Notes de lecture

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Impostures pharmaceutiques de Mathieu Quet

mars 2019

L’actualité se fait régulièrement l’écho de saisies de médicaments contrefaits aux douanes, saisies intégrées au cadre plus vaste de lutte contre les faux médicaments, qui passe tout autant par des dispositifs technologiques de détection que par la protection juridique de la propriété intellectuelle des produits des laboratoires pharmaceutiques.

Les termes utilisés (« faux médicaments », « contrefaçons », « mauvais médicaments », etc.) témoignent à la fois de la diversité des acteurs engagés dans ces luttes et de la potentielle divergence de leurs intérêts. Le sociologue Mathieu Quet nous invite à envisager à nouveaux frais cette définition ambiguë. Dans son enquête, qui mêle analyses de discours et recherches sur le terrain, est restituée la complexité des enjeux soulevés par la circulation des médicaments, dépassant la simple opposition entre impératif de l’accès aux soins pour les pays les plus vulnérables et criminalisation des pratiques encouragée par la Big Pharma. Pour cela, M. Quet part d’une définition minimale selon laquelle la «caractéristique commune des médicaments considérés comme illicites est de ne pas avoir été contrôlés en tant que tels par le système de régulation compétent sur le territoire et d’être vendus sans respecter les normes pharmaceutiques nationales ou internationales».

Dans un premier temps, M. Quet propose une analyse de controverses, méthode chère à la sociologie des sciences, en ce qu’elle permet de révéler les conceptions du monde en jeu autour de cette question. Toute­fois, après avoir «déplié» la controverse, le sociologue poursuit l’enquête directement sur le terrain, en l’occurrence en Inde et au Kenya, où il mène des entretiens auprès des laboratoires locaux, des intermédiaires, des régulateurs, des Ong et des consommateurs. L’Inde est désormais une puissance mondiale dans le domaine des médicaments génériques, dont elle soutient depuis longtemps le développement ; le Kenya s’affirme comme un acteur régional et entretient d’ailleurs des liens forts avec le sous-continent indien. M. Quet se montre attentif à ces connexions et circulations, à leurs aspects technologiques, et situe ses analyses dans un cadre culturel et historique.

M. Quet révèle la capacité qu’ont eue certaines industries pharmaceutiques d’orienter les débats qui portaient sur la qualité et le prix des médicaments dans les «Suds» vers la seule question du respect de la propriété intellectuelle, au détriment des militants de l’accès aux soins, voire des promoteurs des versions génériques. À partir de 2012, une mobilisation globale permet aux opposants des lois anti-contrefaçons de remporter une première victoire avec le rejet d’Acta dans plusieurs pays. Pour autant, la thématique du médicament illicite est ancienne et reflète la structuration du marché du médicament, dont le dernier bouleversement majeur fut son inter­nationalisation. En se penchant sur les circuits de distribution, M. Quet remarque que «l’enjeu le plus important est aujourd’hui l’accès aux canaux de circulation». Ce fait est à l’origine d’une compétition féroce et de stratégies de contournement des régulations mises en place. À partir de l’exemple kenyan, M. Quet montre la mise en place de tentatives de contrôle de ces circulations, passant progressivement d’une attention portée à la «sûreté», la qualité des médicaments, à ce qu’il nomme un «tournant sécuritaire», davantage concerné par le respect des brevets et du droit des marques. Loin d’être l’unique résultat de la seule action des lobbys pharmaceutiques, cette évolution est née de la «confusion entre enjeux commerciaux et de santé publique […] rendue possible par la circulation des discours et des savoirs […] et par leur instrumentalisation, souvent en fonction d’intérêts économiques et financiers». Cette redéfinition de la notion de «médicaments illicites» a des conséquences concrètes sur les opérations de contrôle qui varient suivant les contextes, les processus et les technologies à l’œuvre.

Dans la dernière partie de son ouvrage, M. Quet prend de la hauteur par rapport à la question pharmaceutique. Il l’envisage dans le cadre plus large du concept de «régimes logistiques». Il entend ces derniers comme «conçus pour dicter les modes de circulation des biens économiques». Ils partagent certains traits avec les régimes politiques : «Ils sont fondés sur des valeurs fondamentales qui organisent les conceptions de la justice sociale, induisent des formes de représentation et des modes particuliers de prise de décision.» Ils peuvent faire aussi l’objet de contestations. In fine, ­l’objectif de tels régimes n’est autre que «l’organisation des trajectoires possibles – l’interdiction des unes et l’autorisation des autres». Au sujet du «régime logistique pharmaceutique», M. Quet conclut à «une catégorie particulière de l’impérialisme: le colonialisme des trajectoires», puisque les circulations sont inégales. En effet, la production kenyane de médicaments s’écoule très difficilement hors de son marché régional, quand l’indienne est interdite de vente dans les territoires où elle ne dispose pas d’une licence.

De telles contraintes n’empêchent pas toute circulation. Le sociologue consacre ses derniers développements à trois exemples de contournements et de contestations émancipateurs pour les consommateurs : un Kenyan à l’interface entre marché légal et marché noir, un Australien malade de l’hépatite C et importateur illégal de médicaments indiens, et une Indienne du Bihar qui s’auto-médicamente en raison des failles du circuit de distribution. « Chacune [de ces situations], à sa façon, met en évidence l’impossibilité d’assigner des trajectoires de manière définitive, la persistance inévitable de fuites, de débordements ou même d’effondrements du régime logistique. » Et, conclut M. Quet, l’illicite pharmaceutique «donne à voir le rêve capitaliste d’une maîtrise absolue des flux d’objets – il en montre à la fois le caractère illusoire et infini». Au terme de cette démonstration à la fois vivante, passionnante et très fouillée, M. Quet nous offre une compréhension plus subtile du phénomène ainsi que des analyses dépassant son seul cadre.

 

 

La Découverte, 2018
248 p. 18 €

Benjamin Caraco

Docteur en histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est chercheur associé au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058) et coordonne la rédaction du site Nonfiction.

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