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Grande-Bretagne : la saison des congrès

novembre 2006

#Divers

Avec la migration des cigognes, le mois de septembre amène la saison des congrès des trois principaux partis politiques britanniques. Un an et demi après les élections législatives, avec le changement de deux des trois dirigeants de ces partis, et le départ annoncé du troisième, l’heure n’était pas aux grands bouleversements, mais plutôt aux clarifications.

Le leader est-il aux commandes ?

Premiers en lice, les libéraux-démocrates se sont réunis à Brighton dans un contexte incertain. Le nouveau leader, Sir Menzies (prononcer « ming ») Campbell, avait pris la tête du parti suite à l’éjection de Charles Kennedy, visiblement encombré par un penchant un peu prononcé pour la bouteille. Là où Kennedy affichait un certain charisme et un talent d’orateur et d’homme de télévision, Campbell s’avérait décevant : des interventions peu remarquées aux Communes, une présence médiatique faible, avaient conduit les libéraux-démocrates à disparaître presque totalement de la scène politique. Il serait cependant injuste de limiter le rôle d’un leader à ses apparitions publiques : sa reprise en main du parti fait l’unanimité dans l’appareil et le groupe parlementaire. Pour Campbell, ce premier congrès était cependant décisif, car il devait apparaître au public comme le patron d’un parti qui se proposait, il n’y a pas si longtemps encore, de devenir l’opposition officielle de Sa Majesté. Deux écueils au moins l’attendaient : un changement de politique fiscale annoncé, qui devait être voté par le parti, et le discours de Kennedy, qui effectuait sa rentrée politique.

Contrairement au consensus de la classe politique britannique, qui unit conservateurs et travaillistes, les libéraux-démocrates préconisaient jusqu’alors la réintroduction d’une tranche de l’impôt sur le revenu à 50 %. Il s’agissait pour eux d’affirmer leur préoccupation pour la redistribution des richesses. Campbell, craignant que cela ne pousse une partie de l’électorat libéral-démocrate vers les conservateurs, a proposé une motion pour refondre la politique fiscale, en supprimant cette revendication et en s’appuyant sur une composante « verte » dans les principes de taxation. L’adoption de cette motion était considérée comme le premier véritable test de sa direction, en raison de l’opposition d’une fraction importante du parti. Elle est passée sans encombre. Le discours de Kennedy, fort attendu, a été loyal, modeste, et fidèle à Campbell (qui avait été son adjoint). Même s’il n’excluait nullement de revenir un jour à un poste plus important, Kennedy acceptait de jouer le jeu et de se ranger derrière Campbell. Celui-ci pouvait respirer, prononcer un discours sans grand panache, qui le confortait dans sa position. Les libéraux-démocrates ont donc tenu le choc.

« Ubundu »

Le deuxième congrès, celui des travaillistes, s’est inscrit dans un contexte particulièrement tendu, puisque, quelques semaines auparavant, une poignée de ministres de seconde importance avait ouvertement appelé au départ rapide de Tony Blair. Ce demi-coup d’État raté avait en particulier jeté le soupçon sur Gordon Brown, accusé de l’avoir fomenté. Blair avait été contraint d’annoncer son départ à l’été 2007 au plus tard. La tension était donc à son comble entre Brown et Blair. Une intervention télévisée de Blair, à la veille du congrès, n’avait pas permis de clarifier la situation, car le Premier ministre s’était refusé à désigner Brown comme son successeur.

Le premier acte se joue dans le discours de Brown, qui doit réaliser un exercice délicat : s’il rate son discours, c’en est probablement fini de ses chances d’accéder un jour au 10 Downing Street ; s’il le réussit, cela ne lui garantit rien. Il se doit de réaffirmer sa fidélité à Blair, tout en pouvant incarner le nouveau au moment de la succession. Cette tâche impossible, Brown s’en acquitte finalement avec talent, mais sans brillant, poursuivant ses efforts pour apparaître plus humain dans ses discours (en France, on appelle cela « fendre l’armure »), et dans la perception que le public peut avoir de lui. Le seul incident qui a agité les médias tenait à une petite phrase de la femme de Blair, qu’une journaliste l’avait entendu prononcer, au moment où Brown réaffirmait sa fidélité à Blair : « C’est un mensonge ! » À la une des journaux, cette petite phrase a presque éclipsé le discours de Brown… Le deuxième acte s’est joué le lendemain, avec le dernier discours de Blair comme chef des travaillistes : sa promesse de partir avant l’automne 2007 tient toujours. Le Premier ministre a fait montre de ses extraordinaires qualités d’orateur. Son discours a été brillant, passionné, parfois drôle, le contenu plus flou… Blair réussit si bien dans cet exercice que de nombreux participants au congrès se demandaient pourquoi diable on se débarrassait de lui. La réponse tient pourtant en un mot : l’Irak. Le dernier acte met en scène un orateur politique hors pair : Bill Clinton. Dans un genre où personne, pas même Blair, ne peut rivaliser, Clinton impressionne encore par sa faconde et son sens de la communication avec le public. Une petite phrase résume à elle seule tout le talent de Clinton : ramenée d’Afrique, l’expression « ubundu », explique-t-il, veut dire « j’existe, parce que vous existez », et il en fait le centre de sa péroraison.

Que reste-t-il alors de ce congrès, à part la nostalgie des blairistes, et le talent de Clinton ? Aucune certitude en tout cas sur la date du départ de Blair. Brown paraît en excellente posture pour lui succéder, même si les choses ne se sont pas nécessairement clarifiées. Tout dépendra de la montée en puissance d’autres candidats, en particulier du ministre de l’Intérieur, John Reid, que la crise terroriste de l’été a mis sous les feux de la rampe. Tout dépendra aussi de l’évaluation que fera le parti des chances de Brown de le mener à une quatrième victoire consécutive, face au nouveau prodige de la communication politique, David Cameron.

Les conservateurs redressent la tête

Le congrès des conservateurs a été évidemment marqué par la personnalité de leur nouveau leader, David Cameron, qui continue de chambouler son parti. De discours en logos, il le remodèle, se livre à des efforts démesurés pour le ramener au centre – ou à tout le moins pour donner cette impression. Son adoption du thème « vert », très important à l’heure actuelle en Grande-Bretagne, lui permet de prendre le pas sur les libéraux-démocrates. Un seul reproche, de taille, lui est fait régulièrement : celui de se résumer à de la communication sans substance. Ce congrès était donc pour lui l’occasion de démontrer que le recentrage de son parti ne se résume pas à des effets de manche, et son discours principal pouvait alors offrir de nouvelles perspectives. Ceux qui en attendaient des mesures concrètes sont cependant restés sur leur faim.

La grande force du leader conservateur ne tient pas (encore) à son aptitude à suggérer des projets de loi ; elle réside dans la surprise qu’il peut provoquer à la fois dans son parti, et dans la classe politique dans son ensemble, tant sa rhétorique paraît souvent assez éloignée de celle des successeurs de Margaret Thatcher. Cameron s’est par exemple livré à une défense passionnée du système de santé (dont il est lui-même, pour des raisons familiales, un utilisateur fréquent), insistant sur le fait que le système de sécurité sociale, le Nhs, reste « un symbole de solidarité sociale ». Il a défendu une approche « verte » des questions économiques, enjoignant le Premier ministre à s’engager dans cette voie. Sur les questions fiscales, qui amènent traditionnellement les conservateurs à réclamer des baisses d’impôts, il n’a pas exclu qu’elles ne soient pas introduites si cela devait se faire aux dépens de la stabilité à la fois de l’économie et de la monnaie – sur ce point, il a dû, au demeurant, faire face à une petite fronde, aussi vrai qu’en Angleterre comme en France le dogme de la baisse des impôts est intouchable à droite. Cameron a rappelé la défense par les conservateurs des valeurs traditionnelles du mariage, mais pour continuer dans le même élan avec l’éloge de l’équivalent britannique du pacs. Il a enfin critiqué la présidentialisation du régime sous Tony Blair. En un mot, il a souhaité se placer en futur Premier ministre.