Notes de lecture

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La Haine des clercs de Sarah Al-Matary

juil./août 2019

#Divers

La France, pays des intellectuels ? Cette image léguée par les Lumières et l’affaire Dreyfus occulterait toutefois la vigueur de l’anti-intellectualisme dans notre pays, d’ailleurs souvent professé par des lettrés. Avec La Haine des clercs, Sarah Al-Matary, maîtresse de conférences en littérature à l’université Lumière-Lyon 2 et rédactrice en chef de La Vie des idées, entend revenir sur cette histoire en négatif. Pour cela, elle part du postulat que cet anti-­intellectualisme n’est pas tant une «haine de la culture» que l’affirmation d’une «culture alternative».

Sarah Al-Matary commence à étudier cette forme de discours à partir du xixe siècle. Celui-ci emprunte, reconfigure et adapte à des contextes différents des arguments déjà entonnés auparavant, de la dénonciation des sophistes chez Platon en passant par les satires de Rabelais. Le xixe siècle est en effet celui du bouleversement de la société à la suite de la Révolution industrielle. À une société organisée autour de trois ordres (les clercs au sommet, la noblesse et un tiers état largement analphabète) se substitue une division du travail marquée par la distinction entre travail manuel et travail intellectuel. «Quoique soumis aux lois capitalistes, [les travailleurs intellectuels] ne sont pas des producteurs comme les autres. Membres d’une élite marginalisée, ni tout à fait bourgeois, ni tout à fait prolétaires, ils essuient des tirs croisés.»

La montée en puissance de l’enseignement joue également un rôle. En effet, pour certains, l’instruction dispensée par des structures collectives affaiblirait les corps, serait source de déclassement et d’un embrigadement de ces intellectuels prolétaires au sein des «classes dangereuses». Potentielles menaces, ces nouveaux diplômés en nombre – consécutifs à la première démocratisation du baccalauréat – sont également considérés comme autant de parasites sociaux en puissance. En outre, l’avènement de la démocratie représentative est aussi celui d’un monde «où les intellectuels personnifient l’autorité» en se posant en médiateurs de la «voix du peuple». Si cette fonction vise à combler l’écart entre représentés et représentants, les intellectuels sont accusés en retour de détourner à leur profit ce pouvoir de la parole. Cette méfiance à l’égard des discours politiques alimente encore aujourd’hui l’anti-parlementarisme.

Pour autant, la France n’est pas la seule nation à avoir connu cette double révolution économique et politique. Comment expliquer alors la virulence des oppositions aux intellectuels ? À cela, Sarah Al-Matary avance deux hypothèses : la conception de la citoyenneté léguée par la Révolution française repose sur l’éducation et «a sans doute conditionné la forme méritocratique qu’a prise le républicanisme hexagonal». Le pouvoir napoléonien pose les bases d’une «hypercentralisation» des lieux de savoirs et conforte ainsi ­l’autonomie des intellectuels. De même, sous la IIIe République, une relative absence de censure, la concentration du marché du livre et le positivisme érigé en philo­sophie d’État renforcent le pouvoir de l’intellectuel ; et l’issue de l’affaire Dreyfus finit ­d’asseoir la France comme la «patrie des intellectuels».

Un tel tableau ne doit pas cacher les bouffées d’anti-intellectualisme qui jonchent notre histoire, des épisodes encore peu étudiés. «Les réquisitoires mêlent griefs économiques, politiques, esthétiques, philosophiques et moraux, mobilisent l’arsenal polémique des “doctrines de haine” […] et puisent dans le fonds anti­philosophique et anti-intellectualiste disponible.» Ce dernier se confond parfois, mais pas systématiquement, avec «le rejet du progrès scientifique, l’anti-­académisme, les réquisitoires contre les élites». Cependant, les tirades anti-­intellectualistes restent inscrites dans l’ordre du discours et mobilisent la raison, la culture, voire l’intelligence. Ainsi, «ceux qui se dressent contre les intellectuels s’y apparentent fréquemment, si ce n’est par leur inscription socio-professionnelle, du moins par leur capital scolaire/culturel, et leur mode ­d’intervention».

Sarah Al-Matary raconte cette histoire française, sans négliger les transferts culturels, à travers une galerie chrono­logique de portraits et de tableaux d’épisodes significatifs. Elle permet de porter un nouveau regard sur des représentations bien ancrées, comme le parcours d’Émile Zola, dont elle souligne l’anti-intellectualisme avant l’affaire Dreyfus. Elle se penche sur les polémiques, à travers des discours publics ou des correspondances et journaux privés, tout en les situant avec soin dans les contextes de chaque époque, dégageant des filiations et des spécificités propres. L’une des particularités de son approche repose sur «l’accent mis sur une forme ­d’anti-­intellectualisme qui peut sembler atypique, en ce qu’elle se réclame de la raison», et non des sentiments ou de l’instinct.

Parmi ces tenants de l’anti-­intellectualisme, l’on retrouve des révolutionnaires (des anarchistes, Proudhon en tête, des syndicalistes ou des communistes) et, au contraire, des membres du bord opposé ou éloigné (de Maurras à Houellebecq). La plupart de ces pourfendeurs de l’intellect se présentent comme des autodidactes ou des individus en marge d’une formation classique, ce qu’une analyse fine de leurs parcours biographique tend à relativiser. Plus largement, l’anti-intellectualisme transcende les camps politiques, révèle par moments des positions contradictoires et ­s’apparente à «une culture fondée sur des références, un imaginaire et des codes rhétoriques d’une grande longévité». De même, «il est moins une lutte contre l’intelligence supposément incarnée par les intellectuels que pour la légitimité que confère l’intelligence sociale».

Sarah Al-Matary restitue un ensemble de figures de la détestation des intellectuels, associées à des époques différentes, qui peuvent se superposer et perdurer. Comme François Furet avait pu le faire dans Le Passé d’une illusion pour expliquer l’attrait du communisme[1], compagnon de route du pacifisme ou de l’anti-fascisme, elle dégage des associations entre anti-­intellectualisme et différents combustibles, telles les craintes, déjà évoquées, liées à la démocratisation de l’enseignement ou à la démocratie représentative.

L’auteure revient sur des moments fondateurs, en premier lieu le discours anti-intellectualiste de Proudhon, qui apparaît en filigrane tout au long de cette histoire. Elle offre des analyses intéressantes et réussies, en particulier à propos du xxe siècle : de la position de Céline à l’égard des clercs à l’anti-­intellectualisme d’État pendant la guerre d’Algérie, dont furent victimes des intellectuels proches de la revue Esprit (Louis Massignon, André ­Mandouze et Henri-Irénée Marrou). Elle relève aussi la «coloration anti-­technocratique» de l’anti-­intellectualisme, après la création de l’Éna, qui perdure encore.

Enfin, tout comme Shlomo Sand l’avait constaté[2], Sarah Al-Matary évoque la mutation contemporaine de l’anti-­intellectualisme, porté par des «intellectuels» médiatiques aux compétences académiques pourtant mal assurées. Ces derniers temps, elle remarque que ce sont les fonctionnaires et les artistes soutenus par les politiques culturelles étatiques qui se retrouvent sur le banc des accusés.

Au terme de cette belle enquête d’histoire culturelle, faut-il en conclure que tant qu’il restera des intellectuels, l’anti-­intellectualisme demeurera ?

 

[1] - François Furet, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au xxesiècle, Paris, Robert Laffont, 1995.

[2] - Shlomo Sand, La Fin de l’intellectuel français? De Zola à Houellebecq, trad. par Michel Bilis, Paris, La Découverte, 2016.

L’anti-intellectualisme en France, Seuil, 2019
400 p. 24 €

Benjamin Caraco

Docteur en histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est chercheur associé au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058) et coordonne la rédaction du site Nonfiction.

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