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27 mars 2017


Jean Ruhlmann

Eloge de la petite phrase en période présidentielle


La campagne présidentielle s’est engagée, et de quelle manière ! La prédilection des commentateurs et des acteurs politiques pour « ces mots qui font mouche et qui font mal » ne se dément pas depuis 1965[1], ce qui nous interroge : quelles plus-value ou restrictions apportent-ils au discours politique, ceux de campagne en particulier ? Définir le bon mot, c’est déjà faire un sort à l’artificialité ou à la futilité que lui reprochent bien des détracteurs. À la fin du XVIIIe siècle, le marquis de Bièvre proposait une définition limpide : « Lorsque la finesse d’une saillie ne consiste pas dans une équivoque, mais dans une idée ingénieuse, exprimée avec précision, ce n’est plus un jeu de mots, c’est véritablement un bon mot[2]. » Deux siècles après, l’écrivain Laurent Binet rapporte cette définition de sa campagne auprès de « Monsieur-petites-blagues » : « une bonne vanne doit ramasser un contenu, sinon c’est une blague[3]. » Autant dire que le bon mot ne peut se contenter d’amuser le débat en égayant son public.

 

Le poids des bons mots

Les atouts des petites phrases sont solides. S’il est vrai que toutes ne sont pas nécessairement comiques, elles empruntent très souvent à cette forme de discours, ce qui souligne les progrès de la « civilisation du rire[4] ».

Avec elles, on s’aventure sur des terrains difficilement praticables par un discours politique orthodoxe ou une parole pamphlétaire bien plus bridée qu’auparavant, mais qui trouve dans le bon mot un allié fidèle et protecteur, qui équilibre le propos entre agressivité verbale et civilité. Tel élu LR contourne la diffamation en imaginant les promesses faites par Nicolas Sarkozy à François Baroin durant la primaire : « Il a dû lui dire qu’il aurait un beau bureau, un château et un Falcon pour rentrer à Troyes[5]» Un socialiste évitera l’insulte en moquant les deux candidats écologistes en lice à la primaire de la Belle alliance populaire (Jean-Luc Bennahmias, François de Rugy) : « Avec eux, ce n’est plus “Vive l’écologie !”, c’est “Vive l’ego-logie” [6] ! »

« Les éclats de bombe blessent [et] les éclats de rire tuent ! » (Talleyrand) ou comment le comique coalise un public (les rieurs) derrière celui qui met à mort symboliquement son (ou ses) adversaire(s). Le bretteur de mots capte un public, lui propose une formule contenant divers signes d’appartenance commune et de connivence, et offre en partage le rire résultant du décodage[7]. Citons François Fillon fin août 2016 à Sablé-sur-Sarthe contre Nicolas Sarkozy : « Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » ; l’interrogation rhétorique évite l’accusation directe et frontale en désignant sans le nommer la cible, la référence à de Gaulle comblera les militants d’un parti (LR) se réclamant de l’héritage du général.

Si « le discours est le visage de l’âme » (Sénèque), la petite phrase, quand elle ne verse pas dans une agressivité débridée, délivre à sa manière un brevet d’humanité : ne lui associe-t-on pas sincérité, sympathie, voire empathie ? La spontanéité et l’expressivité du bon mot sont autant d’indices d’optimisme, de vitalité, de réactivité chez celui qui les prononce. Jacques Chirac en a joué, avec son répertoire de formules savoureuses qui installaient une proximité et un climat d’échange par le partage du rire[8]. À quoi s’ajoute la petite phrase de confession ou de confidence, dont la lucidité vaut démonstration d’humilité, qui dissipe les ambitions et la haute idée que le candidat a de lui-même, et le place au même niveau que l’électeur moyen dont il brigue le suffrage. Hier, François Bayrou, sur le mode de l’autodérision (« J’ai longtemps été un jeune conformiste, et sans doute le “formiste” était-il de trop. »), dix ans plus tard, Emmanuel Macron avec une formule énigmatique : « Pour être honnête, je ne m’aime pas beaucoup. C’est peut-être la raison que je fais tout cela[9]. »

Autre atout : l’instantanéité propre au comique contenu dans le bon mot, qui répond au contraintes de plus en plus fortes pesant sur l’échange politique (dématérialisation, l’instantanéité et la contraction du message). Un simple tweet cloue Harlem Désir dès sa première télévision en tant que secrétaire général du PS, et augure mal de la suite : « En cent ans, le monde est passé du dirigeable au supersonique, et le PS de Jean Jaurès à Harlem Désir. »

Quand Alfred Sauvy écrit à propos de l’humour, « Toute pédagogie est permise par ce moyen[10] », il met l’accent sur la dimension cognitive du bon mot, c’est-à-dire sa capacité à exposer et expliquer diverses situations et positions politiques tout en s’évitant des lourdeurs démonstratives. Les surnoms politiques montrent cette capacité à ramasser un contenu en un minimum de signes : la présidente de la région Île-de-France, passée à Juppé après avoir été « fillonniste » avant les primaires LR, n’est plus appelée que « Valérie Traîtresse[11] »…

 

La politique à portée du plus grand nombre

Par quels mécanismes les bons mots font-ils mouche ? Comment se frayent-ils un chemin dans les consciences ? Les bons mots jouent sur de multiples niveaux de référence, expriment et font dialoguer divers registres culturels, convoquant un patrimoine commun présent dans la mémoire collective.

Certains mettent le répertoire classique au service du discours politique, et la compétition prend un tour quasi-tragique quand les figures de l’Antiquité et du théâtre classiques font irruption : Manuel Valls pousse le président à renoncer, mais veut « tuer César sans être Brutus[12] ». La comédie n’est pas non plus très loin, lorsque François Fillon se voit portraituré en « Tartuffe » sur une couverture de L’Obs… Autre pan de notre culture, ce vieux fond religieux qui permet de traduire la candidature compliquée du Président sortant : « Si Hollande est réélu, on pourra le canoniser et l’appeler Saint-François, car il aura accompli un miracle[13] ! » Les emprunts au patrimoine des comptines, maximes et autres sentences de la sagesse populaire sont légion : « Tout n’est pas bon dans le Macron » provoque les rires au Conseil des ministres.La métaphore cynégétique, vestige de la culture aristocratique dans un pays affichant ses racines rurales, raconte la compétition politique à sa manière, comme quand Charles Pasqua se réjouit en 1995 aux dépens de son ancien champion, trahi pour Balladur : « Ce qui est bien avec Chirac, c’est que, comme les perdreaux, le moment le plus facile pour le tirer, c’est quand il s’envole[14]»

La petite phrase puise au répertoire le plus familier des Français d’aujourd’hui et intègre les registres les plus variées à sa panoplie. Le sport bien sûr, et le football au premier chef, sont mis à contribution : Manuel Valls qui traite François Hollande de « Raymond Domenech » ; un soutien de Fillon qui se méfie de Jean-Louis Borloo, « renard des surfaces »… Le Béarnais Bayrou préfère le rugby pour expliquer ses brouilles d’hier avec l’allié d’aujourd’hui : « On a peut-être eu des mots de part et d’autre qui étaient un peu rugby, un peu mêlée ouverte[15]» Les sports mécaniques ne sont pas oubliés, et l’automobile fait comprendre la difficulté de manœuvres de dépassement du président par son Premier ministre (« C’est comme au Grand Prix de Monaco : quand le deuxième accélère pour essayer de faire sortir le premier de la route, ce sont les deux qui risquent l’accident[16] »). Il peut même être question d’échecs, avec le pat recherché par Manuel Valls, qui « tente de créer une situation où le Roi est contraint à l’abandon[17] ». La capacité de régénération de la petite phrase politique est donc remarquable, parce qu’elle recycle un patrimoine autant culturel que politique. C’est Frédéric Poisson qui retourne la formule du publicitaire Séguela dans le cadre des promesses de maroquins faites tous azimuts par Nicoals Sarkozy durant la primaire LR : « Si, à 50 ans, Sarkozy ne vous a pas proposé un ministère, vous avez raté votre vie[18] ! »

Le bon mot tire sa force de sa capacité à jeter des ponts entre cultures de périodes, voire de natures différentes. La culture télévisuelle se taille une place de choix, avec cette pique récente de Jean-Christophe Lagarde (UDI) contre les époux Fillon : « Fillon, c’est l’inspecteur Columbo. Il parle tout le temps de sa femme, mais on ne la voit jamais[19]. » La culture humoristique contemporaine est aussi présente avec Coluche, qui inspire un François Baroin (le fameux « plan B »), rétif à remplacer au pied levé François Fillon : « Il ne s’agit pas de terminer premier à un concours de circonstances. »

Il n’est pas jusqu’à l’histoire, cette passion française, qui ne contribue à l’élaboration des bons mots et leur assure une lisibilité et une légitimité fondées sur l’expérience des siècles et le récit partagé qui en est fait. Du président sortant, comparé à « un Paul Deschanel, qui tombe du train toutes les semaines pendant cinq ans et qui remonte, imperturbable, en souriant, dans son petit wagon[20] » par François Fillon, lui-même plongé dans la tourmente et tenu en méfiance par les parlementaires LR au moment de la fête des amoureux : « Collectivement, les députés LR disent Saint Valentin ; séparément, ils pensent Saint Barthélemy[21]… », en passant par les avertissements du candidat investi par le centre et la droite : « Le plan B, c’est Berezina[22] ! », la référence à l’histoire est omniprésente, qui apporte l’idée de la continuité de grandes tendances et types soumis à des contextes variés.

Les succès passés et présents des petites phrases s’appuient sur des raisons profondes et multiples : l’instantanéité du bon mot, son explosivité et sa capacité de contraction épousent la rapidité croissante imposée au discours politique par les médias ; le bon mot traduit et nourrit une proximité entre l’énonciateur et son public, établit une sorte d’assurance mutuelle d’humanité entre eux. Il constitue auprès du plus grand nombre une forme d’appropriation, de décryptage et de commentaire du système politique, étant bien entendu que comparaison n’est pas toujours raison. Puisant dans un répertoire riche et varié de références qu’il propose en partage, le bon mot rassemble et soude ponctuellement derrière lui un public contre une cible (adversaire, programme, idées…), atout décisif en régime représentatif et en période électorale. Même si nous sommes sans cesse en présence de représentations du réel, ne sous-estimons donc pas cette manière active et jubilatoire de s’approprier la vie politique à grande échelle. Elle a encore de beaux jours devant elle, comme le montrera la suite d’une campagne présidentielle qui, à l’instar du ressort principal du comique, nous apporte et nous réserve bien des surprises !

Jean Ruhlmann

Historien, enseignant à l’université Lille III-Charles de Gaulle et à l’IEP de Paris, chercheur à l’IRHiS sur les configurations et les usages du comique parlementaire sous la IIIème République.

 



[1] Voir Jean Garrigues et Jean Ruhlmann, Élysée Circus. Une histoire drôle et cruelle des présidentielles, Paris, Tallandier, 2016.

[2] Maréchal François-Georges, Calembours et autres jeux sur les mots d’esprit, éd. par Antoine de Baecque, Paris, Payot, 2000, p. 53.

[3] Laurent Binet, Rien ne se passe comme prévu, Paris, Grasset, 2013, p. 272.

[4] Alain Vaillant, La civilisation du rire, Paris, CNRS, 2016.

[5] Marianne du 4 novembre 2016.

[6] Le Point du 5 janvier 2017.

[7] Voir Simone Clapier-Valadin, « L’homme et le rire » dans Poirier Jean (sous la dir.), Histoire des mœurs, tome II, vol. 1, Gallimard, 2002.

[8] Voir Jean-Louis Debré, Ce que je ne pouvais pas dire, Robert Laffont, 2016, p. 217.

[9] Têtu du 28 fév. 2017.

[10] Voir Alfred Sauvy, Humour et politique, Paris, Calmann-Lévy, 1979, p. 33.

[11] Le Point du 17 novembre 2016.

[12] Le Monde du 23 octobre 2016.

[13] Le Parisien du 18 septembre 2016. Ou encore, du sénateur PS François Patriat : « Croire que Hollande peut réunir la gauche, c’est croire que le Pape va bénir l’union libre ! » (Journal du Dimanche du 23 octobre 2016).

[14] Voir J. Garrigues et J. Ruhlmann, Elysée circus, op. cit.

[15] L’Obs du 23 février 2017.

[16] JDD, 20 novembre 2016.

[17] Idem.

[18] JDD, 13 novembre 2016. Richard Ferrand, député PS et secrétaire d’En Marche ! déclarera à propos de Manuel Valls : « C’est la farce tranquille ! Il n’a pas la queue d’une idée. » (Paris Match, 22 décembre 2016).

[19] Le Canard Enchaîné, 15 février 2017.

[20] Marianne, 2-8 décembre 2016.

[21] Marianne, 17-23 février 2017.

[22] Marianne, 10-16 février 2017.