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29 avril 2017


Lucile Schmid

« Vous irez voter dimanche ? »


Marine Le Pen l’a affirmé dès lendemain du premier tour : « les choses ont beaucoup changé depuis 2002, vous le savez, même si vous faites mine de ne pas vous en apercevoir. Cette arrivée au second tour est heureuse car elle va permettre au Français un vrai choix. Pour la première fois depuis longtemps».  Marine Le Pen nous prédit qu’elle gagnera un jour. Ce ne sera peut-être pas le 7 mai, mais plus tard. Plus tard puisque depuis 15 ans depuis 2002, le Front national a augmenté progressivement ses voix. Passant de 4,8 millions de voix à 7 ,6 millions. Elle est créditée dans les prévisions d’un score autour de 10 millions  de voix pour le second tour, son père ayant réuni en 2002 5 millions et demi de voix.

Depuis quelques jours nous sommes  pris en otage de ses interventions télévisuelles ou coup de poing comme chez Whirlpool. Marine Le Pen est partout, démultipliée et violente. Elle va à la rencontre des colères qui sourdent d’une société française à bout d’espoirs et de souffle, et les attise. Le succès de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui a obtenu plus de 19% des voix, est venu témoigner de ce sentiment d’injustice et d’inégalité. Chez Whirlpool certains salariés l’ont dit publiquement « ils vont voter pour Marine Le Pen à cause de tous leurs espoirs perdus, ils vont « l’essayer ». C’est le bout de la route, l’ultime tentative.

Pendant ce temps-là, Laurence Parisot se disait prête à être Premier ministre d’Emmanuel Macron, comme François Baroin en cas de cohabitation. La cohorte des candidats s’allonge comme celle des ralliés. Et l’actualité court. Qui gouvernera avec celui qui va forcément gagner la présidentielle ? Qui gagnera les législatives ? Une impatience indécente qui rappelle que cette élection où on nous parle de valeurs est aussi pour certains une manière de reprendre du service. Ce  télescopage renforce  Marine Le Pen. Pourquoi d’ailleurs ne pas lui demander avec qui elle gouvernerait et qui serait son Premier ministre ? Pourquoi réserver les questions du gouvernement à Emmanuel Macron ? Qui posera les limites et le cadre d’une campagne où la candidate du Front national installe les jeux du cirque ?

« Vous irez voter dimanche ? » Répondre oui, dire « contre Marine Le Pen et pour Emmanuel Macron » ne semble plus suffire. Car derrière cette question d’autres arrivent en rang serré. Pourquoi aller voter dimanche puisqu’on connaît le résultat? Qu’y a-t-il à attendre d’un « banquier néo libéral » ? Pourquoi aller voter dimanche puisque l’Europe ne changera pas et qu’Emmanuel Macron, pas encore élu, peut-être mal élu, est déjà impuissant ? Bref est-ce utile d’aller voter dimanche ? Comme une sorte de bout du chemin pour le vote utile en écho aux souffrances des ouvriers de Whirlpool.

Oui c’est vrai, Emmanuel Macron n’est pas un homme providentiel. Mais est-ce le sujet pour tous ceux qui hier aspiraient à la Vie République ? L’énergie mobilisée pour dénoncer ses manques ne devrait-elle pas l’être  sur  l’interpellation à l’égard de Marine Le Pen? Et n’est-ce pas ainsi décider de laisser de côté ce qu’elle est, ou même de jouer avec l’idée d’un vote Marine Le Pen qui aurait des effets positifs, qui serait un avertissement ? Jouer avec l’idée d’un vote de second tour incertain. Avec la roulette russe. Ou une nouvelle forme de déréalisation. N’entend on pas certains dire que voter pour Emmanuel Macron ce serait organiser à coup sûr l’arrivée de Marine Le Pen en 2022 ? Comme si le temps de la démocratie n’existait plus, et que seule pouvait désormais advenir la catastrophe annoncée. Comme si l’incertitude autour d’Emmanuel Macron l’emportait sur les fondamentaux xénophobes que porte l’extrême droite.

Mais  enfin, pourquoi si peu de questions sur Marine Le Pen ? Si elle est une concurrente sérieuse, redoutable –ce qu’elle est- et il faut se poser les questions de son accession au pouvoir, et de l’exercice de ses responsabilités et ce d’autant plus qu’elle aura des députés aux législatives. Que se passerait-il si Marine Le Pen était élue ? Que se passerait-il si son résultat le 7 mai dépassait largement les 10 millions d’électeurs ? Que se passerait-il dans les territoires de France où le Front national détiendrait davantage de pouvoir ? Que se passerait-il  pour les migrants ? Que se passerait-il pour ceux qui sont musulmans pratiquants ou qui seront considérés comme tels selon qu’ils portent un nom, un prénom, selon leur apparence physique ou ce que l’on aura chuchoté d’eux? Que se passerait-il à l’école, au travail, entre voisins, amis, au sein des familles, de notre conscience? Une victoire de Marine Le Pen irait bien au-delà de la politique, du droit, de l’économie. Elle entamerait notre humanité.

En 15 ans, Marine Le Pen a fait fructifier l’héritage de son père. D’ores et déjà, le Front national est au pouvoir dans des communes et a gagné les dernières élections européennes,  il aura demain de nombreux députés sur le territoire français. Nous savons qu’à Hénin Beaumont des journalistes ne peuvent pas accomplir leur travail, nous savons qu’à Fréjus et Béziers des associations en faveur des migrants sont privées de subventions et le sujet ô combien sensible de la religion musulmane est manipulé pour susciter la peur et la haine. Nous savons que Robert Ménard maire de Béziers a déclaré qu’il y avait trop d’enfants musulmans dans les écoles de cette ville. Il n’existe pas d’autre solution pour cantonner et faire diminuer l’influence de l’extrême droite que de démontrer ses incohérences, ses pratiques politiciennes, son incapacité à gouverner les territoires qui lui incombent déjà et de dénoncer sans relâche la xénophobie et le racisme qui continuent à animer ses idées.

Une victoire contre Marine Le Pen à 55% le 7 mai serait une défaite. Jacques Chirac l’avait emporté en 2002 avec plus de 82% des voix ; les sondages donnent aujourd’hui une majorité nettement plus étriquée à Emmanuel Macron. Le  vote utile contre Marine Le Pen ne constitue d’ailleurs qu’une première étape. Il devra être suivi d’une démarche collective contre l’enracinement des idées du Front national en partageant,  dénonçant les actes de privation de liberté qui sont déjà à l’œuvre. Créer un mouvement de lanceurs d’alerte, l’organiser dans les territoires, lui donner une ampleur européenne, voila l’objectif. Alors que les populismes prospèrent en Europe pourquoi  la société française ne pourrait-elle  porter une dynamique de reconquête des idées et des actes contre l’extrême droite ? La  campagne contre le Front national ne  s’arrête pas le 7 mai, elle commence.

Une France plus apaisée, pouvant faire confiance à ses représentants, avec un Front national en dessous de 15% à l’issue du prochain mandat présidentiel serait une victoire collective. Veillons à la construire dès l’entre-deux tours de cette élection présidentielle.

 

Lucile Schmid