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Notes de lecture

Dans le même numéro

Sourire. Une anthropologie de l’énigmatique de David Le Breton

décembre 2022

À partir de sa curiosité personnelle de l’enfant de jadis, perçu comme trop souriant, David Le Breton introduit le caractère mystérieux du sourire, en écho au sous-titre de l’ouvrage : Une anthropologie de l’énigmatique.

En période de crise sanitaire, les regards et les voix ont suppléé les sourires dissimulés derrière les masques. Il était temps de retrouver cet « adoucisseur de contact » qui traduit les émotions et manifeste la singularité des personnes. Dans cet ouvrage, David Le Breton interroge le rapport au monde à travers le corps, prolongeant ses études Des visages (Métailié, 1992, réédition à paraître en 2022), Éclats de voix (Métailié, 2011), Rire (Métailié, 2018) et Anthropologie des émotions (Payot, 2021). Signature personnelle, le sourire touche au cœur du sentiment d’identité et incarne l’épiphanie de la personne.

En premier lieu, David Le Breton ne s’attarde pas à saisir le sourire à hauteur d’une bouche qui s’étire, ni au détour d’yeux plissés ou brillants ; il préfère évoquer des visages signifiants. Émanation spirituelle, le sourire marque une ouverture, un dévoilement du visage. Il dénote l’élévation, la spiritualisation, contrairement au rire, qui renvoie à l’exubérance, voire à la subversion, parfois à la bassesse ou à l’absence de contrôle de soi. La tradition picturale dépeint fréquemment cette ambivalence entre sourire angélique et rire démoniaque ou vulgaire. Alors même qu’on s’efforce de domestiquer le rire dans nos sociétés occidentales, le sourire s’accommode de l’exigence de discrétion de la vie sociale. Il est une marque de civilité, voire l’expression d’une mondanité.

Comportement ritualisé, le sourire revêt plusieurs formes à travers la publicité, la communication, le sourire sur la photo ou encore celui de la boulangère. Certains sourires aident à se sortir d’une situation délicate ou, au contraire, marquent l’embarras. Ils s’avèrent parfois le meilleur moyen de désarmer la fatalité. Il s’agit en somme d’une action complexe qui prend corps dans l’épaisseur d’une situation ou d’une interaction. Il arrive que l’on sourie dans des situations de tristesse. Cela vaut particulièrement dans certaines cultures orientales, où le sourire marque une distance à l’autre, une façon de ne pas l’engager dans un malheur qui ne le concerne pas. Cependant, la convention sociale du sourire doit lever toute ambiguïté sur les émotions ou intentions qu’il transporte : certaines situations admettent un sourire (de compassion, de disponibilité, de douceur), mais ne supporteraient pas un sourire enjoué. Ces manifestations sont culturellement codifiées. L’émotion signifiée par le sourire peut être multiple et ne s’apparente pas toujours à un acquiescement. Il s’agit parfois de « sauver la face » ou d’exprimer un sarcasme, voire une perfidie. Le sourire de l’assassin fait écho au rire diabolique et n’entraîne aucune sympathie. Il transporte avec lui les intentions profondes de celui qui l’affiche.

La polysémie du sourire organise la succession des chapitres. Plusieurs sont consacrés au sourire du nourrisson. Ils renvoient le lecteur au nœud fondateur qui lie la naissance du sourire à celle de la relation, d’abord à la mère puis aux autres. L’auteur montre ensuite comment, rapidement, le sourire prend une tonalité genrée, comme l’ensemble des expressions sociales de l’enfant : « Une multitude de micro-attitudes des parents apprennent vite à l’enfant à se situer comme garçon ou fille : les pratiques vestimentaires, ludiques, de loisirs, les attitudes à son égard, les imitations, les identifications, les apprentissages, etc., parachèvent ce processus. »

S’il arrive de sourire seul, l’auteur explique que les autres sont en quelque manière intériorisés : le sourire solitaire nous rappelle à quel point nous sommes en permanence tenus dans le lien social. Il témoigne de l’ouverture au monde, de la disponibilité aux autres. L’esquisser nécessite une socialisation. Le sourire n’engage pas uniquement le visage, mais une « attitude globale du corps ».

Comme à son habitude, David Le Breton se montre critique envers la raison naturaliste et désapprouve de façon argumentée les expériences, en particulier celles portées par deux psychologues, qui détachent les mouvements de leurs significations et délaissent toute la part relationnelle contenue dans un sourire : « Animés par la certitude d’un langage naturel des émotions, lequel serait anatomiquement et physiologiquement identifiable, Paul Ekman et Wallace Friesen s’efforcent de supprimer toute inférence individuelle dans l’étude de l’expression des émotions. » Ils omettent que, « regardant l’autre, nous ne voyons pas une série de contractions musculaires, mais une personne souriante ou amère, avec sur son visage toutes les nuances propres à la singularité de son histoire. En d’autres termes, nous voyons des significations ». En effet, l’individu fait corps avec sa culture ; le sourire apparaît comme un vecteur de ses particularités. Il ne saurait être explicité par des automatismes mécaniques réplicables d’un individu à un autre, sans prendre en compte l’ancrage culturel ou les éléments contextuels. Le sourire est situé, dépend des émotions vécues et demeure incompréhensible dans sa forme objectivée.

À partir de sa curiosité personnelle de l’enfant de jadis, perçu comme trop souriant, David Le Breton introduit le caractère mystérieux du sourire, en écho au sous-titre de l’ouvrage : Une anthropologie de l’énigmatique. Explorant les façons de faire parfois surprenantes d’autres sociétés, il s’appuie sur de nombreuses situations, prises dans des sociétés et contextes variés, puisées dans la littérature, le cinéma, les écrits de voyages ou d’anthropologues. Le titre de l’ouvrage souligne bien l’acte, avant tout social, qui dévoile le sens porté par l’individu, dont la polysémie fait la singularité. Qu’il soit de façade ou vecteur d’un profond message, David Le Breton explore la multiplicité de sens du sourire et traduit, grâce à la subtilité de son écriture, la complexité de la condition humaine.

Métailié, 2022
224 p. 22 €

Clara Boutet

Clara Boutet est doctorante en sociologie à l'Université de Strasbourg.

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