « Je suis Fassbinder » pour l’être. Il ne suffit pas davantage, pour comprendre ce qui nous arrive et pour ouvrir les voies d’un possible démocratique, d’invoquer la figure du créateur allemand, de le prendre en otage, comme si nous n’avions d’autres ressources que de rejouer sa révolte, comme si le temps s’était arrêté ou tournait en boucle – ce qui conduit à s’abîmer dans la farce, malgré le tragique de la situation présente et interdit d’engager à nouveau frais un travail d’intelligence du présent. On attend d’un homme de théâtre un peu plus que ça : non pas qu’il dise ce qu’il faut penser – Stan dans la pièce s’insurge contre les comédiens qui réclament du texte –, mais que son œuvre ouvre le spectateur à ce que Pascal évoquait en écrivant que « l’homme passe infiniment l’homme », afin qu’il trouve en lui-même le goût et le courage de s’engager pour relever les défis du temps et ouvrir un avenir possible. Songeons, pour ne citer qu’eux, à Claude Régy ou Romeo Castellucci… Encore un effort, Messieurs Richter et Nordey !

Jean-François Bouthors