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Retour au politique ou nouvelles illusions ? (Introduction)

La rupture Sarkozy ? Elle ne fait guère de doute sur le plan de l’histoire politique : rupture avec le gaullo-chiraquisme et avec le partage des rôles issu de l’après-guerre et des trente glorieuses (le social à gauche et l’État à une droite plus technocratique que parlementaire). La rupture apparaît également dans le choix des mots et la manière de désigner les tensions dont souffre le pays, en redonnant crédit à l’idée qu’il est possible d’affronter les difficultés, mais aussi en prenant le risque d’aggraver les clivages, voire d’attiser les antagonismes au sein de la société. Elle est également manifeste sur le plan des institutions puisque le choix délibéré du présidentialisme ne restera pas sans répercussions sur le plan constitutionnel. Mais elle se fait peut-être moins sentir sur le plan des partis politiques puisque l’Ump est verrouillée par le président et que la démocratie participative valorisée par Ségolène Royal a paradoxalement rendu plus visible l’état d’apesanteur du Parti socialiste. Bref, les constitutionnalistes travaillent en commission sous la houlette de l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, les institutions glissent vers la présidentialisation et les partis sont tenus en laisse ou fragilisés. Mais surtout, et l’essentiel est là, les Français ont repris goût pour la politique à l’occasion des présidentielles de 2007, ce dont témoigne le taux impressionnant de participation à ces élections.

La politique serait donc de retour, tous ceux qui ont conspué depuis des décennies les technocrates et « la fin de la politique » devraient donc être heureux ! Ce n’est pourtant pas le cas, la droite cultivée, la droite sérieuse, celle qui se retrouve dans l’esprit des académies napoléoniennes (l’Académie des sciences morale et politique par exemple), commence à s’inquiéter de la vulgarité ambiante, d’un président qui ne laisse pas de place à une opposition interne et « ouvre » inconsidérément pour mettre au pouvoir « la meilleure équipe de France possible ». Et la question s’impose : le retour de la politique, dignement célébré durant les trois jours de colloque par Libération à Grenoble en septembre, est-il effectif ? Une revue comme Le Débat (septembre-octobre 2007) qui défend l’État et la Nation contre l’individualisme (et la religion des droits de l’homme) vient de consacrer un ensemble à la présidence Sarkozy qui ne le porte aucunement au pinacle tandis que Nicolas Baverez, proche de la revue Commentaire et chantre de l’antidéclinisme, défend le programme à ses yeux revigorant de Sarkozy. Mais l’intérêt exacerbé pour la vie politique – pas seulement pour la politique politicienne –, le volontarisme affiché n’illusionnent-ils pas sur la réalité de « la fin du roman national » à l’heure de la mondialisation ? L’intérêt renouvelé pour l’action politique relance-t-il pour autant la capacité à mener une action politique cohérente et efficace ? Tel est l’esprit qui sous-tend ce dossier consacré à « la manière de gouverner » (parler d’« art » serait malvenu) de Nicolas Sarkozy : cette « manière » marque peut-être moins des ruptures inédites qu’elle n’amplifie des méthodes et des tendances au long cours qui travaillent depuis longtemps la classe politique et la société françaises.

Faut-il alors être surpris par les thèmes retenus par les collaborateurs de la revue qui ont bien voulu réfléchir au « tournant » et au « tournis » Sarkozy ? Tout d’abord c’est le rôle d’une revue mensuelle de prendre le risque d’analyser le présent (qui ne se réduit jamais à l’actualité). Le sarkozysme étant un aboutissement plus qu’une origine, on peut déjà en faire le commentaire en termes de style, manière de gouverner, usages et mésusages de la démocratie. On assiste à un changement de « régime », dans tous les sens du terme (régime politique et vitesse de l’action), qui met à nu un « état » de la France. Quelques pistes se dégagent : tout d’abord Sarkozy, entrepreneur politique hors pair, est moins un idéologue néolibéral en économie qu’un personnage biface qui jongle entre l’État et l’entreprise. De l’entreprise, il valorise les vertus du travail et de la gagne, l’entrepreneur est aussi un coach, un « performeur » sensible aux ressorts de la réussite sportive. Ensuite, Sarkozy est un « enfant de la télé ». Il a des amis dans le monde du spectacle, il aime Bigard et Johnny alors que Mitterrand aimait Dalida, c’est son affaire. Mais, « enfant de la télé », il a surtout appris à organiser la vie politique comme un animateur de télévision orchestre un talk show. L’Élysée est en passe de devenir un studio et une salle de rédaction, c’est pourquoi le procès de la politique spectacle ne suffit plus. Réagir en se plaignant, à droite, de l’absence de grandeur et de culture ou, à gauche, du poids de la télécratie qui brise les ressorts de la démocratie et manipule les imbéciles (alors que le consommateur qui n’est pas bête compose aujourd’hui son propre programme télévisuel) n’est pas convaincant. Mais les clercs s’agitent et le monde des médias est à la fois fasciné et soumis à dure pression. Le plus important est que, derrière cette capacité d’animer la vie publique avec ses principaux outils audiovisuels, Sarkozy accompagne un mouvement de recyclage des élites. C’est l’une des principales thèses mises en avant ici : le sarkozysme contourne les modèles classiques de promotion des élites (le gaullisme, la haute fonction publique et les grands corps, l’énarchie, la promotion par l’école républicaine qui n’a plus les moyens de son égalitarisme). En cela, il prend à revers aussi bien les énarques, collectivement stigmatisés comme l’élite qui a failli, que les experts et la méritocratie républicaine qui s’accroche encore à l’idée d’intégration de tous alors même que le ministre Hortefeux assène que la politique d’immigration a échoué par manque de capacité d’intégrer par l’emploi. Les modèles d’excellence ne sont plus le littéraire (de la rue d’Ulm), ni l’ingénieur des grands corps, ni encore moins l’énarque, mais le cadre issu des écoles de commerce et confronté à la réalité du monde et de l’argent.

Sarkozy a-t-il dans ces conditions un avenir assuré ? La saturation des lieux et du temps qu’il pratique est-elle tenable à long terme ? Sa quête d’hégémonie lui fournit-elle une méthode de gouvernement1 ? Le réduire à un pantin agité est ridicule : son savoir-faire et sa capacité tactique sont immenses. Mais valoriser son programme et ses promesses est une illusion car il pratique comme personne l’art tactique d’avancer et de reculer et, même s’il s’accroche à des valeurs (réussite, travail), il est difficile de saisir la cohérence d’une stratégie d’ensemble. Pour nous, Sarkozy orchestre une politique sécurisante (pour les gagnants et non pas pour les « irrécupérables ») qui s’accorde, sans trop le dire ou même s’en apercevoir, au contexte de la mondialisation historique en cours2. Mais de cette mondialisation, de l’entrée dans une histoire où le modèle français est fragilisé, il ne dit pas grand-chose et la résume par la politique étrangère (le Quai d’Orsay a été présenté comme le ministère de la mondialisation). Certes, on propose à Hubert Védrine de rédiger un rapport sur la mondialisation et on attend d’Henri Guaino, le scribe républicain jamais en mal de citations, de chanter les vertus de la nation intégratrice et unificatrice. Par ailleurs, l’ouverture (au centre et à gauche) a d’abord pour justification de laisser croire que le débat pluraliste a lieu au sein même du gouvernement (le débat avec Martin Hirsch et Fadela Amara sur l’Adn par exemple), alors même que la décision est déjà prise par le président3. On veut rassembler, mais dans un monde qui est en train de se dissocier, de séparer, de laisser sur la touche, de contraindre les laissés-pour-compte à devenir des irréguliers. La grande incertitude est de savoir si le « sarkozysme » insaisissable ne favorise pas un malentendu avec le pays, prometteur de bien des désillusions pour ceux qui y ont projeté ce qu’ils voulaient y voir. Sa faiblesse cachée réside paradoxalement dans sa capacité à capter l’opinion, à pratiquer la démocratie d’opinion mieux que personne, car il ruse avec elle au lieu de faire preuve d’une volonté politique claire. Mais comme l’opinion est ambivalente (chacun sait qu’il est dans la mondialisation mais cherche à s’en protéger en se tenant à l’extérieur), le volontarisme sarkozyste est anxieux et enthousiaste à la fois, il croit aux solutions tout en sachant que l’avenir est sombre, et il fonce… Quitte à heurter le mur.

S’il sait parler au pays de ses difficultés, le fait-il bouger en profondeur ? Rien n’est moins sûr : son discours crée des attentes, il suit l’opinion dans ses demandes sécuritaires (il est soutenu majoritairement sur l’Adn). Mais, dira-t-on, vous êtes injuste, le président fait des ouvertures tous azimuts en politique étrangère (Liban, Darfour, Liban, Russie…), et Kouchner se démène comme il peut. Là encore, rien n’est moins sûr : entre la volonté de se rapprocher des États-Unis et la critique à la Védrine de l’hyperpuissance américaine, on est entré dans un autre monde sur le plan des relations internationales, celui de la fin de l’unilatéralisme mais aussi du multilatéralisme et de la multipolarité. Pour Pierre Hassner, citant récemment le stratège Thomas Schelling, le flou est désormais le régime du monde : les partenaires sont incertains et la réciprocité inégale4. Ce qui vaut dans le champ des relations internationales vaut également en politique intérieure. Mais faut-il répondre au flou par le flou ? On est dans le vague et le meilleur du programme consiste à copier le monde du sport et à regrouper les gagnants pour former la meilleure équipe de France. La France ne va pas à reculons, mais elle n’est pas partie à l’abordage de l’histoire de demain, en dépit de l’énergie déployée par son président.

Exacerbation politicienne, disions-nous en commençant, mais aussi exacerbation des interprétations en termes politiques. Fascinés que nous sommes par la science politique et la manie des sondages, on oublie que la politique, qui ruse avec la violence et avec les passions, ne disparaît jamais au profit d’on ne sait quelle fin du politique par la technocratie ou par le spectacle. C’est pourquoi ce dossier n’en rajoute pas dans les analyses politistes, alors même que les commentaires politiques émanent aujourd’hui moins des héritiers de René Rémond que des responsables des sociétés de sondages (Brice Teinturier, Roland Cayrol, Pierre Giacometti qui a conseillé Sarkozy durant la campagne et combien d’autres…). En effet, la rupture Sarkozy qui correspond à un tournant indéniable peut, par sa mise en scène et ses excès, nous mettre sur le chemin d’une meilleure perception d’une France qui ne se porte pas particulièrement bien. Sarkozy ou pas, qu’on l’aime ou pas, rien n’interdit de déchirer les décors du studio et de reprendre les choses et les questions, celles de Machiavel, Kantorowicz et aujourd’hui Claude Lefort, Amartya Sen, Ulrich Beck, Axel Honneth ou Michael Walzer. Les problèmes n’ont pas disparu avec Sarkozy, bien au contraire. Les questions posées par ces auteurs (des références pour nous) demeurent sur ce qu’est le droit, la démocratie dans ses diverses dimensions (représentative, délibérative) alors même que des auteurs qui ne sont pas des nihilistes (Zaki Laïdi, Guy Hermet) s’interrogent sur la fin du « moment démocratique » inauguré en 1989. Résister à Sarkozy ce n’est pas reprendre les armes du gauchisme d’hier et ce n’est pas non plus céder aux litanies sur l’horreur démocratique.

Il nous restera dans un deuxième temps à nous interroger sur la chance pour la gauche de retrouver un souffle qui ne soit pas seulement la consécration du socialisme municipal à l’occasion des élections de mars prochain qui ne sont pas perdues d’avance (d’où les piques du président contre un Delanoë par exemple à propos du Grand Paris). Mais il faudra à cette occasion se demander ce qu’il en est advenu, non pas du clivage gauche-droite, mais de la conflictualité dans un « nouveau monde industriel » où le conflit capital/travail persiste, mais n’est plus le seul et le plus déterminant du point de vue politique. À défaut d’être notre avenir, Sarkozy est notre présent. Il n’est donc pas inutile de se heurter à lui sans le caricaturer en en faisant notre Berlusconi, notre Bush ou notre Poutine. Sa capacité à dire ce qui va mal, à désigner les points de tension, à redonner crédit à la volonté d’action ont créé des attentes. Une part de son électorat peut penser de bonne foi qu’il se montrera plus à même que la gauche de mener des réformes nécessaires. Mais le volontarisme du sommet peut se perdre en agitation médiatique, s’empêtrer dans ses impulsions contradictoires, noyer les sujets sous les effets d’annonce, il peut rester incantatoire ou nous engager dans les mauvais choix ! Il fait bouger les choses, il les brutalise aussi : sa représentation du changement dévalorise curieusement les leviers d’action réels sur la société, il intimide l’appareil d’État plus qu’il ne l’incite à redéfinir le sens du service public, il inquiète et paralyse, tout en jouant de l’anxiété pour miser sur le ressort de la sécurité. Le « sarkozysme » n’existe pas comme doctrine ni peut-être sur le plan des idées : « Je ne suis pas un théoricien, je ne suis pas un idéologue, je ne suis pas un intellectuel : je suis quelqu’un de concret » déclarait le président dans un entretien télévisé5. Pourtant, l’action politique peut-elle se passer de réflexion ? Le « sarkozysme » mérite qu’on y réfléchisse car il en dit aussi long sur le nouveau pouvoir et sur la redéfinition de la droite que sur les transformations de la société auxquelles il donne une expression politique. Le « sarkozysme », parce qu’il entre en résonance avec des attentes et des questions, parce qu’il est en phase avec un électorat qui dépasse la droite traditionnelle, invite aussi à une radiographie du pays.

  • 1.

    Voir l’article que nous avons déjà publié en juillet 2007 sur le nouveau président de la République en juillet dernier ; Jérôme Sgard, « Nicolas Sarkozy, lecteur de Gramsci. La tentation hégémonique du nouveau pouvoir ».

  • 2.

    Pour saisir que ce terme ne renvoie pas seulement à des ruptures économiques et qu’il traduit un tournant historique pour les pays européens, on peut renvoyer à deux ouvrages récents : celui de François Heisbourg, Un monde épais, Paris, Stock, 2007, et à celui de Nicole Gnesotto et Giovanni Grevi, le Monde en 2025, Paris, Robert Laffont, 2007.

  • 3.

    Voir l’éditorial de ce numéro.

  • 4.

    Pierre Hassner dans Le Monde, 3 octobre 2007, il s’agit de la reprise d’un texte préalablement paru dans The American Interest.

  • 5.

    Voir Michaël Foessel, « “Je ne suis pas un intellectuel”. La consécration présidentielle d’un lieu commun », Esprit, août-septembre 2007.

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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