Notes de lecture

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Le Devenir de l'intériorité à l'ère des nouvelles technologies, sous la dir. d'Eric Fiat et Jean-Christophe Valmalette

«L’intériorité s’amenuise» comme une peau de chagrin. Difficile de contester l’évidence des menaces qui pèsent aujourd’hui sur la vie intérieure, ébranlée comme jamais. «Le moi est plus que divisé, morcelé […] Supposant l’existence d’un noyau, d’un élément d’unicité ou à tout le moins de persistance et de stabilité, il tendrait désormais à être effacé.» D’où l’interrogation alarmée de Claudine Haroche : «Que devient la condition humaine quand l’homme est privé d’un élément de permanence intérieure?» Des chercheurs japonais et français se sont posé la question dans une perspective à la fois comparative et interdisciplinaire mobilisant la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, le droit, la physique… Ils concluent à un complet bouleversement des manières de sentir et de percevoir le réel, imputable à trois facteurs liés aux nouvelles technologies.

Le premier est le temps et, plus précisément, sa formidable accélération en une trentaine d’années. Où que ce soit, la vitesse a imposé sa loi d’airain aux modes de vie remodelés en profondeur. Avec cette conséquence que l’existence se fond dans le flux torrentiel caractéristique de la «société liquide» et dans le jeu de forces centrifuges ruineuses pour une vie intérieure vidée de sa substance. Dans le travail comme ailleurs, la compulsion de productivité fait droit. Il faut saturer le temps dans l’espoir d’en gagner selon la frénésie du temps réel, celui des machines numériques capables d’effectuer des milliards de milliards d’opérations par seconde. ­Simultanément, prévaut dans la société ­l’obsession du paraître et de l’apparaître sous l’impératif de séduction.

Dans l’ordre de l’espace, le fait nouveau – et de portée considérable bien qu’encore sous-estimé – tient dans le brouillage des frontières du privé, du social et du public avec l’exemple emblématique d’une vie personnelle menacée par cet envahissement du professionnel ­qu’autorisent les nouvelles techniques de communication. Et l’on peut en dire autant du brouillage non moins préoccupant entre la fiction et le réel, avec un effet de dilution de la personnalité. Sans parler des rêves d’hybridation du cerveau humain et du numérique.

Tout, dans ces nouvelles technologies, conspire à un rétrécissement et à un appauvrissement de la vie intérieure en manque d’un centre de cohérence. Si le fait n’est pas absolument nouveau, il a pris des proportions inédites au point de justifier un tel colloque. À l’heure où l’intime plie devant «l’extime» que symbolisent les selfies sur Internet, au moment où la «carrosserie» des existences prévaut sur le moteur spirituel, avec le risque signalé par Günther Anders d’une «obsolescence de l’homme», la question est bien : comment corriger une évolution à bien des égards catastrophique ? En réapprenant à tous, à commencer par les enfants, le sens de la respiration lente d’un temps goûté pour lui-même, dans une lenteur libératrice, redécouvrir les vertus de l’ennui, de l’état de «rêveur éveillé» cher à Bachelard, s’aviser des bienfaits de la pudeur dans une société devenue exhibitionniste à grande dimension, restaurer les capacités de questionnement critique et, plus encore, faire découvrir que, faute d’un axe de vie «vocationnel» consistant et cohérent, on s’expose comme qui veut être dans le vent à un destin de feuille morte, selon le mot de Jean Guitton.

On regrettera que manque, dans ce riche ensemble, des précisions sur ce qui distingue, dans l’intériorité, l’intime comme catégorie juridique désignant le cœur de la vie privée, de la vie intérieure comme réalité psycho-morale formant le centre de gravité de l’existence sensée sous l’horizon d’un sacré, religieux ou pas. Car, comme le dit Joyce, cité en conclusion par Philippe Pédrot, «l’homme qui n’a pas de musique en lui […] est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines», bref à la dissolution. Cela vaut bulletin d’alerte.

Le bord de l'eau, 2018
192 p. 22 €

Jacques Le Goff

Professeur émérite des universités, il enseigne le droit public à l'université de Brest.

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Alors que l’efficacité des aides sociales est aujourd’hui contestée, ce dossier coordonné par Anne Dujin s’interroge sur le recul de nos idéaux de justice sociale, réduite à l’égalité des chances, et esquisse des voies de refondation de la solidarité, en prêtant une attention particulière aux représentations des inégalités au cinéma et dans la littérature.