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28 mars 2014

Entretien avec Ahmet Insel 2/2
Ahmet Insel

La fin de l'illusion turque


Quelle identité pour la Turquie ?



La visite de M. Erdogan à Bruxelles en janvier ainsi que ses rencontres avec François Hollande et Angela Merkel ont redonné au discours sur l’Europe une certaine place dans le débat turc. Cela traduit-il une volonté réelle de reprendre le processus d’adhésion?



Quand M. Erdogan est en difficulté, il essaye de s’accrocher à la corde européenne. Mais cela n’est pas un pur opportunisme. Sa base électorale n’est pas moins pro-européenne que celle de son principal rival, le CHP. La reprise du processus d’adhésion reste un atout pour le gouvernement, notamment vis-à-vis des milieux d’affaire et de l’électorat centriste-libéral. Je ne pense pas que M. Erdogan ait cherché le soutien, voire la bénédiction de l’UE dans son affrontement avec la confrérie Gülen. Les mesures législatives et administratives entreprises depuis le 17 décembre 2013 pour contrer les enquêtes de corruption et disperser les foyers gülenistes ou prétendus tels dans les institutions publiques n’ont pas reçu l’agrément de la Commission, ni des principales capitales européennes. M. Erdogan n’a pas convaincu les Européens sur les derniers dispositifs qui relèvent plutôt d’un régime d’exception. Par ailleurs, le rapport annuel de progrès sur la Turquie adopté par le Parlement européen début mars s’est fait l’écho de toutes les critiques formulées dans l’arène internationale à l’encontre de la Turquie depuis les événements de Gezi en juin dernier sur la remise en cause des libertés publiques, les exactions dont se sont rendues coupables les autorités et les pas en arrière en matière de démocratie. Le caractère modeste et mesuré des réactions gouvernementales à l’adoption de ce rapport extrêmement sévère doit cependant être noté car il y a un an, le Premier ministre aurait explosé de colère publiquement contre de telles conclusions. Le contexte international contraint en effet le gouvernement à ménager ses alliances européennes. La crise ukrainienne, qui implique une nouvelle confrontation avec la Russie pour Ankara du fait de la situation sensible des Tatars de Crimée, amène subitement la Turquie à devoir assumer et compter sur sa position de membre de l’OTAN et d’alliée des occidentaux.



La relation de la Turquie à l’Europe ne se limite pas aux péripéties du processus d’adhésion, mais depuis le XVIIIe siècle à un mélange d’imitation et de rejet. Quel est votre regard sur cette question ?



En effet, le rapport à l’Occident est marqué depuis deux siècles environ par cette ambivalence. Mais ceci n’est pas spécifique à la Turquie. On retrouve la même ambivalence dans le Proche Orient comme en Russie et dans les Balkans. Je pense que les Turcs doivent arrêter de se souvenir de Vienne avec cette nostalgie marquée par le regret de l’échec du dernier siège de la ville par les troupes ottomanes en 1683.  De même pour les Européens, il faut qu’ils puissent dépasser leur peur atavique du Turc et oublier le siège de Vienne. J’ai été très surpris d’entendre en 2003, un commissaire européen dire au sujet de la candidature de la Turquie que l’accepter serait de rendre vaine la résistance occidentale lors du siège de Vienne. En 2011, dans un court article paru dans Le Monde(6), j’appelais justement les Turcs et les Européens à dépasser ce complexe. Malheureusement, le faible enthousiasme des Européens à l’idée d'accueillir la Turquie et l’avenir brouillé de l’UE rendent le débat sur l’adhésion plus compliqué qu’il y a dix ans.



Vous l’avez indiqué, la société turque a été façonnée par l’Etat républicain et son identité, créée de toutes pièces. Cette entreprise a été possible grâce à la mise en place d’une histoire officielle très orientée. Le rapport de la société turque à son histoire peut-il changer ? Quel rôle joue à cet égard la question arménienne alors que nous approchons du centenaire du génocide ?



Ce rapport change, et beaucoup plus rapidement que ce que l’on en perçoit de l’extérieur. Il y a une vraie explosion des revendications de reconnaissance des crimes subis par les victimes ou leurs descendants. Ces revendications sont portées par les Kurdes bien sûr, mais aussi par les Alévis, notamment ceux du Dersim qui se souviennent des massacres de 1938, par exemple par les Circassiens qui ont subi l’épuration ethnique orchestrée dans le Caucase par l’armée russe au milieu du XIXe siècle, et bien évidemment par les populations chrétiennes, arméniennes mais aussi syriaques et grecques orthodoxes.


Cependant, de toutes ces revendications de reconnaissances, la plus difficile à affronter pour l’Etat turc reste la question arménienne du fait de son ampleur, du fait qu’il se soit agi d’une politique délibérément mise en œuvre par le gouvernement ottoman de l’époque et aussi par ses héritiers avec l’immense transfert vers les Turcs des propriétés des Arméniens déportés et massacrés. Des décennies de silence et les contre vérités inculquées aux peuples de Turquie par l’histoire officielle rendent la confrontation avec ces événements beaucoup plus difficile. Elles facilitent par ailleurs des prises de positions purement négationnistes. Mais la confrontation à la question du génocide arménien joue un rôle extrêmement important en Turquie comme libératrice du travail de mémoire. Il serait néanmoins un peu trop naïf d’attendre un changement brutal de la position de la Turquie dans moins d’un an. 

 

La question de l’histoire pose aussi celle de la diversité présente du monde anatolien. Au delà de la question kurde, assiste-t-on à une déconstruction de l’identité nationale turque mise en avant par l’Etat depuis les origines de la République ?



Beaucoup de gens soutiennent que la « turcité » ne renvoie pas à une identité ethnique mais à une identité citoyenne, celle des ressortissants de la Turquie. Mais la réalité est loin de confirmer cette affirmation. Il est très difficile, après quatre-vingt-dix ans d’assimilation ethno-religieuse turco-musulamane très active, et souvent fortement répressive ou purificatrice, d’affirmer que la turcité n’a plus de connotation ethnique. C’est pourquoi une partie de la gauche turque réclame depuis une quarantaine d’années que la désignation de la citoyenneté soit ethniquement neutre. Elle propose ainsi que l’on utilise la désignation géographique « citoyen de Turquie » et non le qualificatif ethnique de « Turc ». D’autant plus que la République fondée en 1923 ne s’appelle pas la République turque mais la République de Turquie. Au moins dans son appellation officielle c’est mieux que la France! Nous sommes un peuple composé en réalité de Turcs de Turquie, de Kurdes de Turquie, et d’Arméniens, de Grecs, de Juifs, d’Albanais, d’Arabes, de Circassiens, de Tcherkesses, d’Abkhazes, de Lazs de Turquie et d’autres composantes ethnolinguistiques et religieuses. L’identité citoyenne en Turquie ne peut devenir un facteur de paix sociale que si elle arrive à incorporer ces multiples identités ethno-religieuses sur un pied d’égalité.



Propos recueillis par Allan Kaval

 

Notes

 

(6)http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/10/13/la-turquie-l-europe-et-le-complexe-de-vienne_1587079_3232.html