Notes de lecture

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Bonsoir tendresse. Autobiographie, de René Depestre

septembre 2018

#Divers

Poète et écrivain haïtien, René Depestre, né en 1926, s’est confié à Jean-Luc Bonniol, anthropologue des sociétés créoles, qui a restitué leurs échanges en un très beau texte à la première personne. La vie de cet esprit libre et créatif l’oblige très tôt à l’exil, tant «les satrapes au pouvoir maintenaient le tiers-d’île dans la voie de l’indigénisation des méthodes d’oppression du pouvoir colonial». À chaque retour, la déception ­l’emporte sur le plaisir de retrouver son pays natal, le saccage des territoires ruraux, l’urbanisation chaotique, la corruption généralisée, la perte des repères traditionnels (comme le vaudou, par exemple), la dépendance accrue aux aides internationales scandaleusement détournées au profit de quelques-uns, entraînent les Haïtiens à confier leur sort «à n’importe quel faux prophète» – on dénombre actuellement, se désole René Depestre, «plus de quatre cents sectes autonomes pour moins de sept millions d’habitants». Il est impossible de résumer une vie si riche en rencontres, voyages, amours, combats et publications ! Avec une bande de copains poètes, il monte la revue La Ruche (1945-46) qui consacre son numéro trois à André Breton, venu à Haïti. L’hommage au poète surréaliste déclenche un mouvement politico-culturel qui chasse du pouvoir l’autocrate et fait place à une junte militaire. Il doit partir et se rend à Paris, où il étudie à la Sorbonne et à Sciences Po et se marie avec Edith, avant d’en être expulsé en 1950 pour activisme anti-français (il participe à la revue Présence africaine et ne cache pas son anti­colonialisme). Avec l’appui d’Éluard, il est accueilli à Prague, où il rencontre le couple Amado et Pablo Neruda, qui l’aidera plus tard à trouver un autre point de chute. René et Edith sont vite dans le collimateur de la police politique, celle qui vient ­d’arrêter Arthur London et le forcera à avouer ce dont elle l’accuse. Le jeune couple se retrouve à Cuba, pour quelques mois, puis au Chili et au Brésil, où il reste deux ans, avant de revenir en France et de militer aux côtés de Césaire, Senghor, Glissant, Diop, tout en écrivant dans Esprit, Les Lettres françaises, Les Lettres nouvelles… Une éclaircie semble se manifester à Haïti, il y revient, mais Duvalier s’avère un dictateur, aussi doit-il à nouveau s’enfuir. Il va à Cuba en pleine révolution, comme invité d’Ernesto Che Guevara. Comme il parle espagnol, il peut contribuer à la révolution en étant journaliste à la radio. Il ira en Urss, en Chine, au Vietnam et enregistrera Mao, Zhou Enlai et Hô Chi Minh… Il divorce en 1969, épouse une Cubaine, rencontre Régis Debray, qui deviendra un fidèle ami, et de nombreux romanciers sud-américains. Sa liberté d’esprit ne convient pas au régime et, en 1978, suspecté et mis à l’écart, il part en France où l’attend un poste au secrétariat de l’Unesco. Il publie Alléluia pour une femme-jardin en 1982, puis Hadriana dans tous mes rêves en 1988, qui obtient le Renaudot, Le Métier à métisser en 1998 et Rage de vivre. Œuvres poétiques complètes en 2007. Un long dernier chapitre ­s’attarde sur les personnalités marquantes de son itinéraire d’intellectuel «engagé» et d’écrivain : Price-Mars, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Pierre Mabille, André Breton, Alfred Métraux, Michel Leiris, Louis Aragon, Jorge Luis Borges, Jean-Paul Sartre, Aliounne Diop et Aimé Césaire. On croirait un conte de fée : être lié à ces écrivains haïtiens, à ces poètes sans frontière, à ces créateurs exceptionnels, n’est-ce pas une incroyable chance ? C’est peut-être oublier les douleurs de l’exil, les souffrances des injustices et malentendus, les déceptions de la vie et autres désillusions politiques ? Reste la «tendresse», mot plutôt rare de nos jours, qui revient plus d’une fois sous sa plume, pour notre grand plaisir.

Thierry Paquot

Odile Jacob, 2018
264 p. 23 €

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit...

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