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Photo Géraldine Aresteanu
Photo Géraldine Aresteanu
Flux d'actualités

Le bouffon et l’usurpateur

Richard II, une tragédie du temps

octobre 2022

Au Théâtre Nanterre-Amandiers, Christophe Rauck met en scène Richard II de Shakespeare, fresque diablement politique et méditation céleste sur la mort du langage.

Un monarque, inapte à gouverner, se voit contraint de remettre la couronne à l’usurpateur Bolingbroke, qui le renverse, et prend le nom d’Henry IV. Telle est, en substance, l’argument du fort politique Richard II. Nul manichéisme. Plutôt : machiavélisme. La gloire comme fruit pourri y gagne un attrait de trouble miroir.

La gloire ? Son ombre, disons ; son odeur, sa chaude empreinte, projetés magnétiquement sur un Richard diaphane, chevelu d’argent comme la comète qu’il fut : l’apparence charnelle, déjà à demi sacrifiée. Qu’on en juge : « roi dégénéré », voué aux flatteurs et au péché luciférien d’orgueil, le blanc démon ricane de sa pompe, frémit, croirait-on, à vide – et gagne en génie au moment où il chute. L’insolence clownesque, la grâce révoltante, femelle ; le rythme : il n’en fallait pas plus, il ne fallait rien de moins, à Micha Lescot, acteur, pour imposer Micha Lescot, poète. Bolingbroke ? Sa traîtrise culmine lorsqu’à l’usurpation il joint le régicide, le roi fût-il indigne de sa charge – gardons à ce mot son sens belliqueux. Éric Challier, confondant de terrienne sensualité, campe ici ce rebelle obséquieux. Richard/Bolingbroke : deux figures jumelles, toutes deux nées en 1367, que cisèle l’écriture en miroir. Se rappelle-t-on la lutte de Caïn et Abel ? Cécile Garcia-Fogel est la reine tout entière, mélodieuse, blessée, au profit d’un madrigal parlé. Le sentiment juste, l’expressivité d’Emmanuel Noblet servent au mieux le personnage d’Aumerle, et Thierry Bosc ne faiblit pas sous le rôle puissant de son père, York. Mentionnons encore Murielle Colvez en duchesse d’York, femme impétueuse que méritent l’acuité de cette belle artiste et sa sauvage intelligence du plateau.

Christophe Rauck, metteur en scène, puise dans ces forces antagonistes une lecture critique du pouvoir. Et laisse, par la voix de ces solistes, éclater le lyrisme du vers blanc, comme ces distiques rimés, incantatoires. Pareille traduction, signée Jean-Michel Déprats, n’est pas sans affadir leur crépitement précieux, diapré de calembours ; restent ces éclairs cliquetants de répliques scélérates, et, constante, l’ironie, l’illusion précaire du mot : Richard se compare-t-il au soleil, dont le trône flamboie à l’Est ? Il ne sera plus, au soir, qu’un astre déchu, abîmé dans l’océan rouge de la mort. Ce roi ? Un Phaéton, conducteur infortuné du char d’Hélios, un Christ livré à Pilate, l’ombre d’un visage dans le miroir des larmes.

Le plateau (une nuit opaque, dardée, çà et là, de cônes de lumière) contredit le rêve radieux de Richard, irradiant au Levant, puis empourpré de colère, avant que ne fulgure le soleil de Bolingbroke. Les changements de tableaux s’annoncent par des gradins boisés (théâtre ou une féerie d’assises ?), des voiles de tulle, sur lesquels sont projetés tels visages en gros plans, tel océan torrentiel (vidéo d’Étienne Guiol, d’après Ange Leccia). Cette belle simplicité, due au scénographe Alain Lagarde, moirée, jurerait-on, d’anamorphoses, rejoint le cinéma, ses moyens d’ubiquité.

Ubiquité ? Qu’on songe aux deux corps du roi : temporel et mystique, poussière mortelle, transfigurée, toutefois, par la liturgie du couronnement. La faiblesse de Richard, bouffon, parjure à sa race, ne fut-elle pas d’abdiquer ? Sacre inversé… En des accents qui annoncent Hamlet et son souhait d’être changé en rosée, Richard perd jusqu’à son nom d’homme. « Ne suis-je pas roi ? » (III, 2, 83), songe-t-il, en une scène superbe, quand la mort, goguenarde, lui semble tenir sa cour dans une couronne creuse…

Quelque part, dans la geôle de Pomfret, Richard, rendu à son infrangible pureté, vêtu d’une chemise fruste dont il drape sa royauté dépossédée, se voue, non plus aux mots, mais à la musique :

Oh ! Gardez la mesure ! Comme la douce musique est aigre / Quand on fausse la mesure et qu’on rompt l’harmonie ! / Ainsi de la musique des vies humaines. / Mais moi qui ai l’oreille assez fine / Pour reprocher à ces cordes désaccordées de fausser la mesure, / Dans le concert de mon gouvernement et de mon temps, / Je n’ai pas eu d’oreille pour entendre que ma mesure était faussée

Une tragédie du temps : telle nous apparaît Richard II, méditation, céleste, sur la mort du langage.

Paloma Hermine Hidalgo

Paloma Hermine Hidalgo poursuit des études de littérature, de philosophie et de linguistique à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle consacre deux mémoires, respectivement, aux Éditions de Minuit, puis à la différence sexuelle et aux « fantasmes de l’universel » au XVIIe siècle. Après un échange à La Fémis, elle est diplômée de HEC Paris, où elle…