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Dans le même numéro

Les nouveaux contours de l'État. Introduction

mars/avril 2010

#Divers

A-t-on parlé trop vite de « sarkozysme1 » ? Nous expliquions ici même il y a deux ans et demi, et alors que le Président était au faîte de sa popularité, que le sarkozysme était moins une idéologie cohérente amenée à bouleverser la France qu’un symptôme des évolutions de la société. Une manière d’exprimer les angoisses face au présent (mondialisation, montée des insécurités, défiance à l’égard du politique), plus qu’un corps de doctrines susceptible d’y remédier.

Où en sommes-nous alors que le quinquennat entre dans sa seconde période ?

Les intuitions du candidat Sarkozy sur l’éloge du travail et le retour de la confiance économique par les baisses d’impôts se sont fracassées sur les contraintes issues de la crise économique internationale d’une gravité imprévisible. Sur ce terrain, il ne reste plus au Président qu’à plaider pour les vertus du « pragmatisme » et d’une mobilité dans l’action qui tranche toujours avec l’immobilisme résigné de son prédécesseur. Pugnace dans l’adversité, il doit maintenant s’adapter aux circonstances mais accepte officieusement de ne pouvoir plus que limiter les dégâts. Loin des ambitions téméraires sur la « refondation du capitalisme », il reste quelques réformes qui sont d’ores et déjà compromises par le poids considérable des déficits. Cela veut-il dire que, la première curiosité médiatique passée et les péripéties personnelles tempérées, il ne reste du sarkozysme qu’un pragmatisme des plus communs, rehaussé d’une touche d’agitation médiatique ?

À mi-mandat, la lassitude du commentaire politique s’affiche : c’est à tort qu’on parle autant du Président. Sa plate-forme de campagne n’a plus de sens après le séisme de la crise financière, sa capacité à réformer devient incertaine, son originalité s’émousse à l’épreuve du pouvoir. On n’aurait affaire, tout bien considéré, qu’à la droite traditionnelle française. Pas de quoi discourir sur ce qui change, juste une perte de temps2. Il est vrai que la figure du Président, après avoir saturé les rubriques « célébrités » de la presse à images, ne sollicite aujourd’hui presque plus que l’imagination des chroniqueurs et auteurs de « billets d’humeur » dont l’ironie permanente sur l’action publique affaiblit la classe politique dans son ensemble3. Laissons donc la personnalisation du commentaire politique aux humoristes. Soit, mais ne négligeons pas au passage les transformations en cours des pratiques de pouvoir.

Qu’observe-t-on depuis la crise de 2008 ? Un retour de l’État, sommé de sauver dans l’urgence un système bancaire au bord de l’effondrement. Mais comment ce « retour » s’opère-t-il et que traduit-il des évolutions de l’action publique ? Au-delà du sauvetage budgétaire, du recours au déficit, à l’emprunt et à la dette, les registres de l’intervention publique ont été profondément revus durant ces dernières années, et il se pourrait que le sarkozysme se caractérise d’abord par cet interventionnisme d’un nouveau genre. L’action du président de la République témoigne d’un recours complexe au volontarisme de l’État remixé à la rigueur budgétaire et panaché de privatisation. Là où les effets de la crise réduisent les marges de manœuvres économiques, il demeure tout de même la possibilité de transformer l’« art de gouverner ». On ne peut donc dissocier la description de l’action du président de la République d’une analyse de la situation de l’exécutif dans l’équilibre institutionnel des pouvoirs et de ce « retour » à l’État développant des modes d’action inédits.

Les apprentissages de l’exécutif

Depuis deux ans et demi, l’exercice du pouvoir a-t-il changé le Président et celui-ci, réciproquement, a-t-il transformé l’exercice du pouvoir ? Dans le comportement affiché, il a ralenti le rythme, il canalise son activité. Il a quitté ses ray-bans, on ne le voit plus transpirer en jogging et, après avoir affiché des goûts de béotien4, il fait savoir qu’il lit les classiques et qu’il découvre le grand cinéma. Mais le verbe présidentiel, lyrique dans le registre commémoratif et prosaïque dans le traitement des affaires courantes, peine à rassurer l’opinion qui voit s’enchaîner les difficultés sociales. La stratégie de communication (décryptée ici par Pierre Musso) commence à tourner à vide. S’il cherche à rester crédible en tenant ferme sur ses promesses de campagne (en particulier les plus intempestives, comme le bouclier fiscal), le Président n’est pas sûr d’emporter la conviction sur un projet d’ensemble ni d’éviter le blocage sur la réforme des retraites, présentée comme le prochain grand chantier social. D’autre part, rarement une politique de nominations n’aura paru aussi déséquilibrée et marquée par le bon vouloir du seul Président. Le constat d’impuissance se double donc au moins d’une réaffirmation souveraine du pouvoir exécutif qui intervient à outrance dans le domaine qui relève encore de sa compétence : l’administration et les grandes institutions publiques. Pour une nomination contestée publiquement et finalement abandonnée (à la tête du parquet de Paris5), combien de nominations à des postes moins visibles mais tout aussi dénuées de contrôle ou de respect des règles implicites de l’État ? La faiblesse des contre-pouvoirs était connue dans les institutions de la Ve République, elle devient éclatante. Il apparaît même que la dignité de la fonction supposait une certaine retenue dans l’usage des prérogatives dont jouit le Président. Cette autolimitation, pour certains constitutionnalistes, serait plus conforme au génie républicain que la construction de checks and balances anglo-saxons. Mais, à tout prendre, des garanties constitutionnelles ne valent-elles pas mieux que des usages, même républicains ? Les institutions de la Ve, en tout cas, sont déjà transformées par la présidence de Nicolas Sarkozy (voir l’analyse de Lucile Schmid).

Un rapport de force permanent

L’apaisement est-il en trompe-l’œil ? Il n’est en tout cas pas de mise sur le terrain des corps de l’État où les occasions de friction entre la volonté présidentielle et les institutions sont nombreuses, comme on l’a vu lors des réformes des cartes militaire, judiciaire et hospitalière. Il en va de même vis-à-vis du Parlement, que la réforme constitutionnelle disait vouloir revaloriser, et dont le rôle délibératif est contourné dans des proportions inouïes au nom de l’efficacité et de l’urgence6. Même les groupes Ump renâclent devant une telle inflation législative, et Jean-François Copé fait carrière dans un registre où on ne l’attendait pas : celui du respect constitutionnel de la séparation des pouvoirs. Vis-à-vis de la justice, la magistrature se voit dénier la possibilité de jouir de son indépendance, alors même qu’une réforme très préoccupante se prépare (voir l’entretien final avec Mireille Delmas-Marty). Ce cas est tout à fait exemplaire du style sarkozyste de gouvernement : affaiblir une institution avant de la réformer. La méthode est hasardeuse puisqu’elle produit inévitablement de la défiance chez les principaux intéressés. Mais si la stratégie de l’affaiblissement réussit, la réforme passe plus aisément. On se souvient des propos peu amènes du Président à l’égard des enseignants-chercheurs : ils n’ont pas empêché l’adoption de la réforme des universités, même au prix d’un conflit social. Dans ce domaine, les projets actuels de réforme de l’enseignement supérieur et des grandes écoles participent aussi d’une volonté de bousculer les élites traditionnelles du savoir et du diplôme.

Le déséquilibre institutionnel s’exprime encore sur le chantier territorial, lieu privilégié d’affrontement entre le pouvoir central et les communes, départements et régions. En supprimant la principale source de financement des départements et des régions, la taxe professionnelle, le président de la République a lancé une recomposition des relations entre le centre et la périphérie qui traduit aussi une forme de « retour » à l’État central. Sur tous ces sujets, Nicolas Sarkozy a cherché à mettre en scène une volonté réformatrice contre la France des « corporatismes » (juges, haute fonction publique, élites universitaires, notables de province7…).

C’est pourquoi le sarkozysme se caractérise toujours par la difficulté de s’y opposer (voir l’article de Michaël Fœssel et l’entretien avec Myriam Revault d’Allonnes). S’il faut constater un échec du sarkozysme, que dire de l’antisarkozysme, qui ne renforce guère le crédit politique de la gauche ? Avec un Premier ministre systématiquement plus populaire que le Président, on peut se demander si la recomposition politique la plus importante n’a pas lieu à droite (voir l’article de Michel Marian). Depuis son arrivée à l’Élysée, Nicolas Sarkozy n’a cessé de perturber le clivage gauche/droite, en tirant parti des effets inespérés de l’ouverture et de la triangulation (qui consiste à s’emparer des thèmes du camp adverse pour mieux le neutraliser et dérouter les électeurs) avec sa critique du capitalisme ou sa « conversion » à l’écologie (le correspondant à Paris du New York Times, Steven Erlanger, nous livre ici ses impressions sur cette manière de juxtaposer les thèmes).

Les élections régionales apporteront-elles un éclairage sur les rapports de force politique entre gauche et droite ? Même si elles peuvent se montrer favorables aux socialistes, en exprimant, sur un nouveau terrain politique, une préférence des Français pour les situations de cohabitation, cela ne signifie pas que le parti socialiste soit jugé plus crédible que la droite pour mener l’action politique au niveau national. Au contraire, c’est surtout le pragmatisme des socialistes qui est apprécié à l’échelle locale. Et le parti socialiste s’est bien gardé d’élaborer, à partir de la diversité de ses expériences régionales, une plate-forme programmatique nationale retenant le meilleur des projets locaux. On peut même se demander dans quelle mesure ce partage des tâches entre un pouvoir national détenu par l’Ump et un pouvoir local détenu par le PS n’est pas un scénario qui convient particulièrement bien aux barons socialistes, à l’abri, dans leurs fiefs, des turbulences du national.

La question du partage des rôles entre pouvoir local et pouvoir national recèle donc bien des faux-semblants et des stratégies peu lisibles. On oppose d’ailleurs globalement pouvoir central et collectivités territoriales comme si les communes et les régions, en plus de leurs différentes inclinations politiques, poursuivaient des stratégies communes. Même la commune, l’échelon le plus symbolique de la culture républicaine, est en pleine transformation du fait des regroupements presque systématiques (et bientôt obligatoires) sous forme de communautés de communes (complétées par les communautés urbaines et les communautés d’agglomération). Pour sa part, l’institution la plus significative du développement local, la métropole, ne correspond à aucune échelle administrative et se trouve en porte à faux avec chacun des trois échelons (commune, département, région), le cas du Grand Paris concentrant de manière caricaturale toutes ces contradictions, tout en masquant l’importance du thème métropolitain en province (avec le Grand-Lyon, la Communauté urbaine de Bordeaux, etc.). Enfin, le sujet ne peut s’enfermer dans les méandres et les subtilités de l’organisation administrative française, qui n’en manque pas, il n’a de sens que s’il permet de mieux appréhender la signification de l’action locale à l’heure où les territoires se transforment en fonction des flux de la mondialisation (voir les articles d’Olivier Mongin et Jacques Donzelot, ainsi que l’entretien avec Sophie Donzel, adjointe au maire de Nanterre).

Comme le montre cette transformation territoriale, le jeu d’acteurs est profondément modifié. On ne se trouve plus dans la situation classique de « jacobinisme amendé » décrite par Pierre Grémion où le pouvoir central, sous couvert d’un centralisme affiché, négocie avec des notables locaux les accommodements permettant le bon fonctionnement institutionnel. Les élites traditionnelles sont bousculées, l’action de l’État, entre délégation, contractualisation et réaffirmation du rôle des préfets, est moins lisible (voir l’article de Marc-Olivier Padis, le bilan des réformes dressé par Pierre-Yves Cossé, les analyses de Matthieu Angotti sur le Rsa et de Tanguy Le Goff sur la sécurité). Surtout, l’État se rend compte que les manettes d’action ne sont plus à portée de main : comment défendre l’emploi industriel quand le propriétaire d’une usine qui ferme n’est plus sur le territoire national ? Comment éviter les délocalisations avec des acteurs économiques internationalisés ? Comment réindustrialiser quand on a perdu les compétences manufacturières ?

L’État tente d’imposer ses règles par la contrainte budgétaire et par le rapport de force. Le « retour » de l’État est donc propice aux malentendus, comme si l’on pouvait restaurer l’action providentielle de l’État de la période des trente glorieuses. On caractériserait mieux la politique actuelle en parlant d’accompagnement politique du changement de la culture administrative.

Les changements réels sont peut-être les plus discrets. De grands débats occupent le devant de la scène, qui portent sur l’identité nationale ou sur la burqa. Le porte-plume de l’Élysée, Henri Guaino, fait vibrer la rhétorique républicaine pour donner un semblant de panache à une action qui, sur les questions d’identité et d’appartenance, manque singulièrement de hauteur de vue. On risque donc de passer à côté d’inflexions discrètes tout autant que déterminantes. La presse, longtemps paralysée ou subjuguée, tente de construire un droit de suite, comme avec la rubrique « désintox » de Libération. Cela ne veut pas dire que les débats orchestrés par le Président ne laissent aucune trace. En dépit de son échec médiatique – il faut reconnaître pour une fois que la presse ne s’est en général pas laissée piéger –, les discussions sur l’identité nationale ont démontré que la nouvelle présidence a marqué une rupture sémantique (voir Joël Roman). La droite « décomplexée » existe bel et bien, même lorsqu’elle prend la figure d’un ancien responsable de gauche. De même qu’existent les réactions allergiques et démesurées au sarkozysme que l’on peut voir à l’œuvre sur l’internet.

À force de briser des tabous, le Président a aussi placé son règne sous le signe de la polémique permanente, qui a malheureusement peu à voir avec la culture du conflit qui peut irriguer la démocratie.

  • 1.

    Voir le numéro « Qu’est-ce que le sarkozysme ? », Esprit, novembre 2007.

  • 2.

    Voir l’essai du chroniqueur politique de France Inter, Thomas Legrand, Ce n’est rien qu’un président qui nous fait perdre du temps, Paris, Stock, coll. « Parti pris », 2010.

  • 3.

    Voir Olivier Mongin, « Stéphane Guillon, quel pouvoir pour la dérision ? », Esprit, mai 2009.

  • 4.

    Voir l’article de Philippe Lançon, « Nicolas Sarkozy et la princesse de Clèves, une love story contemporaine », Critique, novembre 2009.

  • 5.

    À propos du « jeu de chaises musicales » dans le corps judiciaire, voir l’entretien consterné mais distant avec Philippe Bilger dans Le Monde du 17 janvier 2010.

  • 6.

    « Depuis le début de la législature actuelle, en 2007, pas moins de 117 projets ou propositions de loi ont été adoptés, sans compter les conventions internationales. Et, pour 60 % d’entre eux, la “procédure accélérée”, censée rester exceptionnelle, a été utilisée », dans « Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie des lois », Le Monde, 27 janvier 2010. Voir aussi Stéphane Rials, « Sarkozy ou la montée des incivilités constitutionnelles », Libération, 15 septembre 2009.

  • 7.

    Voir notre éditorial « Nicolas Sarkozy contre la France des corporatismes ? », Esprit, mars-avril 2009.

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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