Notes de lecture

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Manières d’être vivant de Baptiste Morizot

Postface d’Alain Damasio

septembre 2020

La crise écologique à laquelle nous sommes confrontés serait-elle avant tout une « crise de la sensibilité », le phénomène révélateur d’une perte d’accès au monde et aux formes de vie qui le composent ? C’est la thèse que semble défendre Baptiste Morizot dans son dernier livre. L’auteur, qui s’inscrit dans la tradition éco-phénoménologique, y établit le diagnostic sévère d’un « appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser comme relations à l’égard du vivant ».

L’essai se présente comme un recueil de six textes atypiques, à la tonalité singulière, baptisés « novellas philosophiques » par l’auteur. Chacun de ces textes peut s’appréhender comme un récit philosophique, mêlant interprétations érudites, réflexions personnelles et restitutions d’expériences vécues.

Ces récits sont autant d’occasions pour Baptiste Morizot de se rendre attentif à d’autres manières d’être-au-monde, d’évoquer des rencontres entre les vivants et de restituer la complexité des relations qui les unissent. Dans « cette tapisserie du temps dans laquelle nous sommes immergés », chaque être est à la fois singulier et solidaire de tous les autres, forme étrangère et pourtant toujours familière. Cette « parenté alienne » s’incarne par exemple dans la figure du loup, de l’éponge de mer ou du pin forestier, avec lesquels nous partageons, quoique différemment, un même sol. Reconnaître qu’existent d’autres manières d’être vivant que la nôtre, c’est déjà apprendre à cohabiter avec elles, à respecter des styles de vie foisonnants et inventifs, germes de nouveautés et porteurs d’infinis possibles, qui composent tout autant que nous la trame du vivant.

Toute relation à la nature doit ainsi s’appréhender sur le modèle du lien dynamique et vivant, interdisant de réduire cette nature à un « décor » sur le fond duquel se détacherait la société humaine. Or, en nous montrant attentifs aux multiples configurations du vivant, nous ne faisons pas que restituer leur complexité ou rendre grâce à leur beauté, nous prenons également conscience de ce qui nous attache en profondeur à ces autres vies et comprenons ainsi que toutes ces existences se déploient et interagissent en réalité dans un même espace sociopolitique.

Mais une telle considération pour le vivant suppose de se composer au préalable une éthologie de soi ; autrement dit, d’apprendre à « cohabiter avec ses fauves ». Pour cela, l’auteur se livre, à partir de Spinoza, à une véritable enquête philosophique sur nos animaux intérieurs, ceux qui s’épanouissent en nous, qui rugissent et souvent s’affrontent, et avec lesquels il s’agit d’engager un dialogue plutôt que de chercher en vain à les dompter.

Il convient donc de penser une nouvelle forme de diplomatie, visant à retisser des relations fécondes avec ces autres « vivants non humains » qui peuplent nos mondes intérieur et extérieur. La notion de diplomatie, à laquelle Baptiste Morizot a déjà consacré un essai1, doit ainsi être élargie pour s’affronter aux problématiques nouvelles qu’instaure une telle représentation du vivant : comment en effet nouer un dialogue avec celui qui ne partage pas le même langage, comment traduire l’intraduisible pour parler loup ou penser en oiseau ? C’est donc toujours au sens dynamique qu’il faut envisager la relation diplomatique à l’autre, comme une attache à renouer sans cesse, un dialogue à reprendre en permanence, un travail d’interprétation sans fin du « parler vivant ».

Ce « devenir-diplomate » permet de penser la relation au(x) vivant(s) non plus comme la confrontation entre deux points de vue, mais comme ce qui se noue justement à la croisée de ces derniers. Ainsi ne s’agit-il plus, par exemple, d’opposer entre le berger et le loup deux intérêts irréconciliables, mais de travailler précisément à rendre visible ce qui tend ces intérêts l’un vers l’autre jusqu’à les faire tenir ensemble. Il faut pour cela tenter des rapprochements fondés sur une même « poétique de l’attention » aux besoins de chacun : le berger sait en effet se faire aussi attentif au loup qu’à sa brebis, au chien gardien du troupeau qu’à la prairie dans laquelle ses bêtes pâturent. Depuis cette position précaire de diplomate, le berger gagne ainsi une perception enrichie de ce monde en commun, en acquiert un savoir complexifié avec lequel il doit apprendre à composer, s’efforçant de ne sacrifier aucune des relations d’interdépendance dont il fait à chaque instant l’expérience.

En fin de compte, c’est bien d’une certaine « diplomatie des relations » dont il est question dans ces récits philosophiques, de la reconnaissance de la multiplicité conflictuelle et de la « vulnérabilité mutuelle » des liens qui nous unissent aux autres formes de vie. Des relations qui se découvrent et s’inventent, des interdépendances qui s’affirment, parfois se refusent ou se défont. L’essai de Baptiste Morizot est ainsi une invitation joyeuse à complexifier notre perception du monde et à compliquer notre rapport aux êtres qui le composent. Ce que l’auteur résume d’une belle formule : « Si c’était si simple, ce ne serait pas vivant. »

  • 1.Baptiste Morizot, Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, 2016.
Actes Sud, 2020
336 p. 22 €

Yaël Gambarotto

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