Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

Gilgamesh : l’œuvre contre la mort

L’épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit légendaire que l’humanité a consigné,  a encore la puissance d’inviter celui qui l’écoute à croire en la force d’élévation des œuvres de la culture. Jean-Christophe Ballot en magnifie l’exploration par le jeu de ses photographies en noir et blanc.

« Qui de nous bâtit des maisons indestructibles ? Qui de nous scelle des contrats éternels ? La haine, même la haine existera-t-elle pour toujours ? » Ces mots, qui peuvent traduire les interrogations qui sont les nôtres aujourd’hui, ont été fixés par écrit il y a plus de 4 000 ans. Face à la guerre qu’a déclenchée Vladimir Poutine en Ukraine, dont les contrecoups ébranlent la planète tout entière, face au mur de la crise climatique qui s’avance vers nous sans que nous ne parvenions, collectivement, politiquement, à engager les changements profonds qu’elle appelle, alors que nous entrevoyons pourtant déjà l’ampleur des drames qui vont s’ensuivre, ces mots venus du fond des âges de notre humanité sont formidablement actuels. Ils sont tirés de l’épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit légendaire que l’humanité a consigné. Son héros, ou du moins son modèle, un souverain de la ville d’Ourouk, une des cités principales de Sumer, aurait vécu il y a environ 4 650 ans dans le Sud de l’actuel Irak. Pendant un demi-millénaire, cette histoire s’est transmise oralement, avant d’être fixée sur des tablettes d’argiles en caractères cunéiformes. Quoi de plus fragile ? Mais sans doute est-ce la profondeur même de ce qui est transmis qui en a assuré la transmission… et d’abord la longue élaboration, puisque la dernière tablette, la douzième, n’aurait été composée que vers 700 avant notre ère.

 

Photo Jean-Christophe Ballot

 

Cette transmission, à elle seule, donne à penser, dans notre époque de vitesse et d’immédiateté. Qu’est-ce qui résiste à la destruction – car Sumer a été détruite – lorsque les maisons ont été écroulées, bombardées, plastiquées, quand les contrats ont été rompus et les alliances révoquées ou trahies, quand les corps ont été brisés, déchirés, violés ? Qu’est-ce qui résiste à la destruction sinon les récits qui portent des interrogations de cette trempe ?

Judicieux choix, donc, de Diane de Selliers, que d’offrir l’écrin de sa « Grande collection » à l’épopée de Gilgamesh, qui nous fait entendre le questionnement « éternel » de l’humanité quant à son devenir. Elle a repris la traduction de l’arabe qu’en avait proposé Abed Azrié en 2015, chez Albin Michel, fruit d’un long travail commencé dans les années 1970 et adossé aux travaux des assyriologues Taha Baker et Anis Fariha (le premier est irakien, le second libanais). L’éditrice a demandé à Jean-Christophe Ballot d’en proposer le décor en photographiant des œuvres de l’époque sumérienne à l’époque néo-babylonienne, mais aussi des sites et des paysages du Sud de la Mésopotamie, qui figurent en quelque sorte le théâtre de l’épopée. Cela voulait dire, pour une collection qui n’avait connu jusqu’alors, avec beaucoup de finesse, que la couleur, faire le choix du noir et blanc, puisque ce photographe s’y applique avec un grand talent depuis plus de trente ans. Prendre ainsi le parti de l’ombre et la lumière, dans leur expression la plus radicale et la plus contrastée, est une manière de signifier que le texte remonte des profondeurs de la nuit et traverse l’oubli pour parvenir à notre connaissance. Il semble ainsi émerger du déluge du temps – et il y est précisément question, pour la première fois dans l’histoire des écrits de l’humanité, du mythe du Déluge – pour porter une lumière sur les obscurités déconcertantes de notre condition humaine.

 

Photo Jean-Christophe Ballot

 

L’épopée, en effet, s’ouvre sur la question du rapport que les humains peuvent entretenir avec la nature : symbiose ou prélèvement ? Le symbiotique Enkidou se réjouit de vivre parmi les animaux et met en échec les chasseurs. Mais est-il humain s’il ne connaît ni les hommes ni les femmes ? Pour le narrateur de l’épopée, c’est Éros qui fait l’humain. Dans un premier temps, par la révélation des délices de l’amour offerts par une courtisane, envoyée pour soustraire Enkidou à son lien animal. Mais ensuite, par l’approfondissement – via le combat – d’un lien aimant, amoureux même, entre ce premier personnage et Gilgamesh. Un lien que seule la mort pourra déchirer, puisque ni l’un ni l’autre ne songeront, une seule fois, à le dénouer, comme s’il était par nature éternel, et que s’y dérober revenait à trahir non seulement l’autre, mais soi-même.

Pour Gilgamesh, la question sera tout d’abord d’accueillir l’étranger qui pourrait être un rival. Mais l’étranger vient, suggère le narrateur, pour humaniser le héros, trop sûr de lui, trop exclusif. Passé le premier temps de l’affrontement, dans lequel chacun jauge l’autre, vient celui de l’engagement commun. Ce qui les met en route est un désir profond qui, d’une manière ou d’une autre, est toujours le nôtre, celui d’en finir avec la cause des souffrances de l’humanité. «  Dans la forêt demeure le puissant Houmbaba, tuons-le ensemble pour détruire le mal sur la terre  », lance Gilgamesh. Commence alors un périple angoissant pour aller débusquer le coupable. Premier temps d’épreuve, de dévoilement de soi et de l’autre. Le géant des Cèdres sera finalement vaincu, anéanti, sans pourtant que disparaisse le mal. L’épopée met en scène ce gouffre au bord duquel vit l’humanité depuis les origines. Loin de proposer des solutions mythiques, elle expose l’aporie du rêve d’un monde totalement bon. Pour le narrateur, il n’y a pas de paradis, sinon infrahumain, dans la condition primitive d’Enkidou, dans un monde quasiment sans conscience.

 

Photo Jean-Christophe Ballot

 

Retour de l’éros, avec la poussée désirante de la déesse Ishtar pour Gilgamesh. Sans doute, l’affection de ce dernier pour son ami et compagnon de combat, suscite-t-elle chez cette « reine » une pulsion mimétique – si on lit le texte avec l’œil de René Girard. Mais le souverain d’Ourouk, qui craint de finir comme les précédents amants de cette « mangeuse d’hommes », l’éconduit. La jalousie d’Ishtar est le pendant de l’attachement de Gilgamesh à la vie qu’il découvre, avec Enkidou, sous un jour nouveau qui l’adoucit. Ainsi passe-t-on de la lumière humanisante d’Éros à sa ténébreuse puissance « tanathique » : dans sa colère, la déesse dépêche un taureau céleste pour venger l’affront. Autrement dit, Gilgamesh ne doit pas échapper à la mort, dont il a cru se préserver en ne cédant pas aux avances d’Ishtar. Enkidou n’abandonnera pas son ami : une nouvelle fois, ensemble, ils vaincront. L’amour est fort comme la mort…

Mais les dieux n’ont pas lu le Cantique des Cantiques – ou ils n’y souscrivent pas. L’humiliation d’Isthar ne peut rester impunie. Et s’ouvre ici, un autre registre d’interrogation : qu’en est-il de la bonté divine ? Les êtres humains peuvent-ils s’y fier ? Ne sont-ils pas les victimes des orages célestes ? La même question traverse l’Iliade et ce n’est pas pour rien qu’Homère poursuit son récit avec l’Odyssée, qui célèbre l’intelligence d’Ulysse, capable de déjouer les pièges et les dangers qui parsèment la route de son retour à Ithaque. Dans l’épopée, les dieux ont encore le dernier mot, ou croient l’avoir : Enkidou doit mourir et Gilgamesh est voué à souffrir de sa perte, assigné à l’inconsolation. Sa lamentation sur son ami défunt est bouleversante, digne de la douleur d’Achille après la mort de Patrocle.

 

Photo Jean-Christophe Ballot

 

Il faut ici saluer la qualité remarquable de la traduction d’Abed Azrié. On peut lire et relire ces pages qui creusent, comme peu d’autres, la tragédie du deuil. Le rythme et les images du texte, les retours lancinants de ce qui a déjà été exposé construisent un tombeau poétique qui atteint les sommets. Du fin fond de l’Antiquité monte un chant qui a encore la puissance d’inviter celui qui l’écoute à croire en la force d’élévation des œuvres et de la culture, pour autant qu’on ne les considère pas comme des objets de loisirs et de divertissement.

Gilgamesh se met alors en quête d’éternité. Tentative de maintenir, en lui, vivant à jamais, le souvenir de celui qu’il a aimé. Car tel est bien l’enjeu de l’acte mémoriel et de l’honneur rendu aux défunts : ne pas laisser à la mort le dernier mot. Aussi le héros entreprend-il un voyage vers les enfers pour demander aux dieux de lui rendre cette justice. C’est alors qu’intervient l’épisode du déluge. L’épopée attribue aux dieux la volonté de noyer la terre, sans énoncer les motifs, sinon celui de démontrer que le destin de l’humanité n’appartient qu’à eux. Les auteurs bibliques qui reprendront le mythe à leur compte diront que la catastrophe est la conséquence de la méchanceté des humains, emportés par leur appétit de toute-puissance. Mais qu’il s’agisse des hommes ou des dieux, c’est bien l’hubris qui tue… Nous en sommes encore témoins, aujourd’hui, de multiples façons.

Pourtant, il sera accordé à Gilgamesh la possibilité d’échapper à la mort, en accédant au secret des dieux : une vie nouvelle est possible pour celui qui ne craint pas de prendre dans ses mains, au fond des eaux, c’est-à-dire, dans la profondeur de sa propre nuit, «  une plante comme l’épine  ». Autrement dit, pour celui qui ose se saisir de ce qui le blesse… Là encore, l’épopée de Gilgamesh montre la valeur, la force de son propos. Si elle nous parle encore, après avoir traversé quatre millénaires, c’est bien parce qu’elle s’est emparée des plus profondes questions auxquelles l’humanité n’a jamais fini de répondre. Pourtant, la possibilité d’une vie nouvelle que le récit ménage reste menacée, si l’on ne veille pas sur elle. La légende le met en scène avec l’intervention du serpent (figure que l’on retrouve dans le second récit de la création, dans le livre de la Genèse) qui vient dérober la plante, tandis que Gilgamesh s’accorde, le temps d’un bain dans un puits d’eau fraîche, un moment de plaisir. Le héros vaincra cependant l’oubli en gravant «  sur la pierre le récit de son voyage  ». Ainsi se conclut l’épopée : la mort n’a pas le dernier mot, puisqu’il reste les œuvres.

 

Photo Jean-Christophe Ballot

 

Il faut, pour finir, insister sur l’adéquation parfaite du travail de Jean-Christophe Ballot à la puissante méditation que nous offre ce texte surgi de la nuit du temps comme un défi à la mécanique ordinaire de l’effacement de la mémoire. Le photographe n’illustre pas, il dialogue. Il propose bien plus qu’un décor : il crée, par le jeu du noir et blanc, par l’entrelacement de l’obscurité et de la lumière, une disposition à recevoir le questionnement porté par l’épopée. Sa démarche est celle de l’exploration du détail, des jeux de lignes. Sous son objectif, la sculpture, la gravure, mais aussi l’architecture et le paysage se découvrent comme écriture. C’est un véritable alphabet de l’image que Ballot invente, au sens où l’on dit qu’un archéologue invente, en fouillant un site pour en dévoiler ou révéler ce qui restait jusqu’alors caché. Son art n’est pas sans faire penser à celui du regretté Lucien Hervé, extraordinaire photographe des œuvres architecturales de Le Corbusier. Mais l’image est aussi, en quelque sorte, une suspension du temps : elle rend contemporain le plus lointain en l’offrant à la contemplation. La photographie devient un véhicule, qui permet au regardeur de descendre dans la très grande profondeur de l’histoire humaine comme un bathyscaphe explore les gouffres marins. Elle fait ainsi entendre mieux le texte. Ici, comme le disait Claudel : «  L’œil écoute.  »

L’Épopée de Gilgamesh, illustrée par l’art mésopotamien

Photographies de Jean-Christophe Ballot, traduction de l’arabe d’Abed Azrié, direction scientifique de l’iconographie et introduction d’Ariane Thomas, introduction de Gabriel Bauret

Éditions Diane de Selliers, 280 p., 230 €

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…