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Tony Blair après les élections locales. Le début de la fin ?

juin 2006

#Divers

Imaginons un instant : un Premier ministre et un ministre très puissant qui ne s’entendent pas. Les entourages respectifs attaquent l’autre camp à coups de petites phrases savamment distillées. La presse et les médias se montrent avides d’entretenir cette rivalité. Les supputations vont bon train quant à la longévité du Premier ministre.

La scène n’est pas imaginaire : elle se passe en Angleterre. Des députés veulent forcer Tony Blair à annoncer la date à laquelle il quittera le pouvoir – en conformité avec la promesse faite avant les élections législatives de mai 2005 de ne plus disputer de bataille électorale nationale. Comment la situation peut-elle s’être tendue à ce point, alors qu’il y a tout juste un an le New Labour remportait les élections avec une majorité – certes sensiblement diminuée – de 66 députés ?

Le retour des vieux schémas

Les récentes élections locales, le 4 mai dernier, ont été un échec pour le parti travailliste qui a perdu un peu plus de 300 sièges par rapport à son score de quatre ans auparavant (ces élections se déroulaient sur la moitié du territoire). Les grands vainqueurs en ont été les conservateurs qui, sous la houlette de David Cameron, ont conquis 299 sièges, tandis que les libéraux-démocrates n’obtenaient que trois gains par rapport à leur dernier score. En projection nationale, ces résultats placent les conservateurs à 40 %, les libéraux-démocrates à 27 % et les travaillistes à 26 %. Cette défaite, qui n’est cependant pas une déroute, s’explique d’abord par le fait que la lassitude vis-à-vis du New Labour peut s’exprimer plus facilement dans des élections sans enjeu national, ce qui ne signifie donc pas que de tels résultats seraient reproduits à l’échelle du pays. Mais ils offrent quelques leçons.

Pour les travaillistes bien entendu qui encaissent le mécontentement du pays à l’égard de certains aspects de leur politique.

Pour les libéraux-démocrates. L’éviction de leur leader, Charles Kennedy, a donné lieu à une campagne cafouilleuse pour son remplacement, faite de petits scandales comme les affectionne une certaine presse d’outre-Manche (l’un des candidats, père de famille, a dû se retirer pour avoir payé des prostitués hommes, tandis qu’un autre candidat, qui avait juré n’avoir jamais eu de relations homosexuelles, a fini par admettre être bisexuel…). Le nouveau leader, Sir Menzies Campbell, jusque-là vice-leader du parti et porte-parole pour les questions de politique étrangère, n’a probablement pas le charisme et la vitalité qui caractérisaient son prédécesseur : plus en demi-teinte, sa campagne n’a pas réussi à séduire un électorat pourtant enclin à voter pour son parti lors des élections locales. Presque inaudible au cours des derniers mois, Sir Menzies Campbell a jugé avoir consolidé les positions du parti, ce qui ne peut constituer une ambition effrénée pour un parti qui, il y a peu, se voyait comme l’opposition officielle de Sa Majesté.

Le véritable succès est pour les conservateurs, et en particulier pour leur nouveau leader, David Cameron, dont c’était la première grande bataille. Une campagne énergique, menée sur des questions qui préoccupent beaucoup l’opinion publique britannique – l’environnement par exemple –, renforcée par quelques opérations médiatiques (Cameron s’est rendu au pôle Nord pour observer de ses yeux la fonte des glaciers ; il a donné des interviews depuis un igloo) a permis à son parti d’obtenir son meilleur résultat électoral depuis bien longtemps. Il lui faudra bien entendu concrétiser ce succès à l’échelle nationale et définir des politiques précises mais, pour l’heure, Cameron a renforcé sa stature, son emprise sur le parti, et il peut triompher aux Communes. Certes, ces résultats n’indiquent pas de très grands changements dans la carte électorale, les conservateurs continuant d’être exclus des grandes villes du nord de l’Angleterre. Mais leurs bons résultats dans le sud, et en particulier à Londres, pourraient annoncer de futurs succès électoraux : il semblerait qu’ils parviennent maintenant à ramener vers eux d’anciens électeurs conservateurs passés au New Labour ou aux libérauxdémocrates. Surtout, les conservateurs éliminent la menace libérale-démocrate, et le jeu politique, s’il avait paru un instant vaciller, repose à nouveau sur l’opposition de deux partis, le troisième se contentant d’essayer d’exister.

Des ennuis divers

Quelques problèmes ponctuels ont également conduit à la défaite du parti de Tony Blair. C’est d’abord, comme toujours, une affaire de relations extraconjugales qui a séduit les journaux : le vice-Premier ministre, John Prescott, aurait eu quelque aventure avec l’une de ses secrétaires. L’affaire est sortie dans la presse, puis a été confirmée par ladite secrétaire, trop bouleversée expliquait-elle pour se taire, et pour ne pas empocher les 370 000 euros censément promis par le Daily Mail pour l’exclusivité de l’histoire.

Plus ennuyeux, un énorme cafouillage du ministère de l’Intérieur a conduit à la remise en liberté de plus d’un millier de détenus étrangers dont le cas devait être examiné afin de décider de leur éventuel retour dans leur pays. Une fois libérés, il était plus que difficile de leur remettre la main dessus, alors que certains sont des criminels dangereux. La responsabilité de cette erreur en incombait directement au ministre de l’Intérieur, Charles Clarke, qui explosait en plein vol : les appels à sa démission se faisaient plus pressants, et celui-ci ne trouvait d’autre ligne de défense que d’expliquer que, comme il était responsable, il devait réparer les dégâts.

Ce sont enfin les politiques phares du gouvernement qui causent quelques soucis à celui-ci. Sur l’éducation d’abord, les projets de réforme de Tony Blair, en particulier l’idée d’introduire des partenaires privés dans les écoles et de généraliser la concurrence entre les établissements secondaires, provoquent le mécontentement d’une grande partie des députés travaillistes : de façon habile, les conservateurs ont décidé de soutenir le projet, dont la mouture initiale a été adoptée grâce à leurs voix… La santé, ensuite, a provoqué quelques remous, car la ministre de la Santé, Patricia Hewitt, a trouvé bon d’expliquer que le Nhs venait de connaître la meilleure année de son existence, alors que 7 000 suppressions d’emploi venaient d’être annoncées… Ses apparitions en public ne lui ont pas permis de se justifier pleinement.

Ajoutons à ces problèmes divers, peut-être le plus grave : la situation dramatique en Irak. Alors que les troupes britanniques pouvaient, au début, se féliciter de contrôler la situation dans le sud où elles sont stationnées, au contraire de leurs alliés américains dans le nord, les récents événements ont révélé la fragilité d’une telle position. Divers événements (incendies de chars anglais, hélicoptère abattu, etc.) et les réactions de joie de la foule ont d’abord montré que l’inimitié à l’égard des troupes d’occupation britanniques n’est pas moins grande qu’à l’égard des Américains. Elles ont permis de comprendre d’autre part que la nouvelle police irakienne ne pouvait, ou ne souhaitait, pas rétablir l’ordre car elle est en partie infiltrée par les milices chiites (en particulier de Moqtada el Sadr). On voit, enfin, que lorsque les chiites se retourneront à leur tour véritablement contre les Anglais et les Américains, le désastre de l’Irak atteindra des proportions jusqu’ici inenvisagées.

Son dernier coup d’archet ?

Pour tenter de rétablir la situation, de reprendre l’initiative tout en faisant oublier les mauvais résultats des élections locales, Tony Blair a procédé à un remaniement rapide qui touche les principaux ministères : Charles Clarke paie le prix de ses erreurs, et retourne sur les bancs des députés après avoir refusé la Défense et le Commerce ; Jack Straw quitte les Affaires étrangères où il est remplacé par une fidèle blairiste, Margaret Beckett, et il devient leader des Communes ; John Reid quitte la Défense pour l’Intérieur ; John Prescott perd ses attributions mais reste vice-Premier ministre, ce qui fait hurler l’opposition ; Ruth Kelly, la ministre controversée de l’Éducation, devient ministre des Collectivités locales ; la jeune étoile montante du parti travailliste, David Milliband, devient ministre de l’Environnement et de l’Agriculture. Le schéma est fort clair : le Premier ministre s’entoure de ses alliés les plus fidèles, ne fait aucun cadeau aux gens qui se rapprochaient de Brown (c’est en particulier le cas de Straw, qui a peut-être payé également des déclarations trop pacifistes sur l’Iran), et annonce son intention de mener à leur terme les réformes des services publics engagées. Ce dernier remaniement n’a cependant pas eu l’effet d’électrochoc escompté : d’une part parce que la presse a vite relaté la brutalité avec laquelle certaines décisions avaient été prises, et ensuite parce que des députés travaillistes ont commencé à faire circuler une lettre demandant à Tony Blair de fixer une date pour son départ, la plus proche possible. Il s’agit bien sûr pour l’instant d’une minorité, mais le sentiment de défiance grandit à l’égard d’un Premier ministre qui avait su incarner l’avenir dynamique du pays, et qui n’en finit plus, à présent, de partir.