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La présidence britannique de l’Union européenne : une non-présidence ?

janvier 2006

#Divers

La présidence britannique avait commencé en fanfare : un discours très remarqué à Strasbourg avait laissé prévoir de grandes choses. Un deuxième discours au Parlement à Bruxelles ne démentait pas la vision. Il faudrait une nouvelle Europe, annonçait Tony Blair, qui saurait faire face aux défis du xxie siècle et de la mondialisation, une Europe qui saurait investir dans l’avenir, dans la recherche et l’éducation, une Europe ouverte et généreuse, et qui saurait tourner le dos aux archaïsmes – au premier rang desquels la Politique agricole commune. Dans son discours de Strasbourg, le Premier ministre britannique affirmait que l’Europe devait évoluer selon quatre lignes directrices : modernisation du « modèle social » européen (investissements dans la recherche, dans l’enseignement supérieur, dans la modernisation urbaine, etc.), modernisation du budget (c’est-à-dire, en particulier, réforme de la Pac), application de l’agenda de Lisbonne, modernisation du cadre macroéconomique pour qu’il devienne à la fois flexible et rigoureux. En ajoutant à ces défis une attention particulière aux politiques en matière de criminalité, d’immigration, de sécurité et de défense, alors l’Europe pouvait être, selon Tony Blair, ouverte, confiante, moderne. La présidence britannique se donnait comme mission de mettre en œuvre ces grands principes, qui n’étaient pas encore un programme.

Mais le programme ne vint jamais. À la mi-parcours, des commentateurs tiraient la sonnette d’alarme : cette présidence se résumerait-elle à deux discours ? Les (rares) détracteurs de Tony Blair, au début de la présidence, auraient-ils eu raison ? La présidence se targuait pourtant d’un succès : l’ouverture des négociations avec la Turquie. Mais elle était par ailleurs étonnement silencieuse, au point que même la presse anglaise a pu, à l’occasion, s’en émouvoir.

Car la question du budget est rapidement apparue comme un colossal obstacle. Le bras de fer entre la France et le Royaume-Uni (je ne renonce à mon rabais que si tu renonces à ta Pac) n’a pas permis de réelles propositions de modernisation, ou d’avancée sur les perspectives budgétaires. Les pressions domestiques sur Tony Blair pour ne pas renoncer au rabais, y compris au sein du gouvernement, se sont ajoutées à quelques hésitations au plan international : les nouveaux États membres en particulier, alliés supposés de la Grande-Bretagne, ont vu d’un très mauvais œil les propositions d’amputation des fonds structurels. Les dernières négociations ont montré que la marge de manœuvre de Blair était en fait très faible : ayant annoncé à grands renforts de tambours et trompettes que le rabais britannique n’était négociable que contre une ouverture des négociations sur la politique agricole, toute offre de Tony Blair ne pouvait apparaître sur la scène intérieure que comme une reculade. Les réactions des dirigeants conservateurs à la suite du sommet de Bruxelles ont souligné sans ambiguïté cette contradiction, et condamné sans appel la négociation du Premier ministre. Gordon Brown lui-même, selon le Sunday Times du 17 décembre, était furieux de la réduction du rabais (en particulier parce que ce sera, espère-t-il, à son tour d’être Premier ministre lorsque le nouveau budget entrera en vigueur).

L’isolement de la présidence sur le budget ne pouvait alors que rejaillir sur les autres questions que Tony Blair avait identifiées à l’été 2005. C’est en particulier la difficulté de l’Allemagne à mettre son nouveau chancelier sur orbite qui est apparue comme un handicap pour la présidence. Tony Blair avait misé depuis longtemps sur Angela Merkel pour faire avancer ses idées, et créer une alliance au sein de l’Europe qui mettrait fin à l’axe franco-allemand incarné par le couple Chirac-Schröder. Le résultat initialement ambigu des élections allemandes, les lentes négociations pour la formation d’une coalition, la position d’Angela Merkel n’auront pas fait de l’Allemagne cet allié attendu, mais simplement, comme on l’a vu à Bruxelles, un médiateur et un arbitre. Si le Premier ministre est d’autre part, comme il l’affirme régulièrement, un Européen convaincu, il n’est probablement pas loin d’être le seul dans son gouvernement : ni son chancelier de l’Échiquier, ni son ministre des Affaires étrangères ne passent pour des europhiles acharnés. Et peut-être enfin faut-il se demander si, au-delà des grandes paroles devant le Parlement, la présidence britannique avait défini un véritable programme et s’il y avait là davantage que des mots. On pencherait plutôt pour l’analyse du discours de Strasbourg donnée par Daniel Cohn-Bendit, vide de toute substance selon lui.

Que reste-t-il alors de cette présidence, qui puisse frapper l’imagination ? L’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie, sans aucun doute. Et puis, parce qu’un échec sur cette question aurait été un désastre pour la présidence britannique, un accord sur le budget, mais il est difficile de considérer qu’il s’agit là d’une avancée fondamentale de l’Europe sous l’impulsion de la Grande-Bretagne…

Le nouveau visage de l’opposition de Sa Majesté

Loin de l’Europe, l’événement qui bouleverse le jeu politique de la Grande-Bretagne aura été l’élection du nouveau leader du parti conservateur, David Cameron. À la suite du congrès annuel de l’automne, il aura pris le parti et le pays par surprise, et là où l’on attendait initialement plutôt David Davis, c’est un trentenaire, ancien élève d’Eton et d’Oxford, qui succède à l’ancien ministre Michael Howard. Cette élection amène un premier bouleversement au sein du parti conservateur, puisque, loin des figures habituelles, c’est un homme jeune, brillant, professionnel de la communication qui prend les rênes de ce parti. Tout le monde a noté à quel point Cameron s’inspirait des leçons du New Labour et de Tony Blair lui-même : l’attention extrême apportée à son image, les discours généreux et généraux rappellent le leader des travaillistes. Les conseillers de Cameron ont étudié de très près les recettes du succès de Blair. Dès l’élection, les conservateurs devenaient “Cameron’s Conservatives”, slogan qui s’affiche en bannière sur le site Internet du parti. Cameron a su se présenter non pas avec un programme mais avec un potentiel, non pas avec des idées précises mais avec un style, non pas avec une philosophie mais avec une stratégie. Il entend occuper à nouveau le centre de la vie politique, délaissé par les conservateurs depuis quelques années au profit de positions très à droite. Sur des choix de société comme l’importance des femmes en politique, ou sur l’environnement, Cameron a expliqué qu’il n’entendait pas laisser beaucoup de place au New Labour. Sur la réforme des écoles, sujet qui oppose le gouvernement à une partie des troupes travaillistes, Cameron a dit vouloir soutenir Tony Blair : c’est là non pas affaire de contenu, mais plutôt de tactique parlementaire. Cameron lui-même se présente comme un pragmatiste, et non pas comme un idéologue – ce qui ne l’empêche pas, par exemple, d’être un eurosceptique convaincu : il propose ainsi que les députés conservateurs quittent le groupe de centre-droit au Parlement européen. Son cabinet fantôme introduit de fait peu de nouveaux visages, et fort peu de femmes : comme si le discours affiché pouvait remplacer la réalité des principes ou des faits.

Le nouveau leader entend aussi attirer les électeurs libéraux-démocrates : affaire de stratégie et non d’idéologie là encore, puisque sur des sujets importants comme l’Europe ou l’Irak, Cameron et les conservateurs sont loin des positions des lib-dems. Mais ce sont précisément les libéraux-démocrates qui sont paradoxalement les premières victimes de la petite transformation de la vie politique britannique amenée par l’élection de Cameron. Ils sont inaudibles depuis leur succès relatif aux élections législatives, et leur leader, Charles Kennedy, qui a pourtant mené sa formation à son meilleur score à ces élections, apparaît tout d’un coup comme décalé par rapport aux professionnels de la communication que sont Blair et Cameron. Cameron a maintenant quatre ans pour définir un programme, avant d’affronter les travaillistes aux élections. Les travaillistes eux-mêmes vont devoir s’inquiéter de cette nouvelle présence aux Communes : les derniers sondages ne donnent-ils pas une avance de neuf points aux conservateurs ?