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25 juillet 2016


Jacques-Yves Bellay

Résister à la violence invisible


Ces derniers mois ont vu se multiplier les actes de violence. Présence de casseurs lors des manifestations contre la loi Travail, violences des forces de l’ordre confrontées à des consignes ambigües, jeux de postures – entre le gouvernement et la CGT – qui ont exaspéré les comportements, blocage des moyens de transports : tout ceci a créé un climat d’agressivité larvée ou spectaculaire et, la parenthèse de l’Euro de football refermée, cela reprendra sans doute à la rentrée.

Les extrémistes de la violence gratuite ne représentent qu’une infime minorité. La violence a été aussi le fait de jeunes collégiens ou lycéens de plus en plus radicalisés contre une politique illisible, l’usage répété du 49-3 à l’Assemblée au serpent de mer de Notre-Dame-des-Landes, le tout accentué par des situations personnelles de ras-le-bol devant un avenir bouché. Le vandalisme semble pour certains la seule réponse pour combattre une société fortement régie par le pouvoir de la finance ou d’intérêts particuliers.

Les réseaux sociaux et l’information en continu ont fourni une immense caisse de résonnance aux incidents. L’omniprésence des images, exploitées sans vergogne par tous les camps, peut conduire à une représentation fallacieuse de la réalité. Devant les multiples écrans, les gens s’imaginent vivre dans une société à feu et à sang, la peur des uns répondant à la colère débridée des autres dans un monde virtuel où plus rien n’est objectivable. Le flux des images aujourd’hui mène à une sorte de sidération où nul ne s’avise de réfléchir, réfugié qu’il est dans des certitudes où « le droit dans ses bottes » répond au « tous pourris », dans un étrange parallélisme.

Mais le plus grave n’est peut-être pas dans le visible. Il existe une violence invisible qui ne dit pas son nom et qui produit un burn-out social, avec des colères rentrées, des replis sur soi désenchantés et aigres, un dégoût qui n’est plus capables de reconnaître le moindre coin de ciel bleu. Nos sociétés sans boussole produisent une vulnérabilité croissante des individus, que des annonces permanentes de réformes fragilisent encore plus. Départ encore retardé de l’âge de la retraite, minoration des indemnités chômage, fin des 35 heures : on se lève le matin avec la bouche pâteuse car, dans la nuit, certains ont concocté des remises en cause de nos assises sociales déjà fragiles. Les déficits publics sont commentés à longueur de temps dans les médias, au point d’en arriver à faire croire aux gens qu’ils sont responsables de ce qui leur tombe dessus. Ils ne travaillent pas assez, coûtent trop cher, résistent à la flexibilité, ne comprennent rien à « l’économie monde ». Ce n’est plus la main invisible du marché, mais la rumeur persistante que nous sommes mauvais.

Les victimes de cette violence insidieuse ne vont pas descendre dans la rue et tout casser ; ils ravalent leur bile quand ils ne la déversent pas sur Facebook, où les grossièretés et les injures font florès et témoignent d’une rage à la hauteur de la désespérance. Aucun parti politique n’est en capacité de proposer des évolutions nécessaires, alliées au souci de préserver l’équilibre personnel. Ils s’adressent aux durs, aux solides, aux vainqueurs de la mondialisation,  à ceux qui, de toutes les manières, s’en sortiront. Aux autres de comprendre et de subir en silence.

Pourtant, beaucoup tentent de résister à cette période au souffle court. Ils se reconstruisent autour d’un art de vivre, d’une volonté de consommer autrement, des proximités familiales et associatives. Nombre de collectivités territoriales ignorent cet enjeu, baissant drastiquement les subventions aux associations, préférant une politique de ronds-points et de trottoirs à ce qui permet le vivre ensemble. Les plus fragiles voient les aides sociales réduites par une idéologie de l’évaluation qui ne vise qu’à baisser la garde. Le visible d’un bilan équilibré masque l’invisible violence qu’il produit.

Sauf que la société résiste. Par exemple, quand le maire de Cancale, petite ville de 5 000 habitants connus pour ses huîtres, a annoncé que, sur injonction préfectorale, il allait accueillir une soixantaine de réfugiés syriens, les noms d’oiseaux ont surgit de partout. Ils sont venus, les associations se sont mobilisées et, une fois les transfuges de Calais partis, tous ont avoué être prêts à recevoir d’autres migrants. Les cancalais ne sont pas l’exception, ils ont la rancune tenace et protègent jalousement leur patrimoine. Mais ils sont sortis des discours en boucle. Il y a une urgence de résister à la pensée binaire, de retrouver le goût de la dialectique, de la distance et de la reformulation.

La désobéissance civile ne concerne pas que les actes militants : elle se niche dans la volonté de s’extraire de l’idéologie dominante qui produit de l’anxiété publique, et de répondre non par une autre idéologie, mais par des comportements où les mots d’amitié, de fraternité, de solidarité, de compassion intergénérationnelle, s’incarnent dans un quotidien devenu soudain un peu moins glauque. Grands ou petits, il est des moments de respiration collective qu’il convient de respecter, l’effet le plus pervers des pressions sociales étant de refuser le droit à la détente.

Que n’a-t-on pas lu sur l’Euro de football ! Du pain et des jeux, lisait-on. L’opium du peuple. Les supporters ? De parfaits idiots, ils devraient être le même nombre dans les manifestations. Autant de billevesées qui n’ont pas empêché une réelle réussite. Les « fan zones » étaient pleines, on a vu se multiplier les écrans géants dans les rues, et l’équipe de France souriait et chantait la Marseillaise. A entendre les grincheux, il faudrait supprimer les congés payés sous prétexte qu’on oublie les souffrances du peuple et qu’au retour, les problèmes demeurent. A la violence invisible a succédé, pendant quelques semaines, le bonheur visible.

Jacques Sémelin, l’un des meilleurs historiens des phénomènes de violence, vise juste :

Le temps est au développement d’une résistance civile, de l’intime et du partage. Qui sait si elle se transformera un jour en une force du nombre dans l’espace public ? C’est une résistance de vie, qui nous fait redécouvrir les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, et qui donne sens à nos fragiles existences[1].

Postscriptum après l’attentat de Nice

Toutes les peines du monde, on peut les supporter si on les fait rentrer dans une histoire, ou si l’on peut raconter une histoire sur elles[2]. Au lendemain de l’attentat de Nice, les mots de Karen Blixen rappellent combien les petits gestes de solidarité, les signes déposés par des enfants, des rassemblements silencieux, les drapeaux en berne, tous ces petits riens… font récit depuis Charlie. S’écrivent des textes venus des ébranlés de la violence : ils racontent l’histoire. A mille lieues des propos indignes de certains politiques, de leurs formules incantatoires que l’on voudrait frapper d’indignité nationale.

Jacques-Yves Bellay



[2] Karen von Blixen-Finecke, alias Isak Dinesen, citée par Hannah Arendt dans Vies politiques (Gallimard, 1986).