Notes de lecture

De l’Angleterre et des Anglais de Graham Swift

mars 2019

#Divers

Alors que le Royaume-Uni se débat toujours dans les conséquences du Brexit, les éditions Gallimard ont décidé de traduire et de publier ce recueil de nouvelles écrites en 2014 par Graham Swift. Le titre français De l’Angleterre et des Anglais (England and other Stories) suggère une réflexion littéraire sur l’identité britannique. Si le thème du britishness ou de lenglishness est présent en littérature – on peut penser au roman England, England de Julian Barnes ou à England, My England, and Other Stories de D.H Lawrence – ou dans le cinéma (notamment lexcellent This is England de Shane Meadows), lauteur du remarqué Dimanche des mères (Gallimard, 2017) n’aborde pas l’identité nationale de façon littérale. Ses histoires évoquent plutôt la guerre, dont on se souvient ou que l’on attend, des relations amicales, amoureuses, familiales ou encore des interactions entre inconnus ou entre voisins.

Ce recueil de vingt-cinq nouvelles promène le lecteur dans tout le territoire britannique, en variant les villes (Londres, Exmook, Birmingham, Leeds, Winchester), les régions (Sud-Ouest, Yorkshire, Somerset, Hampshire) et les quartiers (Battersea, Blackheath). Le livre parcourt également différentes périodes, des guerres napoléoniennes aux Jeux Olympiques de Londres en 2012, en passant par les deux guerres mondiales et la décolonisation. Ces Britanniques sont retraités, laveurs de carreaux, traders, officiers de la marine, ostéopathes, garde-côtes, comédiens, coiffeurs, avocats, médecins, ouvriers, notaires, embryologistes… Certains viennent dAsie, des Caraïbes, de Chypre ou dIrlande. Si la jeunesse est volontiers en proie à l’amour, la vieillesse s’interroge sur la maladie ou la perte. Graham Swift nous dans le quotidien de personnages, hommes et femmes, et surtout dans leurs pensées. Une démarche qui évoque parfois le travail du photographe américain Brandon Stanton qui, dans son projet Humans of New York, définit une entité ographique (la ville) en partant à la rencontre de ses habitants.

Trois aspects du recueil en recomandent particulièrement la lecture. La longueur aléatoire des histoires, d’abord. Certaines (Temps, Clés, Couteau, Premier Sur les lieux, Mrs Kaminsky,Lawrence d’Arabie) se concentrent, en quelques paragraphes, sur des instants de vies infraordinaires. Dautres au contraire (Ascensions, Ajax, de l’Angleterre) permettent des développements plus longs. La grande qualité de la traduction de Marie-Odile Fortier-Masek, ensuite, qui restitue le style limpide et multidimensionnel de Swift. Surplombant les personnages et les scènes de vie, un narrateurobserve la confrontation entre le réel et l’intériorité des personnages. Souvent, le présent échappe aux protagonistes. Comme le machiniste travaillant dans l’usine Macintyre, en pleine réflexion sur la mort et les propos de son ami Mick Hammond lorsqu’il se rend compte que celui-ci est décédé : « Mick rajusta une fois de plus ses lunettes. Il semblait très satisfait davoir eu le dernier mot, si tel était le cas, ou de constater que, ne comprenant pas, je laissais tout simplement tomber. Ou parce que — nous étions désormais pressés par le temps — il s’en tirait sans fumer. Si tel était le fond du problème, il marquait un petit point là-dessus. Ce n’est pas précisément gravir une montagne, Micky. Je me disais : Daccord, Micky, tu es mon copain, si tu as vraiment décidé de t’arrêter, c’est ton problème, mais la prochaine fois je sors tout seul, et je te laisse ici, mon petit vieux. Et ne va pas te mettre à me faire des sermons avec tes nouveaux binocles, sur la façon dont je devrais arrêter. Fais gaffe de ne pas commencer. Cest alors que jai vu, dans ma tête, Mick effondré sur son journal étalé sur la table. Mort et bien mort ». Le livre témoigne, enfin, de la fine connaissance de la géographie anglaise de lauteur de La Dernière Tournée(1997) et de sa capacité à la retranscrire de manière sensorielle.  Il restitue les reliefs du paysage urbain et des côtes. Il décrit avec douceur la végétation luxuriante et la nature changeante du climat. Aucune nouvelle ne se déroule d’ailleurs en dehors d’Angleterre. L’extranéité existe sous la forme orale, lorsque le docteur Shah ne peut s’empêcher de parler de lInde continentale et coloniale quittée par son père, lorsque Mrs Kaminsky évoque avec confusion la Pologne de la Seconde Guerre mondiale, ou quand le narrateur de « Fusilli » pense à son fils mort en Afghanistan. L'étranger est présent aussi dans les digressions mentales sur des personnages célèbres (lAfrique du Sud de Nelson Mandela, la France de Napoléon) ou fictifs (le désert arpenté par le comédien Peter OToole dans Lawrence d’Arabie).

Plus longue, la dernière nouvelle offre un merveilleux condensé de la démarche de lauteur. Outre laction symbolique (un garde-côte vient en aide à un comédien itinérant dont la voiture est bloquée dans un fossé), elle repose sur la distance entre laction qui se déroule et la pensée du protagoniste. Swift décrit la campagne environnante et laisse le lecteur imaginer le territoire anglais contemporain (Sud Ouest, Londres, Leeds) et passé (la Jamaïque et avec elle lempire colonial). Finalement, lasynchronicité entre les réflexions intimes et la scène tragicomique est si prégnante que le garde-côte se demande sil va parler de cette histoire à son épouse ou si cette rencontre matinale a même existé.

Un avertissement s’impose néanmoins. Ces 25 histoires ciselées n’expliquent en rien le choix exprimé dans le référendum du Brexit, ni les tensions qui divisent lAngleterre au sujet de lUnion européenne. Il ne sagit donc pas d’une étude de lAngleterre et des Anglais mais plutôt d’unecollection dhistoires individuelles atemporelles, qui donnent à comprendre, de lAngleterre, qu’elle est le fruit d’une histoire et d’une construction plurielles.

Alexandre Diallo

 

Gallimard, coll. « Du monde entier » , 2019
336 p. 21 €