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Notes de lecture

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Agatha Christie. Le droit apprivoisé de Nicolas Bareït

juin 2021

Ce petit ouvrage se lit presque comme un roman policier. Nicolas Bareït y traque toutes les références, parfois très fines ou implicites, au droit dans les enquêtes d’Agatha Christie. La créatrice des personnages d’Hercule Poirot et de Miss Marple était pourtant persuadée de ne rien connaître à « la matière juridique » et témoignait de ses doutes à travers ses personnages fétiches : « La justice est une chose très étrange », dit Hercule Poirot dans Le Crime de l’Orient-Express. La soixantaine de romans, vendus à ce jour à deux milliards et demi d’exemplaires, a démontré le contraire.

Nicolas Bareït consacre un chapitre passionnant au « théâtre procédural ». Il est justifié par le fait que la « duchesse de la mort1 » « a parfaitement saisi la dimension spectaculaire de la procédure pénale » et que certaines de ses pièces ont été adaptées sur scène, en particulier Témoins à charge, où « la scène de théâtre devient salle d’audience, la scène d’audience salle de théâtre ». Tout en insufflant parfois sans doute ses interrogations personnelles sur l’incohérence de certaines procédures – en matière pénale – ou les potentialités de certains actes – testamentaires en particulier –, Agatha Christie a également réussi à mettre en perspective ses réflexions avec l’évolution de la société britannique. Ce fut parfois de manière paradoxale, comme sur la question du divorce : son opposition personnelle se reflète dans sa prose en dépit de l’évolution du droit britannique, plus protecteur des femmes à partir de 1923, et du fait qu’elle y eut recours en 1928 en raison de l’adultère de son mari.

Ce qui semble le plus amuser la romancière, c’est de tourner le droit en ridicule, en montrant combien les règles juridiques peuvent être inefficientes et résoudre les individus à des solutions extrêmes. C’est la loi qui inciterait au meurtre ! Les apories du Matrimonial Causes Act de 1923, soulignées dans Drame en trois actes (en particulier, l’impossibilité de séparation légale en cas d’enfermement du conjoint dans un asile), ont évolué deux ans après la publication du roman. De là à croire qu’Agatha Christie a influencé le législateur britannique, il n’y a qu’un pas, franchi par Nicolas Bareït, que l’on a envie de croire. Plus subtile encore, ou plus codée, est la position d’Agatha Christie sur la peine de mort. Nicolas Bareït évoque une « instrumentalisation de la peine capitale » par l’autrice, qui affirme sa « répugnance » à l’idée d’assister à une pendaison, tout en relayant dans ses romans les arguments populaires favorables à la peine de mort. Miss Marple est ainsi exaspérée par les « scrupules humanitaristes modernes » qui permettront pourtant l’adoption du Murder (Abolition of Death Penalty) Act en 1965.

Avec son don pour la pédagogie, sa grande érudition, son souci du détail, appuyant ses hypothèses par des références précises au « corpus Christie », Nicolas Bareït montre qu’Agatha Christie est incontestablement parvenue à « apprivoiser le droit pour se saisir du réel » et faire entrer le droit dans son imaginaire2.

  • 1.Selon l’expression de François Rivière (Agatha Christie. Duchesse de la mort, Paris, Le Masque, 2001). Voir aussi la série consacrée à « Agatha Christie dans la bibliothèque » par La compagnie des œuvres de Matthieu Garrigou-Lagrange sur France Culture en décembre 2020.
  • 2.Voir les ouvrages classiques du courant « droit et littérature » : Philippe Malaurie, Droit & littérature. Une anthologie, Paris, Cujas, 1997 ; François Ost, Laurent Van Eynde, Philippe Gérard et Michel van de Kerchove (sous la dir. de), Lettres et lois. Le droit au miroir de la littérature, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 2001 ; et Richard H. Weisberg, La parole défaillante. L’homme du droit au cœur du roman moderne (Dostoïevski, Flaubert, Camus, Melville), trad. par Françoise Michaut, Toulouse, L’Epitoge, 2019. Voir aussi la Revue Droit & Littérature, no 5, 2021.
Classiques Garnier, 2020
150 p. 22 €

Emmanuelle Saulnier-Cassia

Professeure de droit public à l’université de Versailles-Saint-Quentin-Paris-Saclay, agrégée des Facultés de droit, diplômée en sciences politiques, Emmanuelle Saulnier-Cassia est spécialiste de droit de l’Union européenne. Elle est par ailleurs titulaire d'un Master 2 d'études théâtrales (spécialité Théâtre, écriture et représentations) de l'université Paris 3-Sorbonne nouvelle. Alliant ces deux…

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