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Les excès de la traçabilité. À propos du « suivi longitudinal » des sportifs

juin 2009

#Divers

À propos du « suivi longitudinal » des sportifs

Le suivi longitudinal des sportifs de haut niveau permet une lutte efficace contre le dopage. Rappelons-en les principes : il s’agit pour ces sportifs de se rendre disponible à des prélèvements biologiques – sang, urine, cheveux – effectués n’importe où dans le monde et à tout moment de l’année, en périodes de compétition, d’entraînement ou de repos. L’objectif est de comparer les bilans biologiques sur de longues périodes, afin de débusquer les dopages effectués hors compétition et indécelables lors des contrôles classiques, ou de révéler des évolutions suspectes au cours d’une carrière. Les sportifs ne peuvent manquer, par refus ou par négligence, cette obligation qu’à trois reprises au maximum en dix-huit mois, sous peine de sanction.

N’épiloguons pas sur la diversité de ces sanctions, identique à celle concernant le dopage avéré, en fonction des sports, des fédérations, des États, et ajoutant au relativisme caractérisant la lutte antidopage. Cette dernière, en effet, souvent présentée comme un absolu, réfère, en réalité, à des législations différentes, des listes de produits qui évoluent, des modalités d’absorption conditionnant l’interdit, des autorisations à usage thérapeutique (Aut), plus généralement à une conception de la tricherie autant articulée sur le sens profond de la règle sportive, que sur la difficile question de l’amélioration de l’humain.

Un dispositif adapté au dopage

Depuis le 1er janvier 2009, la contrainte s’est accrue, l’Agence mondiale antidopage (Ama) exigeant à présent des athlètes un emploi du temps quotidien sur une période de six mois et plus encore une « fenêtre » d’une heure par jour à disposition des contrôles. Cet emploi du temps doit être renseigné et tenu à jour par le biais d’un logiciel informatique (Adams II). Quelques voix ont commencé de s’élever, celles de joueurs de tennis, grands voyageurs et dont l’emploi du temps dépend des victoires et défaites (Andy Murray a protesté contre un contrôle effectué à 7 heures du matin, « le pantalon sur les chevilles » et Rafaël Nadal y a vu atteinte à sa liberté) ou encore le syndicat des footballeurs professionnels français ayant saisi la Cnil. On opposera, d’emblée, à ces protestations, deux arguments. Tout d’abord, ces sportifs sont des « professionnels », au regard de leurs gains ou de leur statut fédératif, dont les instances dirigeantes sont en droit d’exiger, au nom d’une lutte antidopage visant à préserver leur santé, autant que l’image et l’existence même du sport, de satisfaire à des contrôles relevant de la « règle du jeu ». Ensuite, on se souviendra que c’est en raison même de l’inventivité des dopés – urines étrangères ou poires d’urines « propres » substituées à celles du jour, etc. – et de la technicité toujours plus grande du dopage – produits masquants, dopage sanguin – que la lutte antidopage durcit ses protocoles.

Ce débat s’entoure, toutefois, de plusieurs questionnements. Pourquoi ce traitement est-il réservé aux sportifs professionnels, et plus largement au sport, ici démarqué de l’ensemble du champ social ? Premièrement, outre sa toxicité – qui, à elle seule, suffit à justifier la lutte antidopage – le dopage sportif s’inscrit sur fond d’une activité structurée constitutivement par la règle. Pas de différenciation des sports, pas de fonctionnement institutionnel sans la règle du jeu. Activité contractuelle, héritée du juridisme des Lumières et du contexte à la fois égalitariste et méritocratique bourgeois du xixe siècle, le sport moderne s’articule sur la règle, comme son schème principal. De manière beaucoup plus radicale encore que la loi, la règle sportive exclut ceux qui la bafouent et contribue en cela à la mythification d’une activité perçue comme ultime repère de pureté : tous égaux, le meilleur gagne, la performance, toujours quantifiée, est « traçable ». Pour cette raison, et la projection idéalisée de la société démocratique sur le sport qui s’ensuit, le dopage des sportifs professionnels ne semble pas acceptable.

Deuxièmement, on pourra regretter que la lutte antidopage et, d’une manière générale, la médiatisation qui l’accompagne masquent la réalité d’un dopage dans le sport amateur, quasi invisible et échappant, par la force des choses, à tout contrôle. Elle masque aussi la réalité d’un « dopage social » – addictions de toutes sortes – lié au culte de la performance et pour le moins autant signifiant que le dopage sportif. Troisièmement, on déplorera que la prévention de l’hygiène publique dans le sport, outre la lutte antidopage, taise les conséquences de cadences infernales – entraînement et compétition – sur la santé des athlètes et que la précocité croissante des enfants champions s’impose sans législation idoine.

Un contrôle à encadrer

Il n’en reste pas moins que le suivi longitudinal introduit une dimension de contrôle, inédite dans le sport et exceptionnelle dans le monde du travail. Il contrevient, semble-t-il, à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme pour atteinte à la vie privée et pointe le sport comme une activité spécifique où l’individu peut être contrôlé « en droit » (?) 24 heures sur 24, selon des techniques corporellement invasives comme la prise de sang. Qui accepterait de tels contrôles sur son lieu de travail, a fortiori sur son lieu de vacances, dans le cadre de sa vie privée ? Plus avant, au-delà de cette spécificité renvoyant au rôle social du sport, celui d’une contre-société vertueuse pour laquelle toute tricherie est un risque vital, c’est le fantasme de traçabilité de la performance et d’une traçabilité de l’humain que révèle le suivi longitudinal. D’autant que de nouvelles techniques – manipulations génétiques, nano-technologies contrôlant organes et fonctions –, au-delà de l’opportunité qu’elles créeraient de penser nouvellement le dopage et ses implications sanitaires et juridiques, supposeraient aussi des formes de contrôle et d’archivage décuplées.

On imagine sans peine le croisement de ces possibles. La conservation d’échantillons biologiques dans l’attente de nouvelles techniques de dépistage a déjà permis la réversibilité de palmarès a posteriori dans le cas d’athlètes reconnus dopés bien après la performance, ou la confirmation de suspicions, comme celle concernant Lance Armstrong et sa prise d’Epo de 1999. Le suivi longitudinal étendu sur plusieurs années pourrait logiquement inclure l’enfance de champions toujours plus précoces, dans des sports où les compétitions internationales commencent avant dix ans. Peut-on imaginer une vie ou, à tout le moins, une jeunesse entière sous contrôle biologique, le raisonnement amenant à envisager les liens de ces bilans avec des renseignements génétiques, pourquoi pas prénatals ? Que deviennent ensuite ces données, où et par qui sont-elles archivées, peut-on supposer qu’elles se généralisent ou se recoupent avec d’autres fichiers, d’ordre professionnel, économique, politique ? L’usage de nano-technologies faciliterait numérisation et contrôle à distance.

Au cœur de ces questions, la place du corps dans notre société, à la fois vecteur surinvesti de performances en tout genre – dont une quête identitaire –, enjeu moral trahissant nos modes de vie – médicalement évalués – et support technique à l’information. Au cœur également, une fois de plus le rôle du sport d’élite comme laboratoire expérimental, en l’espèce ici d’un fantasme de pureté, de traçabilité de la performance. La conjugaison de ce fantasme avec son efficience technique laisse redouter une nouvelle panoptique. Toujours plus investigué, observé, transparent, le corps livre les individus à des classifications. Des puces électroniques insérées dans l’épaule informent sur la solvabilité bancaire des clients et dispensent du paiement matériel dans une boîte de nuit espagnole. Des scanners corporels ont été expérimentés quelques jours à l’aéroport de Nice, cousins de ceux qui pourraient bientôt prédire nos maladies futures. Une société américaine monnaie votre bilan génétique en lui associant les probabilités de contracter une maladie grave.

Dans ce contexte, le suivi longitudinal des sportifs, sorte de Big Brother des consommations alimentaires et médicamenteuses, des potentiels physiques, d’une histoire biologique personnelle, d’une généalogie de la performance annonce une ère nouvelle du contrôle. Il interroge non seulement sur le respect de la vie privée, mais aussi sur la médicalisation de l’existence, le réductionnisme biologique, sur la conception du corps comme réseau publicisé, informatisé, sur la production enfin d’un corps ad hoc, pour un individu ad hoc. D’où l’urgence d’une réflexion éthique sur la notion de traçabilité appliquée aux individus.

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    Université Paris Descartes, Cerses Umr 8137.