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30 mai 2014

Entretien
Christophe Sente

Les élections européennes et la crise des partis


Christophe Sente est collaborateur scientifique à l’Université libre de Bruxelles. Voir son dernier article dans Esprit, « Faut-il attendre une refondation de la social-démocratie ? » (août-septembre 2013)

 

Une élection de stabilisation ?

 

Les résultats des élections confirment la majorité détenue par le Parti populaire européen (droite) au Parlement. A rebours de l’atmosphère politique en France, où la première place du FN fait figure de « séisme », il semble donc que la politique européenne soit plutôt placée sous le signe de la continuité. L’arrivée de députés issus de divers mouvements eurosceptiques peut-elle modifier cette politique ?

 

Même s’il ne faut pas négliger l’importance de l’adjonction d’un Parlement à la construction communautaire en 1979, la politique européenne reste, à titre premier, le produit de l’interaction des résultats d’élections nationales.

 

Depuis le tournant des années 1990, qui a introduit les défis de l’élargissement géographique et de l’approfondissement de la coopération entre les Etats membres, les élections législatives nationales n’ont enregistré qu’un seul véritable séisme et ceci, sans grand impact sur l’UE. Il s’agissait de la disparition brutale en Italie tant des partis de gouvernement (en particulier la Démocratie chrétienne) que du parti communiste qui, ensemble, monopolisaient l’offre politique.

 

Ailleurs, une continuité, définie par l’alliance ou l’alternance des partis traditionnellement dominants depuis 1945, a prévalu, même si on assiste dans plusieurs Etats à l’émergence de challengers « eurosceptiques ».

 

Cette stabilité des systèmes politiques nationaux a pour prolongement logique le peu d’évolution enregistré dans la répartition des sièges au Parlement européen.

 

Aujourd’hui, les députés européens « eurosceptiques » sont sans doute plus nombreux qu’auparavant, mais ils resteront dans une position de relative faiblesse tant qu’ils ne disposeront pas d’alliés suffisants au sein des gouvernements nationaux.

 

En résumé, le scénario de la stabilité des orientations de la politique européenne ne sera contredit que si les victoires remportées par le Front national, UKIP (le parti eurosceptique anglais) ou le parti du peuple danois anticipent le résultat des élections législatives en France, en Grande-Bretagne et au Danemark.

 

La crise des partis politiques

 

Les partis eurosceptiques arrivent premiers en Grande-Bretagne (Ukip) et au Danemark (Parti du peuple danois), des pays dont la relation à l’Europe a toujours été compliquée et qui ne sont pas dans l’euro. En revanche, en Allemagne, en Italie ou en Espagne, pays historiquement pro-européens, les partis au pouvoir arrivent en tête, à des degrés divers (très largement pour le PD de Matteo Renzi, en net recul pour le Parti populaire de Mariano Rajoy). La France est-elle une exception ?

 

La relation à l’Europe est compliquée, ou l’a été à un moment de leur histoire, pour la plupart des Etats membres.  Le cas de la France peut illustrer ceci : la construction européenne doit énormément à Valéry Giscard d’Estaing comme  à François Mitterrand… et beaucoup moins à Charles de Gaulle. Il est donc difficile de fonder une analyse de l’actualité politique à partir d’un critère qui suppose la permanence d’une relation nationale à l’Europe et une définition stable du contenu de cette relation.

 

La situation actuelle en Europe peut être interprétée assez efficacement à partir de la piste d’analyse introduite par Peter Mair[1]. Plutôt que de recourir à la notion fourre-tout de populisme, Mair préférait évoquer la difficulté éprouvée par les partis démocratiques traditionnels à concilier les exigences de la représentation populaire et de la responsabilité de la gestion publique nationale. Autrement dit, de rester en phase avec les attentes des citoyens dans un contexte de crise marqué par la réduction de l’autonomie politique comme de la capacité financière des Etats. Se référer à cette grille de lecture ouvre deux possibilités. La première est de ne pas interpréter les évolutions électorales actuelles dans les termes d’une irrésistible poussée populiste à l’échelle continentale, mais d’une fragmentation de systèmes multipartites nationaux là où le parti au pouvoir convainc difficilement du bien-fondé de choix nationaux qu’il justifie par les traités européens. La seconde est d’attribuer les succès tant électoraux que gouvernementaux de Matteo Renzi, Elio di Rupo ou encore Angela Merkel à leurs capacités en termes de communication politique, mais aussi de pédagogie démocratique.

 

Comment expliquer que les habitants des pays d’Europe du centre et de l’est, pourtant parmi les plus pro-européens lorsqu’on les interroge, votent si peu aux élections européennes (la Pologne, souvent présentée comme l’élève modèle de l’Union, est également lanterne rouge en termes de participation) ? 

 

Je ne suis pas certain que la situation de certains pays soit très spécifique à ce point de vue. C’est de façon beaucoup plus générale qu’on assiste en Europe à un déclin de la participation politique. Ce déclin s’exprime au travers de l’abstention électorale, quel que soit le niveau de pouvoir, ainsi que d’un désengagement plus général par rapport aux formes organisées de la participation telles que les partis et les syndicats, mais également les coopératives et les mutuelles. En d’autres termes, les individus tendent à substituer une critique essentiellement passive de la gestion publique professionnelle à un engagement citoyen.

 

En revanche, il est remarquable que cette forme de régression pré-politique, éventuellement provisoire, ne soit pas accompagnée par une remise en question explicite de l’appartenance à l’Europe. Les institutions de l’UE sont dénigrées sans que des identités nationales soient exaltées. De même, si la xénophobie est loin d’avoir disparu, elle ne paraît plus alimentée par une théorie raciale et raciste, mais plutôt soit par une remise en question du champ d’application géographique du principe de solidarité, soit par une référence paradoxale à un modèle européen de libertés individuelles.

 

Quelles réformes pour l’Europe ?

 

La nouveauté de cette élection européenne était sa personnalisation, le fait que chaque grande coalition européenne ait désigné une personne qu’elle présenterait à la présidence de la commission en cas de victoire (Alexis Tsipras pour la gauche radicale, Martin Schulz pour les socio-démocrates, Guy Verhofstadt pour les libéraux et Jean-Claude Junker pour le parti populaire européen). A voir les résultats, et malgré un taux de participation global en légère hausse par rapport à 2009, cette innovation ne semble pas avoir transformé l’élection. Etait-elle nécessaire ? Son échec est-il le signe de la difficulté à combler la distance entre les électorats nationaux et le fait européen ?

 

Cette stratégie ne s’est en effet pas révélée suffisante pour convaincre tous les électeurs de se rendre aux urnes afin de s’approprier des institutions européennes.

 

Cependant, elle a eu le grand mérite de rappeler que la commission n’est pas une instance technocratique, mais un lieu éminemment politique et que le choix de son leader importe.

 

Peut-être une part de l’explication de son demi-succès est-elle à trouver dans le fait qu’elle s’inscrivait dans une démarche de correction d’un « déficit démocratique » dont l’existence est théorique. En effet, l’architecture de l’UE satisfait aux canons du constitutionnalisme libéral et contient même, depuis Jacques Delors, les embryons des structures d’une concertation sociale typique des « Trente glorieuses ». A ce stade de la construction juridique, des perfectionnements en forme de rationalisations restent possibles dans les mécanismes décisionnels. Toutefois, les limites du succès de la stratégie de personnalisation menée dans le cadre de la campagne de 2014 peuvent indiquer que le niveau d’adhésion des citoyens à l’Europe ne dépend plus de sa séduction institutionnelle, mais de résultats socio-économiques favorables aux travailleurs et aux chômeurs. Cette lecture trouve une confirmation dans les Eurobaromètres régulièrement consacrés à la citoyenneté européenne qui placent l’emploi en tête des attentes formulées à l’égard de l’UE.

 

 

Le Parti socialiste européen est en recul en termes de nombre de sièges au Parlement. Ces élections – maintien de la droite, montée des mouvements populistes – sont-elles un nouveau révélateur de l’échec de la social-démocratie dans le contexte de la crise ?  D’une impossibilité à sortir d’un discours du « il n’y a pas d’alternative », qui risque de s’aggraver avec le maintien d’une majorité de droite ? Plus généralement, ces élections posent-elles la question de l’avenir du bipartisme, remis en cause dans plusieurs pays (Grande-Bretagne, Italie, France), ou n’est-ce qu’un effet d’optique du scrutin européen ?

 

Qu’ils soient de gauche ou de droite, les partis de gouvernement éprouvent la même difficulté à résoudre l’équation dont les termes ont été posés par Peter Mair.  

 

Ils n’en subissent cependant pas nécessairement les conséquences avec la même violence. Le contraste, en Grèce, entre le déclin annoncé du Pasok et le maintien attendu de Nouvelle Démocratie en est une illustration. Le paradoxe de la sanction électorale de Gordon Brown, alors que celui-ci avait été le premier avocat des mesures finalement adoptées par la communauté internationale lors de la crise de 2007, en est une autre.

 

Une partie de l’explication tient certainement à ce que, bien que des projets soient mis sur la table par les think tanks des partis et des intellectuels progressistes, la gauche gouvernementale manifeste des réticences à endosser la responsabilité d’une promotion de politiques alternatives face à ses partenaires européens et à ses propres électeurs. Cette frilosité n’est pas nouvelle et procède d’une difficulté à s’émanciper autant des schémas économiques orthodoxes que de l’archaïsme de sa rhétorique électorale.

 

Dans un ouvrage récent, Vivien Schmidt[2] a suggéré que les partis de droite bénéficiaient d’un phénomène de résilience du néolibéralisme. Autrement dit, l’évidence de l’inefficacité technique des remèdes monétaristes à la crise ne porterait pas fondamentalement atteinte à la quasi-hégémonie des options économiques et sociales importées par le thatchérisme dans l’imaginaire collectif européen. Le fait que la plupart des partis eurosceptiques ne rompent pas complètement  avec de telles options confirme cette analyse.

 

Dans un tel contexte, la démocratie européenne a moins besoin de réformes électorales qui consolideraient techniquement la position dominante, à présent érodée, de partis traditionnels, que d’un débat sur les politiques économiques et les objectifs sociaux de l’Europe.

 

Propos recueillis par Alice Béja



[1] Voir On Parties, Party Systems and Democracy. Selected Writings of Peter Mair, Colchester, ECPR Press, 2014.

[2] Vivien A. Schmidt et Mark Thatcher, Resilient Liberalism in Europe’s Political Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.