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22 juin 2016


Pierre Pachet

La radio du souvenir


 

« ALLÔ ! Je ne te réveille pas ?

— Non, tu ne me réveilles pas, répond la très vieille dame (elle a près de cent ans). J'étais en train d'écouter une émission très intéressante, très amusante, ça me faisait tellement rire.

— Ah bon, alors tu veux que je raccroche, et me rappeler quand ce sera fini ? C'est une émission de télévision ?

— De télévision, non, c'est dans le poste, j'écoutais cela de mon lit, j'étais couchée.

— Quel poste de radio tu écoutais ? Radio J ?

— Je ne sais pas. Mais c'était très amusant. On racontait l'histoire d'une famille, et ça correspondait justement à l'histoire de ma famille. Il y avait un jeune homme qui quittait la Lituanie pour aller faire des études à Berlin ; il connaissait assez d'allemand pour cela. Et sa maman l'accompagnait, pour l'aider à se loger, parce qu'il ne connaissait personne là-bas, c'était difficile. Et voilà que justement il rencontrait un autre jeune homme, de Lituanie lui aussi, et la maman du premier les persuadait de prendre une chambre ensemble, elle était inquiète et ça la rassurait de savoir que les deux jeunes gens habiteraient ensemble. »

La vieille dame rit, d'un rire qui irait aisément jusqu'aux pleurs si elle le laissait aller un peu, si on continuait à l'interroger.

« C'était très amusant ; d'ailleurs "amusant" n'est pas le mot, c'était très intéressant (on entend de l'inquiétude dans sa voix).

— Et ensuite ?

— Je ne connais pas la suite, ça s'est arrêté, c'était fini.

—Tu sais, tu m'as déjà raconté cette histoire, autrefois : c'est l'histoire de ton frère. Et si tu ne connais pas la suite, c'est parce que tu n'y étais pas ; tu ne connais que ce que ton frère t'en a raconté.

 — L'histoire de la radio n'allait pas plus loin. Moi, tu sais, quand j'ai quitté la Lituanie à la fin des années 1920, je ne suis pas allée en Allemagne, parce qu'on disait déjà que le pays n'était pas favorable aux Juifs, pourtant je parlais un peu l'allemand, et presque pas le français. Quand je suis arrivée à Paris pour y faire mes études, à la faculté des Sciences, parce que j'avais les diplômes nécessaires et qu'on m'a donné l'équivalence du bac français, je ne savais pas où me loger. Heureusement, moi aussi j'ai rencontré une jeune fille de Shavle en Lituanie, Siauliai comme on dit en lituanien, et nous avons décidé de louer une chambre pour deux ; elle ne faisait pas d'études, elle apprenait la comptabilité. Elle s'appelait Génia, je crois. Nous partagions cette chambre, qui était au premier étage de l'hôtel, et un soir quand je rentre, la clef n'était pas au tableau ; je me dis que mon amie y était, je monte et je frappe, elle ne répond pas. Je redescends voir la patronne, qui avait la clef, qui monte avec moi, j'avais peur, je me disais que mon amie était peut-être morte. Elle ouvre, et nous découvrons que mon amie était simplement en train de dormir ; notre arrivée l'a réveillée, elle avait peur, demandait ce qui se passait. C'est drôle comme des détails vous restent, je vois les choses comme si elles venaient de se passer. (Elle rit, d'un rire un peu angoissé, proche des pleurs.) »

 

 

 

Cette dame vit depuis des années dans une extrême solitude, dans un petit appartement. De temps en temps, plus fréquemment à présent qu'elle est très âgée, elle reçoit la courte visite de l'un de ses enfants ou petits-enfants, une fois ou l'autre elle est invitée au restaurant, ou dans l'appartement de l'un ou de l'autre, où on l'emmène en voiture. Le reste du temps, elle est seule, descend (de moins en moins fréquemment, de moins en moins volontiers) faire un petit tour au jardin, quelques courses. Depuis qu'elle ne peut plus lire (depuis de longues années, donc), elle a remplacé les livres par des livres enregistrés sur cassettes ; à présent qu'elle n'y voit plus assez pour pouvoir même repérer les cassettes, les manipuler, les placer dans le magnétophone et les écouter, il lui reste la télévision et la radio. Désormais, elle n'arrive plus à repérer sur la télécommande les touches qui permettent de changer de chaîne, de monter ou de baisser le son. De même pour la radio : elle arrive encore à l'allumer, mais ne peut écouter qu'une seule chaîne. Radio et télé sont devenues pour elle des sources de bruit plus que de paroles ; progressivement ou d'un seul coup, elle va y renoncer, comme elle a récemment renoncé aux cigarettes et au café, qu'elle aimait beaucoup.

La parole sans laquelle on ne peut vivre lui vient désormais d'elle-même, mais pas comme le font d'ordinaire les souvenirs, qui paraissent à chacun être une émanation de sa propre substance mentale, l'effet d'un remuement intérieur, une remontée ou un remaniement de contenus qui n'existent qu'à l'intérieur de soi.

Ce qu'elle entend, qu'elle croit émis par la radio, et que je nomme souvenirs, pour autant que je suive ce dont elle parle, c'est une voix qui est étrangère à sa conscience, une voix amicale, vivante (animée), une voix qui sait et qu'elle ne reconnaît pas comme la sienne propre. De ce que dit cette voix, elle s'enchante et s'émeut.

Quand je l'appelle ou que je viens la voir, et que je lui pose des questions, elle commence par me restituer ce qu'elle vient d'entendre, avec le plaisir qu'on éprouve spontanément à rejouer ou à représenter pour un nouveau venu le récit qu'on vient de lire, le film qu'on a vu, le récit qui vous a été fait : joie d'être plein et de redoubler cette joie en donnant ce dont on est plein ; excitation de se sentir apte à ressaisir la parole dont on est enceint et qui ne demande qu'à sortir. C'est aussi, pour une part, la joie de se sentir penser, d'avoir un organe de pensée, actif, remis en mouvement — à partir du silence dans lequel il repose en soi — à mesure qu'il anime les paroles que l'on prononce.

 Cependant elle ne peut pas ne pas s'apercevoir de la coïncidence entre ce récit qu'elle a entendu à l'instant, et qu'elle attribue à la radio, et ce qui dorénavant lui remonte aux lèvres non pas comme souvenir d'un récit fait par autrui, mais comme souvenir qui lui appartient en propre. Ou plutôt (car si éloignée par l'âge des faits qu'elle évoque, a-t-elle autre chose que des souvenirs de récits, des souvenirs de souvenirs, même s'ils sont renforcés par un sentiment global d'authenticité ?), quand elle entame le récit des souvenirs qui la concernent en première personne, qui concernent des événements auxquels elle a assisté, même si c'était il y a très longtemps, elle doit sentir en elle-même une source de récits qui s'épanche, une station de récits comme il y a des stations de radio, à laquelle elle peut puiser, elle pourrait presque puiser sans fin : non pas à la demande, car les détails et les mots lui manquent, mais autant qu'elle le désire, aussi longtemps que son auditeur peut le supporter. L'auditeur c'est moi, admis dans sa confidence, et qui reste cependant étranger, parce que je suis bien moins âgé et que je n'ai rien vécu de ce qui fit son enfance et sa jeunesse, ni de sa vie de jeune femme, ni connu les pays où elle les a vécues.

À parler avec moi, on a l'impression qu'elle redessine la frontière si délicate, dans les contenus de la conscience, entre ce qui fut éprouvé comme événement, et ce qui fut reçu comme un récit, entre ce qui vient de soi, et ce qu'on a appris : une frontière souvent si floue, que nombre de personnes semblent croire de bonne foi exprimer leurs opinions natives ou leurs impressions authentiques quand elles ne font que restituer des paroles entendues ou lues, paroles qu'elles oublient, en les répétant avec conviction, avoir reçues de l'extérieur. Mais chez elle, quand elle se met à l'écoute de la radio de la mémoire, n'est-ce pas le contraire qui se produit ? Elle entend comme une voix étrangère lui rapporter des souvenirs qu'elle est à présent la seule personne au monde à détenir (comme on détient des secrets) ; cette voix en elle, sécrétée par elle, elle ne la reconnaît pas comme sienne. Non qu'elle la rejette, mais parce que ce qui remonte à sa conscience ravive en elle une véridicité et une fraîcheur d'âme un peu égarée qui lui interdisent de s'approprier ce qu'elle n'a pas vécu en première personne, ce dont elle ne connaît pas « la suite », ce qu'elle ne peut connaître qu'en se le faisant raconter (reraconter, à vrai dire), comme dans ces rêves où la conscience délègue à une voix ou à un personnage autre la tâche de nous informer de ce que nous ne savions pas savoir, de ce qui n'a pas encore eu l'occasion d'être jeté à la verticale de notre lumière consciente.

« Et maintenant, tu vas sortir ? Tu veux que je sorte avec toi ?

— Non, ces histoires que j'ai entendues, ça m'a tellement intéressée qu'à présent je suis fatiguée, je préfère rester couchée, pour aujourd'hui ça me suffit.

On pourrait penser qu'elle est en train de devenir folle de solitude, que se manifestent en elle les premiers signes d'une démence sénile, d'une dissociation de son esprit accentuée par l'affaiblissement de sa mémoire immédiate et la perte de ses repères dans le temps : l'heure qu'il est, le jour de la semaine, le temps écoulé, la succession des heures, les périodes d'éveil, de nuit, de sommeil surtout, à l'issue desquelles elle est encore plus profondément égarée, incapable qu'elle est de se fier à sa vue pour lire l'heure à sa pendule, pour rajointer son existence présente à ce qui précédait le sommeil. D'où des moments comme celui où, se réveillant un matin chez sa nièce qui l'avait emmenée en week-end, et ne sachant plus où elle est, elle se met à parler russe aux gens qu'elle croise, tâtonnant dans les mondes qu'elle a connus, se croyant peut-être chez son frère dans le New Jersey, chez qui elle n'est plus allée depuis plus de dix ans qu'il est mort, et avec qui elle parlait cette langue. Ou plus tôt encore, avec son mari, mon père ? Mais, à l'écouter avec patience et tolérance, avec un intérêt presque scientifique, avec admiration aussi, j'ai l'impression inverse. Il me semble qu'elle lutte contre ce que la solitude a de délétère (quand elle homogénéise tous les contenus de la conscience, les reverse tous au compte d'un discours intérieur unique et que plus rien ne contredit), elle lutte contre ce danger en différenciant à nouveau, par ses propres forces, ce qui aurait tendance à se confondre. Ce qu'elle nomme ainsi « une voix », « la radio », ce qu'elle entend comme venant d'une source située hors d'elle-même alors même qu'elle se raconte l'histoire de sa vie, c'est un pôle qu'elle crée, peuplant sa solitude non pas avec une chimère ou avec des fantômes, mais avec des points de réalité.

 Pour mieux mesurer ce que son activité de pensée a de vital, en quoi cela consiste à reconstituer ce qui se défait, je n'ai qu'à penser au spectacle, auquel j'ai assisté il y a quelques années, d'une de ses cousines, Liouba, originaire comme elle de Lituanie et dont l'esprit, en proie à une forme de maladie d'Alzheimer, était soumis à des dissociations graves auxquelles sa parole, loin de leur résister, adhérait avec violence. À son mari, Abracha (Abraham), elle demandait : « Et toi, où est ton mari ? » Ou bien, au téléphone, à ma mère justement : « Il y a plusieurs Abracha : un qui habite avec moi ; et d'autres. » Ou plus inquiétant peut-être : « Ginda, je n'ai pas le temps de te parler. J'ai plusieurs Abracha à la maison. » Je ne veux pas suggérer que Liouba aurait pu faire autrement ; je n'en sais rien ; je voyais seulement comment les fibres de son esprit se détachaient violemment les unes des autres, chacune dépourvue d'isolant ; les identités — celles de ses proches, la sienne propre — explosaient et elle ne pouvait rien recoller, seulement ajouter sa véhémence à cette dissociation qui la déchirait et avec laquelle elle déchirait son entourage.

Ce à quoi j'assiste chez Ginda m'aide à mieux voir la façon dont la conscience, dans son activité incessante, proliférante et monotone à la fois, organise l'espace interne dans lequel elle doit se développer.

Il incombe à la conscience de reconnaître comme exogènes les choses vues, les paroles entendues, qui sont des stimulants dont elle a besoin pour aller de l'avant, ne pas tourner en rond autour d'elle-même en se dévorant. Les rêves aussi, la conscience a beau savoir, d'un savoir comme imposé, qu'ils viennent de l'intérieur du psychisme dont elle est issue elle-même, elle les reçoit aussi comme se constituant à distance de son centre d'attention, dans une zone un peu marginale : ce sont des choses qui lui parviennent après coup, et avec lesquelles elle ne peut coïncider qu'au prix d'un effort d'imagination.

En cette période où les rapports entre la conscience de la vieille dame et le monde collectif se déconstituent, à force d'isolement, c'est la clôture de la vie mentale, cette clôture vitale qui, sans avoir été détruite, s'est trouvée déplacée vers l'intérieur.

Cela me rappelle — en un tableau symétrique — ce moment constitutif où un enfant, assis non loin des adultes et sous leur protection, donne une expression orale à des dialogues dont il est le siège et l'auteur, entre des personnages qu'il anime. Il crée alors des sortes de romans (romances, ou histoires de cape et d'épée, ou opéras de l'espace intersidéral) qu'il interprète à plusieurs voix. Il « joue », dit-on alors de lui ; et il le dit de lui-même quand on le dérange : « Laisse-moi, je joue » ou « je joue » signifient : « je suis occupé ».

« Jouer » signifie aussi pour lui se livrer à une activité d'expérimentation dans laquelle il est suprêmement actif, maître de poser là où il le désire les barrières entre lui-même et chacun des personnages qu'il fait exister (c'est le « jeu de pensées » dont parle l'écrivain allemand Arno Schmidt, et dont il nourrit tant de pages de ses singuliers romans).

La vieille dame, elle, semble subir les accidents de sa vie, devenue incapable, par manque de mémoire, de distinguer nettement et de façon durable entre ce qui est mental, et ce qui est réel.

« Allô, je te réveille ? (La sonnerie a retenti cinq ou six fois avant qu'elle ne réponde.) C'est moi.

 — Non, tu ne me réveilles pas, répond-elle, sa politesse jamais en défaut.

—Tu es sortie, aujourd'hui ?

— Non, il fait un temps de chien, dit-elle en riant étrangement (c'est une période de canicule). Ici, il y a un mariage...

— Dans ton immeuble ?

— Non, je ne sais pas où c'est, mais c'est très intéressant. On décrit la toilette de la mariée, les gens qui sont là...

— Bon, dis-je en sentant que je l'interromps dans son activité mentale, je te laisse. On se parlera plus tard.

— C'est ça, au revoir », dit-elle sans me retenir. Et elle raccroche.

Cette fois-ci, elle n'a même pas prétendu qu'elle écoutait la radio. C'est aussi que je n'ai pas multiplié les questions, ne l'ai pas poussée à recourir à cette fiction incertaine. Il y a une parole qui, pour elle, parle de choses qui l'intéressent, qui font sans doute partie de sa vie. Elle n'appelle pas cela se souvenir ni se raconter des histoires, c'est quelque chose qu'elle écoute, qu'elle ne reconnaît pas comme une production de son esprit, et qui pourtant n'existe que pour elle : ce n'est pas dans l'immeuble, c'est quelque part, et elle peut m'en informer ; mais elle veut surtout remonter dans ce train de paroles, ne pas être trop longtemps interrompue. C'est le train même de sa vie, à bord duquel elle est désormais seule, dont elle est seule à entendre le récit qui accompagne le mouvement de ses roues.

Il est vrai que personne ne peut jamais être totalement sûr de sa mémoire, de la différence entre ce qui a été seulement pensé et ce qui a été effectivement réalisé ou prononcé, mais la plupart du temps cela n'empêche pas qu'on se repose sur elle, et même avec une conviction excessive, arrogante (« mais si, je m'en souviens très bien »).

Aussi livrée qu'elle soit à l'invasion des souvenirs anciens, la vieille dame n'a plus de position stable à l'égard de ce qui est. Tout dépend du moment où elle se trouve. L'incertitude qui gagne son savoir sur les relations de parenté semble provenir de la même hésitation. Dans l'histoire de sa vie telle qu'elle entend une voix la lui raconter, son frère aujourd'hui décédé occupe parfois la place de son père. Absorbé par la mort, cet homme avec qui elle n'a plus parlé depuis des années acquiert le statut d'un homme du passé, et il faudrait à son esprit désormais privé d'accès à des documents visibles ou lisibles (photos, papiers) une stabilité qu'il n'a plus pour ressaisir fermement qu'il fut — qu'il est ? — son frère.

De même, voulant me parler de façon gentiment moqueuse — car tel est son style — de mon inquiétude la concernant, elle me dit : « Tu es inquiet pour ta soeur ? » au lieu de « ta mère », comme si, devant tourner autour de la relation qu'elle a avec moi, son fils, pour la désigner de mon point de vue, elle finissait par faire mal coïncider les niveaux, son esprit ayant tremblé au cours de l'opération, cet esprit qui naguère restait aussi remarquablement stable que le bras d'un tireur d'élite quand elle se livrait au calcul mental, où elle excellait (exercice hérité de son père le marchand de bois), comme quand elle m'y exerçait à l'époque où j'étais enfant.

Mais moi-même, qui par exemple suis pourtant aussi certain qu'on peut l'être de la mort de ma femme, puisque je me souviens d'avoir tenu son corps inerte dans mes bras une nuit de janvier, et d'avoir aidé à faire la toilette de son cadavre, que j'ai deux jours plus tard accompagné jusqu'au fourgon, puis à la mise en bière ; moi-même il y a bien des moments où la nouvelle de sa mort, le rappel qu'elle n'est plus, je dois me l'administrer comme de l'extérieur ; en un sursaut. Je dois me le dire en me secouant, comme si la voix du réel en moi était autre que moi-même. Et de fait elle l'est, car ma conscience ne cesse de m'environner, de se coller à moi, elle me ment sur le monde autant qu'elle me le livre et me le révèle, et je dois lutter, comme ma mère, contre l'oubli que je sécrète.

Je me demande aussi si, comme un enfant et comme nombre d'autres vieillards, la vieille dame ne profite pas des si nombreux moments où elle est seule pour se raconter ses souvenirs à voix haute, s'en passer la cassette ou l'émission, ne sachant plus ensuite si ce qu'elle s'est dit a été audible, aurait pu être entendu par d'autres oreilles que les siennes.

« Finalement, reprend-elle après un temps de rêverie, je ne me suis pas mal débrouillée (elle fait le point sur sa vie, de façon quasi objective et pour un juge extérieur qui n'est autre qu'elle-même) : j'ai obtenu un diplôme français, de chimiste, je me suis mariée, j'ai eu deux enfants. J'ai revu une fois l'amie avec qui j'avais partagé une chambre à Paris, au début de mes études. C'était à la gare de Kowno (Kaunas) ; elle allait je ne sais où, et moi, j'attendais mon futur mari, qui venait faire la connaissance de mes parents (c'étaient plutôt mes parents qui voulaient faire sa connaissance, reprend-elle avec ce bon sens qui chez elle ne s'endort jamais). Nous nous sommes reconnues. Elle était revenue vivre en Lituanie ; moi je vivais et j'allais continuer à vivre à Paris (elle rit, comme si ce retour dans son esprit et sur ses lèvres de choses réelles et détruites la chatouillait, lui faisait plaisir en manifestant l'incroyable puissance de la vie mentale). »

Une autre fois :

« Tu dormais ou tu écoutais quelque chose, là ?

— Non, je ne dormais pas, je me suis allongée sur le lit, et j'écoutais.

— Et de quoi ça parle ?

— Oh, je ne sais pas, ça venait juste de commencer. »

Elle n'est pas rusée, pas naïve. Elle incarne à mes yeux, jusqu'au bout, la dignité de l'activité de l'esprit.

 

 

Pierre Pachet

 



* Universitaire et écrivain. A récemment écrit dans Esprit : « Ce qu'Homère m'a appris sur la colère » (novembre 2002). Derniers ouvrages parus : Aux aguets : essais sur la conscience et l'histoire, Paris, Maurice Nadeau, 2002, et les Baromètres de l'âme : naissance du journal intime, Paris, Hachette Littérature, 2001.