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Le pragmatisme nouveau de Gordon Brown

janvier 2009

#Divers

Lors d’un débat à la Chambre le mercredi 10 décembre, Gordon Brown a fait un magnifique lapsus: voulant dire qu’il avait sauvé les banques, il a expliqué qu’il avait sauvé le monde… Cet épisode cocasse ne reflète cependant ni la réalité du monde, ni le rôle de Gordon Brown face à la crise financière. Dans sa gestion de la crise, le Premier ministre britannique a fait preuve d’un grand esprit de décision ainsi que d’un pragmatisme qui a surpris plus d’un observateur. Les réponses qu’il a apportées à la situation financière se sont en outre accompagnées d’inflexions dans la situation politique qui rendent passionnante la période actuelle.

La crise et comment y répondre

L’ampleur de la crise financière a autant surpris en Grande-Bretagne que dans le reste du monde, et les déclarations continuelles du Premier ministre sur le fait que le pays était mieux préparé que d’autres à soutenir les chocs financiers n’ont pas résisté aux faillites des établissements bancaires. La faillite de la banque Northern Rock avait déjà signalé l’imminence d’une crise et le type de réponse qu’elle pourrait appeler (nationalisation de l’établissement bancaire), mais le gouvernement avait ensuite considéré que le dossier était fermé. Grand apôtre de l’autonomie des marchés et défenseur invétéré de tous les mécanismes financiers innovants, Gordon Brown a très rapidement pris la mesure de la situation et proposé un plan de redressement dont il n’est pas exagéré de dire qu’il a servi de modèle aux plans adoptés dans les autres pays, avec quelques modifications (aux États-Unis, Paulson a renforcé les mesures figurant dans son plan initial; en France, le gouvernement a refusé de prendre une participation directe dans les banques). Le libéral est devenu étatiste, le new labour se mue en old labour… Mais c’est ce pragmatisme parfait, assorti d’une conscience aiguë de l’étendue de la crise, qu’il faut retenir: tous les dogmes du new labour depuis une dizaine d’années ont disparu en quelques jours, pour laisser la place à un interventionnisme ambitieux, et peut-être efficace.

À la suite du plan de sauvetage des banques, et afin de remettre sur pied une économie durement affectée par la crise, le gouvernement britannique a adopté un plan de relance par la consommation, en s’appuyant d’une part sur une baisse importante du taux de la Banque d’Angleterre (en ce moment à son plus bas depuis 1951: 2%), et d’autre part sur des mesures d’incitation fiscale, en particulier une baisse momentanée de la Tva de 2, 5% qui a fait couler beaucoup d’encre en Europe. Il s’agit, dans l’esprit de ce plan qui coûte 20 milliards de livres, de soutenir la consommation des ménages, qui assurait jusqu’ici une bonne part de la croissance du pays. Cela dit, étant donné que le taux d’endettement des ménages britanniques est un des plus hauts d’Europe, l’arrivée de la crise risque surtout de conduire à des changements radicaux dans les habitudes de consommation, plutôt qu’à la poursuite des mêmes comportements. La difficulté principale du plan de relance par la fiscalité est surtout que si des mesures identiques ne sont pas prises dans d’autres pays simultanément, elles risquent simplement de bénéficier aux pays producteurs étrangers – et pour l’instant, on sait ce que les Allemands pensent des mesures britanniques, tandis que les Français ont exclu rapidement l’idée d’une baisse de la Tva. En revanche, le plan de relance adopté par la Commission européenne semble aller dans le sens voulu par Brown. Si personne, nulle part, n’est évidemment capable de prédire l’ampleur et la durée de la crise, ni peut-être de déterminer les mesures nécessaires à l’enrayer, il n’en reste pas moins que le Premier ministre britannique a fait preuve d’un volontarisme exemplaire. La cote de popularité de Brown et des travaillistes, qui était à un niveau catastrophique, est remontée en flèche, témoignant du soutien de l’opinion publique à la politique à présent menée. Il a même été question d’élections législatives anticipées. En revanche, les milieux financiers ne semblent pas considérer du même œil ces mesures (c’est en particulier l’envolée des déficits publics dont on peut penser qu’elle déplaît aux marchés), puisque la livre sterling est l’objet d’attaques répétées sur les marchés, qu’elle a perdu près du tiers de sa valeur au cours de l’année 2008, et qu’elle se rapproche à présent du seuil psychologique de la parité avec l’euro… On a même reparlé dans certains milieux d’un passage à l’euro…

Perspectives politiques

Le changement radical de politique économique et financière s’est accompagné du retour aux affaires de Peter Mandelson, annobli pour l’occasion, dont les rapports avec Brown n’avaient pas toujours été excellents. L’ancien commissaire européen au commerce a lui-même expliqué qu’il avait été extrêmement surpris d’avoir été rappelé au gouvernement (qu’il avait déjà quitté à deux reprises suite à de petits scandales). Figure charismatique du new labour, extrêmement proche de Tony Blair, Mandelson n’avait jamais entretenu d’excellents rapports avec Gordon Brown, et une partie des travaillistes n’a jamais accepté ce personnage brillant et controversé. Pour Mandelson, en revanche, ce retour au gouvernement est aussi l’occasion d’aider à remettre le parti travailliste en ordre de marche, alors qu’il était jusque-là déchiré, en particulier entre partisans de Blair et partisans de Brown. Le déclencheur de cette réconciliation a été, selon Mandelson, une conférence qu’il a prononcée sur la question de la place de l’Europe dans le monde et sur les effets de la mondialisation, et qui a particulièrement impressionné Brown, dont le cheval de bataille est justement la place de la Grande-Bretagne dans la mondialisation. C’est donc sur une direction politique, et une inflexion partielle de la ligne gouvernementale, amenée par la crise, que le rapprochement des deux frères ennemis s’est fait. Il pourrait en outre être le prélude au retour au gouvernement d’anciens ministres blairistes – aussi vrai que le gouvernement de Brown manquait singulièrement de poids lourds politiques.

Ces mesures et ce changement de politique ont dans un premier temps réduit au silence les conservateurs qui ne pouvaient proposer de projets concurrents. Au contraire, ils ont même été obligés de revoir à la baisse certaines des propositions qu’ils s’apprêtaient à porter devant le public. En revanche, avec les critiques européennes, en particulier allemandes, à l’égard du plan de relance, le parti de David Cameron reprend un peu de vigueur, s’estimant justifié à critiquer les mesures proposées par le Premier ministre. En ligne de mire, en particulier, l’endettement considérable du pays qui résulte de la réponse travailliste à la crise.

L’incertitude financière et économique est considérable. Alors que la Grande-Bretagne avait paru protégée des cycles de récession au cours des dernières années, elle est cette fois frappée plus durement peut-être que d’autres pays européens, en raison d’une exposition plus grande aux fluctuations des marchés financiers en particulier. L’économie est maintenant officiellement en récession et pourrait le rester, dans les prévisions les plus optimistes, pour quatre trimestres consécutifs. Le chômage passe au-dessus de la barre des deux millions et pourrait s’accroître encore. Plus la crise dure, plus l’endettement du pays augmente. Seule petite note optimiste dans ce paysage: le niveau historiquement bas de la livre pourrait un jour favoriser les exportations britanniques – si la consommation reprend à l’extérieur…