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15 septembre 2016


Jean-Louis Schlegel

Zemmourisation des esprits


Je n’ai pas lu Le Suicide français d’Eric Zemmour, et n’ai pas l’intention de le faire. Le hasard fait que j’ai trouvé dans le Figaro-Magazine du 2 septembre 2016 les bonnes feuilles de son nouveau livre – six pages qui m’éviteront une fois encore de l’acheter. Il s’agit de ses chroniques du matin sur RTL. Le Figaro-Magazine serait-il malgré tout un peu contraint, gêné aux entournures, de publier du Zemmour ? Les deux pages de présentation font des prodiges pour anticiper et désamorcer par avance les critiques et les rejets de celui qui ne serait pas un « polémiste », mais « un écrivain courageux porte-voix des angoisses collectives ». En l’occurrence, d’une seule angoisse collective : l’islam – encore l’islam, toujours l’islam, l’islam comme tel, non pas l’islamisme ni l’islam radical ou fondamentaliste, mais l’islam en soi et pour soi, l’Islam, l’ISLAM. L’islam qui fait délirer, qui rend totalement caduques les vieilles histoires de souveraineté : le combat ultime qui se dessine contre la marabunta islamique est maintenant celui de l’identité, de notre identité. 

Le porte-voix des angoisses connaît bien son métier : c’est aussi un as pour les attiser. Imaginez : « Si demain il y avait 20, 30 millions de musulmans français bien décidés à voiler leurs femmes et à appliquer les lois de la charia… ». « Si demain… » : c’est vrai, demain il peut arriver tant de choses ! Le ciel, par exemple, pourrait nous tomber sur la tête. Pour réprimer les 30 millions de musulmans, Zemmour prévoit qu’« on ne pourrait préserver les lois de la laïcité que par la dictature ». En réalité, on le sent bien : Zemmour se contenterait de beaucoup moins pour qu’on en arrive à cette extrémité. Car la « dictature », un régime autoritaire pour débarrasser le sol français de la chienlit islamique, ça le démange. Curieusement – mais les extrêmes se touchent toujours quelque part – Zemmour est finalement d’accord avec la jeune Inès, terroriste de 19 ans empêchée de nuire juste avant un probable attentat, qui avait laissé le message suivant : « Je vous attaque dans vos terres afin de marquer vos esprits et de vous terroriser ». Face à Zemmour, c’est, ironiquement, elle la gagnante : Zemmour est le parangon de ce que Daesh et les terroristes souhaitent. Leur succès, c’est la réussite des Zemmour de toutes sortes qui occupent désormais non seulement la toile mais des colonnes et des antennes de grands médias.

Ce n’est pas la première phrase des morceaux choisis du Figaro qui démentira ce sentiment. La séquence, intitulée en toute modestie « Le retour du tragique », commence ainsi : « Le quinquennat hollandais a glissé dans le sang. Avec une tache rouge indélébile. Les attentats contre Charlie, l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes et la tuerie du Bataclan annoncent le début d’une guerre civile française, voire européenne, et le grand défi lancé par l’islam à la civilisation européenne sur sa propre terre d’élection. Comme si l’histoire avait attendu, ironique, que s’installât à l’Elysée le président le plus médiocre que la V° République ait connu … ». Dans chaque phrase, une expression ou un mot équivoques. Ils suggèrent un lien de cause à effet entre Hollande et le terrorisme. Sauf que la terreur islamiste, utilisée par Zemmour pour stigmatiser Hollande, montre surtout à quel point il n’est pas, lui, dans le tragique, mais dans l’instrumentalisation, allègre, de la terreur. C’est une aubaine pour son récit de la peur qui gagne, qui doit gagner : la guerre civile menace en France, et ce n’est pas Hollande, ce pelé, ce galeux, ce nul, qui pourrait l’empêcher. La séquence se termine par un lapidaire : « Un quinquennat pour rien » (le titre du livre).

Zemmour ne dit pas tout haut ce que les Français pensent tout bas. En tout cas pas directement ni tout le temps : c’est le Front National qui occupe ce créneau. Son registre et son fond de commerce à lui, Zemmour, sont ailleurs : dans la dénonciation permanente, obsessionnelle, furieuse, dévastatrice, de ceux qui nous gouvernent ou qui exercent un pouvoir : tous des médiocres et des menteurs, qui ne font pas ce qu’ils disent et ne disent pas ce qu’ils font. Même quand ils réussissent, surtout quand ils réussissent, Eric Zemmour vient dénoncer leur face cachée, leur noire vérité : ce sont des faiseurs, des illusionnistes, des mous, des insignifiants, des ratés, des pas à la hauteur du Mal qui nous ronge. Même le Bien qu’ils font, même une action positive dont on les crédite, c’est du pipi de chat.

Zemmour assoit donc avant tout son succès sur le « dézingage » permanent de la classe politique. Pour ce faire, tous les moyens sont bons : à-peu-près, chiffres partiels ou tordus, rumeurs présentées comme des faits, petites révélations sur les vices privés de ses cibles et grosses énormités sur les catastrophes (islamiques) à venir servent de toile de fond à un bricolage narratif qui marche (avec tout le talent du pervers) auprès du public, un public qui en fait son miel - sa référence du « vraiment vrai » en politique. Quand « Eric Zemmour a dit que… », tout est dit. Il n’est pas le seul à s’illustrer dans ce sillon, d’autres occupent le créneau des peurs – ou de l’obsession – de l’islam, mais son « succès phénoménal » (Le Figaro) en font le parangon d’une rhétorique catastrophiste parfaitement accordée, de surcroît, à la Toile et aux rancœurs excitées qu’elle colporte et démultiplie. Il se prend ainsi pour le prophète (le « porte-voix », comme dit le Figaro) des derniers temps avant la « guerre civile » et la « dictature », alors qu’il n’est qu’un petit et vulgaire manipulateur des peurs et des désespoirs de l’époque.

Jean-Louis Schlegel