Notes de lecture

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Le Temps de l'indignation, de Daniel Innerarity

septembre 2018

#Divers

À quoi ressemblerait l’indignation si elle ne cédait pas aux passions tristes ? C’est la question à laquelle Daniel Innerarity, philosophe basque, propose de répondre ici. Les critiques à l’égard des hommes politiques sont de plus en plus acerbes, qu’ils soient taxés de corruption, d’incompétence ou de mensonge. Le sentiment d’engagement citoyen sous l’égide de ce que l’auteur appelle «les partis-­container» (parce qu’ils rassemblent autour d’une idéologie) s’évapore. Dans ce livre, l’auteur dresse le bilan des formes de contestation du politique. Sans les discréditer, il regrette que les résistances cèdent quasi intégralement au pessimisme, à la non-démocratie, à l’alter-politique voire au rejet du politique. Il regrette que la révolution même ne soit plus de nature politique, que les rêves se désolidarisent des urnes et de la représentation. La méfiance vis-à-vis des institutions est légitime – elle est même le signe de la maturité de la démocratie – mais n’a-t-elle pas de réponse plus constructive que le néo-anarchisme ? N’est-ce pas un leurre d’imaginer que le salut se trouve dans une lutte sans cadre ? C’est que les citoyens attendent de la vérité, là où ils sont plutôt en droit d’attendre de la pertinence, d’où une fracture croissante entre gouvernants et gouvernés. Daniel ­Innerarity explore les différentes solutions citoyennes, comme la moralisation de la vie publique ou la démocratie directe : la première se trompe de cible en demandant à l’homme – plutôt qu’à sa politique – d’être transparent ; la seconde manifeste un désir de proximité, d’immédiateté et ­d’urgence alors que le politique implique l’établissement d’un projet réaliste et mûrement réfléchi. En particulier, l’auteur dénonce la «dangereuse polarisation» des sphères du politique et du sentiment. De plus en plus, les citoyens revendiquent des droits individuels ou de la reconnaissance, au lieu de se considérer comme une «totalité polémique». Or l’individualisation des attentes cristallise les désaccords, qui naissent, paradoxalement, des illusions disproportionnées à l’égard de la politique. Le philosophe invite à oser un décalage vis-à-vis du «temps de l’indignation» et de sa tendance au cynisme, pour défendre fermement la politique, seule capable de se réformer.

Le Bord de l'eau, 2018
202 p. 22 €