Notes de lecture

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La lumière et la boue de Miguel Abensour

juil./août 2020

Naguère, nous avions pu lire dans un volume publié en 2006[1], prenant acte d’une journée d’hommage à lui consacrée par l’Unesco en 2004, une première version de ce texte qu’Anne Kupiec nous livre maintenant dans une version plus étendue, même si nous sommes encore en présence, comme précédemment avec Le Cœur de Brutus[2], d’un projet de livre que Miguel Abensour n’a pas pu achever. Nous rappelons l’existence de cette rédaction antérieure parce que nous sommes frappé, à rapprocher les deux, par un détail, certes, mais qui n’est peut-être pas sans portée. Le texte de 2004 faisait en effet suivre le sous-titre « à l’ombre de 1793 » d’un point d’interrogation qui a disparu.

Comment interpréter cette variation ? Hésitation surmontée ? Passage de l’hypothèse à la thèse ? Libération conquise sur la convention académique ? Tout ensemble probablement. Toutefois, pour évaluer l’oscillation, il faut mesurer son enjeu car il n’est pas mince et on comprend que l’incertitude double la réflexion d’Abensour. Une première question interroge Julien Sorel, une autre vise Saint-Just, une autre encore à la fin atteint Abensour lui-même.

On demande qui est Julien Sorel. Il faut bien reconnaître qu’il nous apparaît comme une énigme, comme du reste tout Le Rouge et le Noir. Songeons, de fait, que le livre est contemporain de Notre-Dame de Paris, de La Peau de chagrin et d’Indiana. Un coup de pistolet dans le salon de la princesse Belgiojoso, un Courbet environné des Géricault ou des Delacroix. Pourtant, malgré son caractère intempestif scandaleux, Julien semble bien s’afficher, lui aussi, en enfant du siècle dans son face-à-face avec Napoléon. Les références ou les allusions sont tellement nombreuses qu’il est inutile de marquer ce point. Abensour, du reste, tire le titre de son texte d’un passage des Souvenirs d’égotisme où Stendhal note qu’«après 1814, avec le retour des Bourbons, nous sommes tombés dans la boue». Mais c’est justement à cet endroit que Miguel Abensour fait lever une très « lefortienne » complication.

De quoi, interroge-t-il, Napoléon est-il le nom ? Le choix du sous-titre « à l’ombre de 1793 » rend compte de la «division» qu’il opère du nom de Napoléon. Et pour de fortes raisons, car le sens du Rouge et le Noir et le secret de Julien se trouvent en jeu. Prenons garde, avance-t-il, à cette référence napoléonienne : elle aveugle plus qu’elle n’éblouit. L’équivoque de cette adresse n’a pas été en effet respectée par la critique et, banalement, on a vu dans Le Rouge et le Noir un roman de l’ambition. Miguel Abensour nous invite à dépasser cette «référence-écran» et à repérer derrière Napoléon non pas seulement le général des armées de la République, mais Danton qui, lui, ne triomphe pas au pont d’Arcole mais meurt sur l’échafaud : médiocre succès, on en conviendra, pour un ambitieux. Les allusions à Danton sont en effet massives – notamment dans le duo-duel avec Mathilde – et l’ombre de la guillotine se profile très tôt. Abensour le relève : lors de sa première visite à l’église de Verrières, Julien tombe sur un bout de journal mystérieusement déposé relatant les derniers moments d’un condamné à mort exécuté à Besançon, dont le nom, Jenrel, consonne étrangement avec le sien. Et il y a le fameux discours de Julien à son procès qui ne peut manquer d’évoquer ceux que les révolutionnaires ont tenus lors de leur exécution.

C’est ce qui autorise Abensour, au-delà de Danton, à viser Saint-Just. Car ce qui est en question, c’est non pas l’héroïsme militaire (le colonel Chabert) ou celui de l’aventurier (qu’illustreront par exemple D’Annunzio ou Malraux), mais l’héroïsme révolutionnaire. Ce n’est pas l’ombre de la même mort qui se projette alors. Et l’héroïsme devient un problème car, à la différence de l’héroïsme classique, il doit faire face à un abîme. Avec la révolution, tous les repères s’effacent, un peu comme lorsque chez Kierkegaard on passe de l’éthique au religieux. C’est cette vacillation qui intéresse Abensour et qu’il emblématise avec Saint-Just.

Pourquoi lui ? Parce qu’il est le plus divisé : il est un jacobin et il est la destruction du jacobin. Cette figure ne cesse de hanter Abensour : qui est Julien? redouble alors la question qui est Saint-Just? Est-il le héros de la loi ou le héros problématique d’une « institution » qu’Abensour, à la suite de Merleau-Ponty, Lefort ou Deleuze, oppose à la loi, comme l’invention et la spontanéité s’opposent au commandement et à la répétition ? Ce n’est pas le lieu ni le propos de discuter la pertinence philologique de cette figure de Saint-Just (et notamment de son rôle dans la Terreur) ; importe seul, encore une fois, le souci de le «diviser» (Saint-Just contre Saint-Just), comme il s’agit de diviser l’héroïsme.

C’est encore la révolution comme la politique qu’il s’agit de diviser : l’abîme et l’institution. Avec Julien, comme avec Saint-Just, avec l’héroïsme révolutionnaire et la politique, nous sommes pris dans une « obligation d’incertitude », pour reprendre le titre du beau livre de Françoise Coblence consacré à l’héroïsme du moderne[3]. C’est alors Miguel Abensour qui tombe à son tour sous la division, entraîné dans le vertige de l’« aporie de l’héroïsme » : ce n’est pas seulement l’héroïsme de l’incertitude, mais l’incertitude de l’héroïsme. Il y a un maléfice de l’héroïsme (de la révolution, de la politique) car l’invention née de l’abîme et de l’incertitude risque de se retourner en modèle et le « retour à la fondation » de se figer en redoublement mimétique, interdisant par là l’expérience du politique qu’elle voulait susciter.

 

[1] - Anne Kupiec et Étienne Tassin (sous la dir. de), Critique de la politique. Autour de Miguel Abensour, Paris, Sens & Tonka, 2006.

[2] - Miguel Abensour, Le Cœur de Brutus, Paris, Sens & Tonka, 2019. Voir notre compte rendu dans Esprit, décembre 2019.

[3] - Françoise Coblence, Le Dandysme, obligation d’incertitude, Paris, Presses universitaires de France, 1988.

Sens & Tonka, 2019
120 p. 14 €

Jean-Loup Thébaud

Jean-Loup Thébaud est philosophe, il a notamment travaillé sur Jan Patocka et Hans-Georg Gadamer. Il a publié une discussion avec Jean-François Lyotard, Au juste (Paris, Christian Bourgois, 2006).

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