Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

L’eau du lac n’est jamais douce de Giulia Caminito

Traduit par Laura Brignon

juil./août 2022

Sans jamais porter de jugement, condamner ou excuser des comportements et actes parfois immoraux, souvent violents, Giulia Caminito invite à une plongée dans l’âme et le cœur de ses protagonistes, livrant un réquisitoire, d’autant plus puissant qu’il est implicite, contre les travers d’une société indifférente.

Avec ce nouveau roman, l’écrivaine italienne, née à Rome en 1988 et diplômée en philosophie politique, continue à donner forme aux combats civiques, économiques et sociaux de son pays, et à en faire résonner la dimension universelle. Dans Un jour viendra, à Serra de’ Conti, sur les collines des Marches, dans une Italie marquée par le poids de la terre et de la foi, entre l’écrasement des métayers et la puissance excessive du clergé, elle s’attachait aux termes d’un éveil politique à travers la relation fusionnelle entre deux frères, le faible Nini, « l’enfant mie de pain », qui finira par apprivoiser la peur dans les tranchées de la Grande Guerre, et Lupo, le rebelle déterminé qui se battra pour la patrie1. Dans L’eau du lac n’est jamais douce, ancré dans les années 2000, principalement à Anguillara Sabazia, commune au nord de Rome, près du lac de Bracciano, le récit, conjugué au présent par la voix de Gaia, accompagne la lutte pour la survie de sa famille et son propre cheminement de « fille méchante  ». Sans jamais porter de jugement, condamner ou excuser des comportements et actes parfois immoraux, souvent violents, Giulia Caminito invite à une plongée dans l’âme et le cœur de ses protagonistes, livrant un réquisitoire, d’autant plus puissant qu’il est implicite, contre les travers d’une société indifférente. L’eau du lac devient le symbole de cet abandon.

Le récit, inspiré par la vie de trois femmes, dont l’autrice, et nourri d’éléments réels comme la présence d’arsenic dans les aqueducs d’Anguillara, se déroule en accéléré autour de la figure de la narratrice Gaia et de celle d’Antonia, sa mère, chacune incarnant une lecture des injustices et des inégalités qui les frappent. Les décors, superbement plantés, qu’il s’agisse des appartements miteux où Gaia cherche sa place, des établissements scolaires dégradés, des quartiers aux exigences sociales imposées ou de ce lac, témoin des rencontres et des aventures, contribuent à pointer les failles du système. Les personnages secondaires en illustrent aussi certaines carences : absence de couverture médicale, persistance du chômage, décrochage scolaire, suicide des jeunes ou maladies dues à un environnement insalubre.

Antonia est celle qui, confrontée aux chocs de la vie – mère célibataire de Mariano à la sortie de l’adolescence, mariée à Massimo, paralysé à la suite d’un accident sur un chantier où il travaillait au noir, seul soutien financier de la famille –, cherche des solutions concrètes, en accord avec ses principes, même si elles sont à la limite de la légalité. Avec fougue et pragmatisme, elle peut se prétendre avocate et pénétrer en force dans un bureau de la municipalité pour obtenir l’examen de sa demande de logement ; elle sait aussi se rebeller et organiser un rassemblement pour qu’une petite fille lourdement handicapée ait encore accès à la cour d’un immeuble huppé ou prendre des risques quand il s’agit de se rendre à Gênes pour récupérer son fils Mariano qui a participé à une manifestation d’anarchistes. C’est animée d’une même détermination qu’elle fait endosser à sa fille Gaia tous ses rêves de réussite et d’avenir meilleur.

Gaia est celle qui doit porter un espoir qui n’est pas le sien, assumer un destin qu’elle n’a pas choisi. Sans la moindre tendresse d’une mère autoritaire, exigeante, dogmatique, intransigeante et dure, Gaia doit inventer des stratégies de survie pour ne pas risquer de décevoir ou sombrer. Elle est dans une solitude vertigineuse pour affronter un quotidien où tout la blesse, la rejette ou la trahit. La difficulté à parler de sa famille, à évoquer sa pauvreté – « les gens d’ici te jaugent en fonction de ton degré d’appartenance » –, la douleur d’une image sociale méprisée – « dans ce lycée, je trouve rapidement de nouvelles inaptitudes à exhiber » –, le poids des vexations, brimades, surnoms offensants tels qu’« oreille » ou « clocharde » sont autant d’instantanés de vie qui rythment une narration rapide, exaltée, guidée par l’urgence.

Les formules sibyllines, les expressions lapidaires agissent comme des coups de poignard, à la mesure des blessures profondes que Gaia ne peut pas toujours contenir : « Mes cils sont humides de fureur, de la rage qui est montée en moi, il a fallu que je l’expulse pour qu’elle retourne dans le monde. » Un rituel bouleversant, consistant en la longue liste de toutes les frustrations, compromissions et peines accumulées, précède, comme pour les autoriser ou les encourager, les passages à l’acte de plus en plus violents de Gaia : petite fille, elle brise le genou d’un camarade de classe qui avait découpé les mailles de la raquette de tennis achetée à coups de sacrifices ; adolescente, elle facilite le cambriolage d’une maison en échange d’un téléphone portable ; jeune adulte, elle veut noyer une rivale en amour. Mais Gaia ne se définit pas par ces épisodes, pas plus qu’elle ne se reconnaît dans le regard de sa mère, ne s’épanouit dans les études qu’elle entreprend, ne s’affirme dans sa quête d’emploi ou ne se console dans l’amitié ou l’amour.

Seul le lac fait sens, grandiose et magique avec cette crèche qu’il abriterait en son fond. C’est en cabriolant sous l’eau que Gaia, une seule et unique fois, a pu croire : « J’ai dû m’échiner et détruire, mais voilà : la félicité m’est due, à moi aussi » et crier ensuite : « Encore : l’eau du lac est toujours douce. » Mais cette eau du lac va perdre de sa transparence, se raréfier, stagner, se polluer.

  • 1. Giulia Caminito, Un jour viendra, trad. par Laura Brignon, Paris, Gallmeister, 2021.
Gallmeister, 2022
352 p. 23,90 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

Dans le même numéro

Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».