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Après la production de Franck Fischbach

octobre 2020

L’homme est-il coupable de l’épuisement de la nature ? À cette question, à laquelle beaucoup répondent par l’affirmative avec le concept d’« anthropocène », Franck Fischbach préfère nuancer : le coupable, c’est le paradigme de la production capitaliste. Annonçant, à la manière de Nietzsche, la mort de la production, il en fait le procès pour défendre d’autres manières d’être au monde à travers le travail, en s’appuyant sur la lecture de Marx, de Heidegger et d’Adorno.

Deux compréhensions du travail selon Marx doivent d’abord être distinguées. Le travail est, d’une part, le processus continuel et nécessaire par lequel les hommes métabolisent la nature pour ne pas mourir et élaborent leur monde objectif. Ils y fixent librement leurs finalités et leur rapport à la terre est organique. Mais, dans le cadre de la production capitaliste, le travail devient, d’autre part, une propriété détachée de l’individu, qu’il peut vendre pour entrer sur le marché et se mettre à la disposition du capital. La valeur et les fins du travail, sa « productivité », sont fixées par le capitaliste : c’est le sens de l’aliénation du travail, qui renverse le rapport à la nature. Ainsi, dans une production capitaliste, « plus le travailleur s’approprie par son travail le monde extérieur, et plus il se soustrait de moyen de subsistance en ce que le monde extérieur cesse de plus en plus d’être un objet appartenant à son travail ». Ainsi, si le capitalisme est la « capacité à rendre productif l’ensemble le plus vaste possible de forces naturelles, qu’elles soient humaines ou non humaines », la « consommation » de ces deux types de forces – humaines et non humaines, le travail et les ressources dites naturelles – mène, à plus ou moins court terme, à leur épuisement mutuel. Ce n’est donc pas l’homme qui est contre la nature, mais le capitalisme qui est aussi bien contre l’homme que contre la nature.

Dans Être et temps (1927) de Heidegger, le travail prend un sens tout aussi fondateur en ce qu’il est le premier accès de l’homme au monde. C’est par le biais de son travail que l’homme connaît la nature et sa propre existence en tant que producteur. Le travail fonde le rapport de l’homme à lui-même et à la nature, mais aussi aux autres : c’est parce que l’homme a besoin d’autres hommes pour lui fournir la matière et le sens de son travail qu’autrui est d’abord une évidence pour le sujet. Or, dans la forme de travail industrielle, ce « souci » immédiat envers l’autre est déficient : la division du travail et le management contemporain conduisent à considérer l’autre comme une chose. L’« être-à-côté » se substitue à l’« être-avec » du travail dans lequel l’implication de chacun dans sa singularité est requise. Mais Heidegger, selon Fischbach, a manqué de développer la distinction entre les deux rapports à la nature permis l’un par un travail authentique, l’autre par le comportement producteur. Dans ses écrits de 1934, le travail n’est plus pensé que comme production, qui réduit la nature au « fond toujours déjà donné et présent de toute production ». C’est dès lors dans ce paradigme productif qu’on peut exploiter à loisir la nature selon les fins assignées de la production.

Ainsi, conclut Fischbach, « le travail a les traits d’une activité rendant possible une expérience de soi, des autres et de la nature que la production rend au contraire impossible et à laquelle elle ferme tout accès ». Le travail étant aujourd’hui déterminé comme production de valeur fixée par le capitaliste, nous sommes privés de l’expérience authentique du monde. Il reste néanmoins des « îlots de travail pur » et, dans les esprits, une « idée de ce que pourrait être, voire de ce que devrait être le travail s’il n’était pas réduit à du travail productif ». Il s’agit dès lors de réaliser le projet de Marx en arrachant le travail à la production. C’est par ailleurs, selon Adorno, dans le travail sous sa forme pure que se trouve la possibilité d’une « organisation sociale conforme à la raison », en ce qu’il réalise les relations de coopération et d’association. Sortir de la société de travail pour entrer dans une société du travail, ce serait construire une société qui soit l’œuvre commune des individus, organisée consciemment et de façon autonome par eux.

Vrin, 2019
192 p. 12 €

Margot Holvoet

Diplômée de Sciences Po Paris en affaires publiques, de Paris I Panthéon-Sorbonne et de l’ENS-Ulm en philosophie, Margot Holvoet a un temps travaillé dans l’édition, en parallèle de plusieurs responsabilités associatives. Elle s’est spécialisée dans l’analyse des questions environnementales.

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