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Notes de lecture

Dans le même numéro

La menace nucléaire. De Hiroshima à la crise ukrainienne de Jean-Marc Le Page

décembre 2022

L’auteur montre en effet comment le renversement du paradigme nucléaire, qui, de défensif, est devenu offensif avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, peut entraîner un nouveau bouleversement stratégique.

Jean-Marc Le Page, professeur d’histoire, présente de façon inédite les forces, mais aussi les ambiguïtés et les dangers, des armes nucléaires et des politiques dites de « dissuasion ». Son intention « est de revenir sur ces moments durant lesquels le monde a semblé basculer vers l’horreur. Ces instants où des dirigeants politiques comme militaires ont pu envisager son utilisation ».

Cet ouvrage, d’une grande précision historique, est également riche d’analyses concrètes des évolutions géopolitiques qui, soumises à la prééminence des armes nucléaires, ont conduit à modifier l’ordre international. Il souligne l’extrême dangerosité de la « dissuasion », politique comme technique, qui reste enfouie sous le masque d’une affirmation de sécurité. L’auteur montre en effet comment le renversement du paradigme nucléaire, qui, de défensif, est devenu offensif avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, peut entraîner un nouveau bouleversement stratégique : « Pour la première fois, une puissance dotée tente de prendre le contrôle d’un territoire en utilisant cette rhétorique. La menace vise à limiter la riposte des autres puissances et cela laisse une grande latitude pour la Russie.  » De fait, la Russie est pratiquement laissée libre de conduire ses opérations et ses exactions sans réaction militaire directe de l’« Occident ». Mais alors il ne s’agit plus de « dissuasion », dont le caractère défensif était le fondement.

Le débat sur la dissuasion oppose deux visions de l’ère nucléaire : les « réalistes optimistes » jugent que l’arme nucléaire travaille à la paix et considèrent que la prolifération oblige les États possesseurs, tout au moins jusqu’à l’agression russe, à la retenue. Les « pessimistes », de leur côté, mettent en avant le risque de guerre nucléaire délibérée ou accidentelle, et jugent que la détention de l’arme ultime est déstabilisante. Pour ces derniers, s’il n’y a pas eu de « détonations nucléaires » autres que les essais depuis 1945, c’est en grande partie dû à la chance.

Au cours de cette enquête, l’auteur nous permet aussi de croiser les principaux dirigeants des soixante-dix dernières années, de penser avec eux à cette apocalypse qu’ils brandissent, mais aussi de découvrir des personnages méconnus et géniaux qui ont permis, par leur courage et leur clairvoyance, de nous éviter le pire : l’échange de tirs nucléaires. Ce livre, odyssée glaçante et fascinante, contribue aussi à une meilleure compréhension des doctrines nucléaires. L’auteur note enfin que les facteurs de crise s’accumulent et accroissent le risque d’emploi de ces armes. Le désarmement général et complet, pourtant expressément exigé par des engagements, semble encore relever de l’utopie. L’auteur démontre ainsi que la « dissuasion » a rarement été testée et que nul ne peut affirmer qu’une paix relative a été maintenue de fait de cette politique. Il faut souhaiter, conclut-il, « que les années à venir, fortes d’instabilités, ne donnent pas raison aux détracteurs de la dissuasion ».

Passés composés, 2022
348 p. 22 €

Francis Lenne

Francis Lenne, né en 1946, de formation ingénieur aéronautique, est officier général (2e section). Il fut Impliqué dans la conduite de programmes concernant les forces nucléaires et dans la formation à la stratégie. Il continue, en particulier auprès d'ONGs, à soutenir les efforts des États dotés d'armes nucléaires, dont la France, en vue de respecter et de faire respecter les engagements…

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Des exilés plongés dans des limbes, contraints de risquer leur vie, une absence de solidarité entre les États, la multiplication des camps, le rétablissement des contrôles aux frontières : autant d’échecs du système européen de l’asile. Face à cette crise, le dossier coordonné par Pierre Auriel refuse à la fois la déploration et le cynisme. Il suggère de composer avec la peur des migrations pour une politique plus respectueuse des droits des exilés. À lire aussi dans ce numéro : l’obligation d’insertion, Michon marxiste ?, ce que Latour fait à la philosophie, la fin des libertés en Russie, et l’actualité de Georges Perec.