Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Un monde incompréhensible ?

par

Esprit

juin 2010

#Divers

Une crise de plus, encore une crise… Plus grave que les précédentes ? Peu importe, il n’y a d’emblée pour nos commentateurs/experts (toujours les mêmes) pas d’autre issue que de s’interroger sur la sortie de la crise financière dans un premier temps (d’où la liturgie permanente du Cac 40 chargée de nous rassurer sur les marchés confiants, ou non, en l’euro !). Puis de s’inquiéter des conséquences sociales dans un deuxième temps. La croissance toujours attendue n’est pas au rendez-vous ! N’importe : la rigueur en voie d’être imposée par le gouvernement de droite affecte des mesures sociales (APL, RSA) plus que le bouclier fiscal tandis qu’à gauche on ne lésine pas, dans les programmes annoncés, sur les dépenses publiques au risque de se cacher derrière grands emprunts et endettements qui font croire à de faux naïfs au retour de l’État keynésien. La crise est plus grave que jamais ! Mais on se rassure en saluant nos morceaux de bravoure (il est vrai que notre Président s’est donné hardiment à la tâche « européenne ») alors que le Fmi fait du Fmi en plus grand et que nos États s’accordent pour ne pas succomber les uns après les autres. L’histoire va vite, les séquences se succèdent sans qu’on puisse non pas s’arrêter mais simplement prendre un peu de distance. C’est-à-dire réfléchir un peu.

Qu’est-ce qui empêche de penser un petit peu alors que nos élites économiques continuent à tenir les rênes ? Ce n’est pas l’intelligence ni la subtilité qui manquent mais un peu de cette réflexion sans laquelle on ne touchera plus terre et on écrasera le réel sous les théorèmes. C’est donc bien notre « relation au réel », indissociable qu’elle est de notre représentation de ce qui se passe dans le monde, qu’il faut scruter. Pour interpréter et transformer, ne faut-il pas une description critique minimale ? N’est-ce pas ce que nous ont appris les penseurs du soupçon aujourd’hui tous déconsidérés (pauvre Freud !) comme si le soupçon n’avait plus de place ?

De fait, nous voyons très mal car nous oscillons désormais entre une approche qui ne sait plus délimiter notre réalité proche ou lointaine et une autre qui, à l’inverse, la limite drastiquement. Bref, deux lectures du réel fort contrastées s’imposent et embrument les esprits. Il y a une double focale, l’un est trop large, l’autre trop étroite : ou bien le réel est dévalorisé au profit d’un excès des possibles, c’est tout le sens de la révolution technologique qui libère à l’extrême la puissance illimitée du virtuel ; ou bien le champ des possibles est limité à une vision restrictive, celle d’une pratique de l’économie rivée à une représentation orthodoxe du marché. Celle de l’homo oeconomicus, celui qui a un seul but (l’intérêt égoïste), une seule méthode (l’optimisation), l’unique étalon de la valeur marchande, et comme référence décisive le prix (« je vaux ce que je coûte »).

Cet état de fait conduit à une situation qui crée des « disjonctions » et des « disjonctés » : d’une part, l’« illimitation » d’un réel spongieux et protéiforme car tiré par le virtuel qui mise sur tous les claviers du possible et, d’autre part, un réel capté et « limité » par une logique économique aspirante et restrictive. Plus encore, ces deux visions des choses peuvent s’accorder comme on l’a vu dans le cas de la crise des subprime qui est incompréhensible sans le recours au virtuel. Tel est l’état flou et ambivalent d’un réel qui ne sait plus se limiter tout en se courbant devant les impératifs limités de l’économique. Quel brouillage ! Quelle irresponsabilité ! En effet, la marchandisation à outrance oublie que le marché, la monnaie et la terre sont des fictions qui ont un effet sur nos vies et doivent donc être « vivables », « soutenables » et « durables ».

Pour faire du marché un principe général de la régulation de la vie économique, il faut faire comme si la terre, le travail et la monnaie étaient des marchandises, alors que ce n’est pas bien sûr le cas. L’économie de marché repose aussi sur des fictions juridiques. Or les fictions juridiques ne sont pas des fictions romanesques : elles ne sont soutenables qu’à la condition d’être humainement vivables1.

Dès lors, comment s’y retrouver dans ce capharnaüm labyrinthique d’une réalité à double face, à double tranchant, entre trop-plein et restriction, entre desserrement des possibles à l’infini et resserrement marchand, entre « illimitation » et limitation ? Invoquer le politique une fois encore ! Mais comment faire de la politique si le réel échappe ? Comment interpréter et transformer si on ne sait plus où on est, où on en est ! Le risque est qu’il ne reste plus de la politique que du pouvoir et de l’histoire en cours des processus…

  • 1.

    Alain Supiot, l’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Paris, Le Seuil, 2010, p. 60.