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Notes de lecture

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Foucault en Californie. Un récit inédit de Simeon Wade

Traduit par Gaëtan Thomas. Préface de Heather Dundas

juil./août 2022

Cet épisode de la vie de Foucault n’est pas très connu, mais il a bien existé, et le témoignage de Wade corrobore le fait que c’est à l’occasion du séjour en Californie que Foucault a commencé à expérimenter le LSD en groupe.

Tout part d’un séjour de recherche de Michel Foucault à Berkeley en 1975. Foucault s’ennuie à l’université de Californie et se laisse convaincre par un jeune professeur de Claremont, Simeon Wade (1944-2017), de venir lui rendre visite. Ce livre est la chronique du trip pendant lequel Foucault rencontre les amis de Wade, s’amuse beaucoup, répond aux questions les plus incongrues ou témoigne de son impatience, visite la vallée de la Mort (photos impayables à Zabriskie Point et Dante’s View) et finalement connaît sa première expérience hallucinatoire au LSD. Le récit de Wade est introduit par un autre texte, le récit de découverte de Heather Dundas, qui explique comment elle a suivi la piste des rumeurs qui entouraient Wade après avoir entendu parler de son manuscrit légendaire sur Foucault, puis gagné l’amitié de son auteur et finalement assuré l’édition posthume dudit manuscrit. Le récit de la découverte de Foucault par Wade est ainsi doublé du récit de la découverte de Wade par Dundas, enchâssés comme des poupées russes, un procédé narratif classique pour accréditer une découverte.

Mais qui était Wade ? Responsable d’un programme d’études européennes à Claremont, hippie ou plutôt outsider en rupture de ban avec le monde académique, il apparaît comme un pur produit de la contre-culture des années 1960-1970, totalement fasciné par le grand homme, mais aussi broyé par l’establishment américain. Il semble que Wade ne se soit jamais vraiment remis de la confrontation avec son héros, l’événement ayant vraisemblablement contribué à sa marginalisation à l’université. Si le document qui relate cette aventure n’a rien de très sérieux, il fait néanmoins le lien entre d’autres péripéties de Foucault à l’étranger – un Foucault curieux de tout et également à la recherche de lui-même – et les témoignages sur sa vie à Paris. On pense aux expériences psychédéliques de Foucault et de ses amis artistes dans son appartement de la rue Vaugirard, tels que Mathieu Lindon a pu les raconter dans Ce qu’aimer veut dire (P.O.L, 2011). Cet épisode de la vie de Foucault n’est pas très connu, mais il a bien existé, et le témoignage de Wade corrobore le fait que c’est à l’occasion du séjour en Californie que Foucault a commencé à expérimenter le LSD en groupe.

La chronique tenue par Wade est aussi hilarante que kitsch : elle fera grincer les dents des gardiens du temple de la foucaulâtrie, qui manquent singulièrement d’humour, d’autant plus que Wade est incapable du moindre jugement critique vis-à-vis de son mentor, persuadé de vivre un moment décisif de son existence en discutant à bâtons rompus dans l’euphorie de la drogue, l’enthousiasme d’une amitié naissante et la promesse de bacchanales avec le professeur du Collège de France. Cependant, comme Heather Dundas l’indique dans sa préface, si le livre de Wade se rattache bien à un genre, c’est au feuilleton gonzo de Hunter S. Thompson, autre figure de la contre-culture américaine. En outre, les dialogues sont réécrits de manière rétrospective ; ils n’ont rien de réaliste, sauf le dernier dialogue avec les étudiants de Claremont, car il a été retranscrit à partir de bandes audio. Les discussions avec Wade et ses amis sont articulées autour de questions sur la société américaine et autour de lieux communs portant sur des auteurs célèbres, comme Artaud, Deleuze, Wilhelm Reich, Malcom Lowry, Laing, Sartre, Merleau-Ponty, entre autres, réputés appartenir, pêle-mêle, au canon de la French Theory et de la littérature contemporaine.

On peut certes rire de la crédulité du public californien de Foucault, qui est écouté comme un maître de vérité, cependant, ce livre témoigne d’une véritable amitié entre Foucault et ces naufragés de la contre-culture qui disparaîtront au tournant des années 1980 dans l’Amérique conservatrice de Reagan – un autre produit de la Californie. Après avoir refermé le livre, les photos de Foucault en plein désert Mojave sont certainement ce qui aura le plus marqué le lecteur. On lui suggérera de poursuivre par la lecture de la regrettée Joan Didion, en particulier les articles recueillis dans Slouching Towards Bethlehem (1968) et The White Album (1979)1, qui sont contemporains des séjours de Foucault en Californie et témoignent du tournant conservateur de l’Amérique reaganienne, où s’insère la vie brisée de Wade.

  • 1. Voir Joan Didion, L’Amérique 1965-1990. Chroniques, trad. par Pierre Demarty, préface de Pierre-Yves Pétillon, Paris, Grasset, 2009 (rééd. Le Livre de poche, 2014).
La Découverte, 2021
144 p. 16 €

Emmanuel Delille

Spécialiste de l’histoire culturelle du XXe siècle, chercheur associé au Centre Marc Bloch et au CAPHES, Emmanuel Delille consacre ses analyses aux enjeux de la psychologie, de la psychanalyse et de la folie dans la société contemporaine, aussi bien dans l’histoire des institutions médicales et des controverses scientifiques que dans la recherche en sciences sociales et la littérature. Il a publié…

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