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(Que reste-t-il de) Gordon Brown, un an après (?)

août/sept. 2008

#Divers

La chute s’arrêtera-t-elle un jour ? Depuis l’automne 2007, Gordon Brown, qui avait attendu dix ans d’être Premier ministre, est en chute libre dans les sondages et le Parti travailliste semble avoir perdu le cap. Des déroutes électorales viennent sanctionner cette première année pour le moins difficile. La recette ? Un solide fond de parti intellectuellement et financièrement exsangue, une quantité non négligeable d’erreurs politiques, quelque retournement de conjoncture économique et un zeste de malchance. Si les dernières années de l’ère Blair avaient été marquées par les conséquences politiques de l’invasion de l’Irak, c’est l’actualité intérieure qui résiste à Gordon Brown.

L’économie, bien sûr

La cause profonde des problèmes rencontrés par le gouvernement tient d’abord à l’économie, dont l’état va s’aggravant. La crise financière des subprimes a touché directement l’Angleterre, au travers de la faillite de la banque Northern Rock, finalement nationalisée : cette banque s’est trouvée en danger de disparition, en particulier parce qu’elle n’avait pas suffisamment diversifié ses investissements. Le début de crise financière, que le gouvernement s’emploie à enrayer en garantissant les prêts entre banques, s’est doublé d’un ralentissement du marché de l’immobilier. S’il n’y a pas encore effondrement, en revanche la baisse des prix sur les dix derniers mois est importante, et il est difficile de dire où elle s’arrêtera. Causes ou conséquences, les mauvaises nouvelles n’ont en outre cessé de s’accumuler. La hausse de la facture énergétique provoque comme partout dans le monde mécontentements, protestations et difficultés économiques. La hausse des prix de l’alimentation, liée partiellement au cours du pétrole, vient encore alimenter les tendances inflationnistes. Le spectre de la récession est réel : les chambres de commerce britanniques ont mis en avant des résultats inquiétants dans leur rapport économique trimestriel. Mais cela ne suffirait peut-être pas à expliquer une désaffection nette pour Gordon Brown, si des facteurs particuliers ne venaient renforcer cette tendance.

C’est bien sûr la réputation du nouveau Premier ministre qui est en jeu. Lors de la croissance des dix dernières années, Brown avait construit sa stature politique sur la bonne marche de l’économie : il continue à présent de répéter qu’il est l’homme le mieux qualifié pour conduire le pays au milieu des turbulences économiques. Au moment où l’économie souffre, il est inévitable que l’opposition exploite le début de crise pour attaquer le Premier ministre, tandis que l’opinion publique peut nourrir des doutes vis-à-vis d’un Premier ministre qui n’a cessé de répéter que le pays était prêt à affronter les difficultés à venir et serait peu affecté par les soubresauts de l’économie mondiale.

La politique fiscale de Brown-chancelier, ainsi que de Brown-Premier ministre, a provoqué des révoltes au sein du Parti travailliste. Dans le dernier budget qu’il avait présenté à la nation comme chancelier, Brown avait institué des baisses d’impôts assorties de crédits d’impôts pour les bas salaires, en échange de la suppression de la première tranche d’imposition (10 %). Il avait présenté cette réforme comme la manifestation de l’idéologie travailliste qui privilégie les bas salaires et s’appuie sur l’économie pour mener une politique sociale. Au moment de l’entrée en vigueur de ce budget, on s’est aperçus que la suppression de la première tranche d’imposition augmentait précisément l’impôt des contribuables qui ont des bas salaires, pour peu qu’ils soient célibataires ou couples sans enfants : plus de cinq millions de personnes ne bénéficient pas des mesures sociales de compensation inventées par Brown. Une première révolte des députés travaillistes a forcé le chancelier de l’échiquier, Alistair Darling, à annoncer plus de deux milliards de livres de dédommagements. La lutte a été acharnée, le député travailliste qui menait la rébellion allant jusqu’à lancer que Brown ne terminerait pas l’année. Mais il reste encore un million de personnes affectées par l’augmentation brutale de l’impôt, et certains députés travaillistes ont menacé de repartir à l’assaut. La fiscalité offre enfin un nouveau sujet de discorde au sein du Parti travailliste, puisque l’augmentation prévue de la taxe sur les produits pétroliers, déjà reportée, doit intervenir à la rentrée, et elle risque d’être insupportable aux consommateurs. Tous les facteurs sont donc présents pour rendre un gouvernement impopulaire : début de crise financière, inflation en hausse, risque de récession, baisse de l’immobilier, politique fiscale contestée.

La politique, aussi

À ces facteurs économiques, il convient d’ajouter un climat politique particulièrement défavorable à Brown, qu’il a lui-même contribué à laisser s’installer. Les trois premiers mois du nouveau Premier ministre, jusqu’à la rentrée 2007, n’avaient pas été faciles (attentats de Londres et de Glasgow, l’Angleterre sous les eaux) mais il avait su réagir de façon appropriée et sa cote de popularité était au beau fixe. Ses ennuis ont commencé avec la saison des congrès des partis, qui le vit commettre quelques erreurs, comme se rendre en Irak en plein congrès conservateur pour annoncer une diminution des troupes stationnées dans le pays : la manipulation était un peu voyante. Le Premier ministre a surtout tergiversé sur l’opportunité d’organiser des élections anticipées : après avoir fait courir le bruit que ces élections auraient bien lieu (la date du 1er novembre 2007 a même circulé), Brown a renoncé, pour cause de sondages défavorables. Première erreur politique peut-être : les conservateurs craignaient une campagne rapide pour laquelle ils n’étaient pas préparés, et une défaite aurait probablement marqué la fin de Cameron et de ses efforts pour rénover le parti conservateur. L’autre aspect de cette erreur tient bien évidemment au fait qu’envisager des élections anticipées, puis y renoncer, donne une bien piètre image de la politique. Il y a toutefois davantage qu’une erreur dans cet épisode. On aurait en effet pu croire qu’il s’agissait d’un incident de parcours, d’une maladresse, d’un revirement mal négocié. Il semble en fait qu’il s’agisse d’un problème politique structurel chez Gordon Brown. Sa qualité première était de sembler éloigné des pratiques de la « politique politicienne », que maîtrisait au contraire parfaitement son prédécesseur. À jouer avec l’éventualité d’élections, il apparaissait au contraire comme le digne héritier de Blair (qui ne se serait au demeurant pas mis dans une telle situation). Ces contorsions politiques ressemblent trop souvent à de l’indécision et elles caractérisent diverses interventions de Brown, de sa participation à la conférence de Lisbonne (le Premier ministre est arrivé en retard à dessein dans l’espoir de donner des gages aux eurosceptiques, mais n’a contenté personne), à l’accueil de la flamme olympique (Brown était là, mais a refusé de la tenir, en marque de protestation).

Les élections locales, largement perdues, ont confirmé la perte de crédit du gouvernement Brown sur la scène intérieure. Et les derniers résultats calamiteux des élections partielles amplifient cette tendance : une circonscription travailliste à forte majorité a vu une impressionnante victoire des conservateurs, tandis que le siège conservateur de Boris Johnson, élu maire de Londres, est resté aux conservateurs, avec une augmentation de leur majorité et, humiliation suprême, un Parti travailliste relégué en cinquième position derrière les Verts et le British National Party (extrême droite). La raclée électorale pourrait se poursuivre et ébranler sérieusement Brown le 24 juillet, avec la tenue d’une élection partielle à Glasgow. Cette circonscription travailliste de longue date fait partie des régions les plus pauvres du pays : l’espérance de vie y est de 63 ans (les conservateurs ont commencé à faire campagne sur le thème : « L’espérance de vie est plus élevée à Gaza »), la moitié de la population habite dans des logements sociaux, le taux de chômage y est particulièrement élevé. En outre, l’Écosse est le bastion de Brown, et une déroute du Parti travailliste local face non pas aux conservateurs mais aux nationalistes écossais (Scottish National Party) renouvellerait certainement les ambitions de certains et le mécontentement des autres face à Brown. Son poste pourrait être menacé.

L’impression générale créée par la conduite politique des affaires est qu’à chaque moment le Premier ministre rencontre un obstacle, ou le crée. Un débat houleux avait déjà opposé Blair à sa majorité lors de l’introduction de mesures visant à lutter contre le terrorisme, avec en particulier des débats sur la durée de la garde à vue. Le gouvernement Brown, pour souligner son attention à la sécurité de la nation, est revenu sur cette question, proposant que la durée en soit étendue à 42 jours. Au pays de l’habeas corpus, une telle mesure ne peut que provoquer le mécontentement d’une partie de la classe politique. Si la Chambre des communes a adopté cette mesure (non sans accusations de tractations sourdes entre députés et gouvernement), la Chambre des lords continue de l’examiner.

Brown n’est bien entendu pas seul responsable de la conjoncture politique désastreuse pour les travaillistes, mais le leadership de quelqu’un qui s’était en principe préparé pendant dix ans à gouverner est sérieusement mis en cause. L’essoufflement du Parti travailliste n’y est pas étranger : politiquement comme financièrement, le parti est usé et doit faire face à une opposition requinquée par ses récents succès électoraux. Un an après, il ne reste pas grand-chose de l’espoir d’une nouvelle politique que souhaitait incarner Brown après les années Blair.