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Tempête chez les Lib-Dems

février 2006

#Divers

La tempête annoncée dans le parti centriste vient de faire quelques dégâts. Sacrifiant à l’un des sports favoris de la vie politique britannique, les libéraux-démocrates sont le deuxième parti politique à changer de leader depuis les élections législatives du printemps : ils viennent en effet de se débarrasser de Charles Kennedy, qui les avait pourtant menés à leur meilleur résultat électoral depuis la grande époque du parti libéral. Poursuivi par des rumeurs d’alcoolisme, celui-ci a été contraint de démissionner, à la suite d’une campagne qui, si elle n’était pas organisée en ce sens, ressemblait singulièrement à une cabale.

Paradoxalement, la révolte grondait depuis les élections. Les bons résultats obtenus par le parti n’étaient pas dépourvus d’ambiguïté, puisque c’est face à des candidats travaillistes, plutôt que conservateurs (leur objectif principal), que les candidats Lib-Dems ont emporté des sièges. Des critiques s’étaient alors fait entendre pour déplorer une stratégie électorale qui avait privé le parti centriste d’un meilleur résultat encore. Depuis les élections, la situation aurait dû sourire aux troupes emmenées par Kennedy, puisque le parti conservateur a mis six mois à élire son nouveau chef, et que les travaillistes se sont de nouveau embourbés, entre l’Irak, les résultats économiques décevants, et les promesses de révolte des députés sur des sujets allant de la réforme de l’éducation à la loi contre le tabagisme dans les lieux publics. Un rêve pour un parti prônant l’alternance, et une autre politique… Malheureusement, les Lib-Dems furent inaudibles. Des caciques du parti commencèrent à s’en émouvoir avant la trêve des confiseurs, à commencer par l’adjoint de Kennedy, Sir Menzies Campbell, ancien sprinter olympique et porte-parole du parti pour les affaires étrangères. La déstabilisation de Kennedy avait commencé, qui devait s’achever après le 1er janvier 2006, avec de vieux reproches d’alcoolisme ressortant pour l’occasion, ainsi que le récit (pourtant déjà connu) d’une série de rendez-vous ratés par le passé – paradoxalement tous antérieurs, ou presque, aux élections législatives. Malgré des efforts pour reprendre l’initiative, Kennedy dut démissionner, deux jours après avoir été forcé d’admettre publiquement qu’il avait effectivement un problème d’alcool, mais que celui-ci était en passe d’être réglé. Plus que ces problèmes personnels, on peut penser que Kennedy paie le prix du changement politique apporté par l’élection de Cameron à la tête des conservateurs : tout à coup, les libéraux-démocrates voient les conservateurs tenter d’occuper le centre du terrain, et le leader de ceux-ci, très à l’aise avec les médias, apporter un vent nouveau dans la vie politique anglaise. La nouvelle stratégie des conservateurs, accompagnée peut-être à terme de nouvelles politiques, aura probablement amené les députés libéraux à se chercher un nouveau chef. Qu’ils l’aient fait aussi rapidement, au détriment d’un homme qui jouissait d’une popularité certaine à la fois dans le parti et dans le pays, risque de ne pas être immédiatement à leur avantage.

Quelle identité au centre ?

La lutte pour la succession de Kennedy est donc ouverte, avec la candidature déjà en place de Sir Menzies Campbell, homme brillant et soutenu par les prédécesseurs de Kennedy, Steel et Ashdowne, mais dont le handicap de l’âge (64 ans), face à Cameron et Blair, risque d’être important. Sa première intervention aux Communes, en tant que leader par interim, n’a pas été un franc succès. Il pourrait apparaître, s’il était élu, comme l’homme qui fera venir à maturité l’un des autres candidats, Chris Muhne, ancien député européen, fraîchement élu aux Communes, Mark Oaten, proche de Kennedy, ou encore Simon Hughes, président du parti, candidat malheureux contre Kennedy en 1999, si aucun d’eux n’arrive à se faire élire par la majorité des 73 000 militants le 2 mars. S’il est bien mené, le débat qui va s’ouvrir permettra néanmoins aux Lib-Dems de clarifier leurs positions sur un certain nombre de points. Il s’agit d’abord de stratégie électorale, puisque la question d’une alliance possible avec les travaillistes (possibilité envisagée en son temps par Ashdowne) va être posée à nouveau : Kennedy avait refusé une telle alliance, ce qui avait eu pour mérite de fixer sans ambiguïté la position du parti. Mais la possibilité d’une alliance avec les conservateurs nouvelle manière pourrait également surgir comme hypothèse de travail. Il s’agit ensuite de questions économiques : le parti libéral-démocrate repose en effet sur une ambiguïté non résolue, et peut-être impossible à supprimer, entre les partisans d’une économie libérale, et d’autres tendances plus proches des travaillistes. Il sera enfin question, dans le choix qui sera fait, de la définition d’une ligne générale.

Car il ne faut pas sous-estimer l’importance de Kennedy, élu député à 23 ans, chef de son parti en 1999 à 40 ans, et qui avait su mener la barque centriste avec talent, l’imposant comme force du centre, et le définissant surtout, contre certains des caciques du parti, comme le seul parti antiguerre de l’échiquier politique britannique. Les libéraux-démocrates ont perdu un homme attachant, populaire auprès des médias et du public, mais que des problèmes personnels ont probablement empêché de parachever la renaissance des centristes. Le successeur que se donnera le parti pourra-t-il résoudre les contradictions inhérentes aux libéraux-démocrates tout en définissant une ligne qui puisse rompre la malédiction qui pèse sur le troisième parti dans la vie politique britannique ?