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Vie et destin de Jésus de Nazareth de Daniel Marguerat

Ce livre est la synthèse de toute une vie de chercheur. En utilisant tout le savoir actuel, tant historique, biblique qu’archéologique, Daniel Marguerat donne au lecteur non spécialiste une présentation historique de Jésus qui en renouvelle la vision. Une présentation «historique», c’est-à-dire indépendante de toute considération de foi : si l’auteur se déclare «un croyant et même un théologien chrétien», il se déclare, comme historien, indépendant du dogme chrétien.

Dès le point de départ de la vie de Jésus, nous sommes loin de la croyance traditionnelle : si beaucoup de chrétiens acceptent de voir dans les Évangiles de l’enfance des constructions théologiques, Daniel Marguerat reprend l’hypothèse de la naissance illégitime de Jésus et l’éclaire par le mamzer, statut juif de l’enfant illégitime qui entraîne des stigmates d’exclusion dont les Évangiles portent la trace, mais qui donne à Jésus une grande sensibilité envers les exclus.

L’auteur fait débuter la carrière de Jésus par la rencontre de Jean-Baptiste, qu’il prend soin d’appeler Jean le Baptiseur, comme les Évangiles. Adhérent à son mouvement, Jésus se fait baptiser par Jean et, par une vision, acquiert la conviction qu’il doit jouer un rôle de porte-parole d’un Dieu-père. Commence alors une action de guérisseur charismatique, d’annonce du royaume de Dieu, où la parabole est très utilisée, de maître de sagesse qui réinterprète la loi, qui se fait des disciples, mais aussi des adversaires. Jésus a la conviction que «son interprétation de la volonté divine est la porte d’entrée dans le Royaume», pour reprendre l’une des nombreuses phrases soulignées, toujours très parlantes, dont Daniel Marguerat se sert pour résumer en cours de route de longs développements.

Après l’étude fine du mouvement de Jésus et de ses opposants vient le récit de la mort à Jérusalem, dont les différentes étapes sont étudiées : l’ovation messianique de la foule, l’expulsion des marchands du Temple, le dernier repas, la trahison de Judas, les procès, le Golgotha, la sépulture. L’historien au sens strict pourrait s’arrêter là, mais Jésus après Jésus relève aussi de l’histoire par quatre chapitres : l’expérience visionnaire des chrétiens, ce qu’apportent les écrits apocryphes, le point de vue du judaïsme, puis celui de l’islam.

Daniel Marguerat se situe toujours dans une perspective historique et insiste sur les visions du ressuscité qui ont ressoudé le groupe des disciples, un temps dispersé. Pour rendre compte de ces faits, on peut penser à une explication psychologique ou à une falsification, mais «les Évangiles proposent une troisième voie: l’expérience visionnaire, par laquelle la transcendance fait irruption dans l’histoire. Cette théorie est objectivement invérifiable, tout autant que les deux premières. C’est ici que les esprits se séparent. Les croyants optent pour cette dernière».

Peut-être, mais l’insistance sur les phénomènes de vision est à noter : des femmes, de Marie de Magdala, des disciples, de Thomas qui ont vu. Dans un texte de Paul, où le «il est apparu à Céphas» (1 Co 15,3b-5), le mot «apparu» est traduit par «il s’est fait voir». Cela sape la réalité objective du témoignage en l’identifiant à des phénomènes de vision qui seront d’ailleurs nombreux ensuite dans l’histoire (comme la vision de Paul sur le chemin de Damas). Comme l’auteur le souligne : «Ce qui touche l’après-mort relève de la croyance, uniquement de la croyance.»

À titre de comparaison, examinons comment un auteur catholique, qui a le même souci de réfléchir en tant qu’historien, John P. Meier, discute du problème de la naissance de Jésus[1]. Quand il en vient à la question d’une naissance illégitime de Jésus, il discute lui aussi cette phrase de Marc où Jésus est désigné comme «fils de Marie» (Mc 6,3), dont tous les auteurs soulignent le caractère inhabituel, puisque chacun est désigné dans ce monde juif comme le fils de son père et non de sa mère. John Meier conclut que voir là le signe d’une naissance illégitime, c’est projeter sur ce texte un débat théologique ultérieur. Le protestant qu’est Daniel Marguerat n’a pas les scrupules du catholique John Meier sur la naissance virginale.

Un texte antérieur de Daniel Marguerat nous incite à continuer l’enquête sur la nature de la croyance de l’auteur puisqu’il s’agit d’un texte consacré au Jugement dernier[2]. Après avoir dialogué avec la psychanalyste Marie Balmary, il indique que, pour lui, le Jugement dernier est une «fiction salvatrice». Il répond par là au dilemme que Marie Balmary pose au début du livre : après la mort, soit il n’y a rien (et il ne faut donc rien en dire), soit «il y aurait, par la mort, un passage vers un au-delà mystérieux, et sans doute une étape à franchir de l’ordre du jugement».

Parler de «fiction salvatrice» est un refus de cette opposition : fiction est entendu au sens de la fiction littéraire. Il s’agit de décrire une situation inventée, mais simulant le réel qui entraîne des conséquences dans la vie du lecteur. Dans le cas présent, la fiction du Jugement dernier, si on la met en rapport avec les textes des Évangiles qui en parlent, oppose «un salutaire interdit» à toute tentative de l’individu de se juger (et donc d’avoir des remords et de la honte), à toute collectivité de se donner ses objectifs comme normes absolues, au «repli idolâtre du monde sur lui-même, quand le monde se propose comme référence dernière et usurpe une autorité qui ne lui revient pas».

En évoquant ce texte, on comprend mieux quelle est la perspective de Daniel Marguerat : les croyances chrétiennes sont des fictions salvatrices qui ne peuvent s’appuyer sur aucun fait historique mais ont des effets positifs qui doivent donc être promus activement. Faire le bien, lutter pour la justice n’est pas facultatif et n’a pas besoin de croyance dans des faits miraculeux pour être pratiqué. La vie écrite par l’auteur restitue un rôle historique à Jésus, mais dans le cadre du milieu juif où il vivait. La croyance chrétienne vient ensuite et elle n’a plus besoin aujourd’hui de croyance au surnaturel : elle peut être agnostique sur ces questions, mais doit être poursuivie, du fait de ses exigences éthiques vécues en communauté.

[1] - John P. Meier, Un certain juif: Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Cerf, 2004.

[2] - Marie Balmary et Daniel Marguerat, Nous irons tous au paradis. Le Jugement dernier en question, Paris, Albin Michel, 2012.

Seuil, 2019
416 p. 23 €

Philippe Cibois

Philippe Cibois est sociologue et professeur émérite à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Ses travaux portent notamment sur les analyses de données, les méthodes d’enquête et l’enseignement du latin.

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