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Les travaillistes britanniques entre deux eaux

novembre 2010

#Divers

La rentrée politique britannique, traditionnellement marquée par le congrès annuel des différents partis, a achevé la recomposition politique entamée avec la première défaite des travaillistes depuis 1992. Les libérauxdémocrates continuent d’assumer dans des tensions inévitables la participation au gouvernement conservateur. Même s’ils en sont pleinement partenaires, la ligne générale les oblige à assumer un certain nombre de mesures qui ne faisaient pas partie de leur programme initial : une politique économique faite de réductions budgétaires considérables ou la prochaine réforme des droits d’inscription dans les universités, qui supprimera probablement le plafond de ces droits (actuellement un peu plus de 3 500 euros annuels par étudiant). Les conservateurs présentent un front relativement uni, menés par un Cameron qui jouit d’une estime générale indéniable et portés par le plaisir d’être de retour aux affaires. La prochaine échéance cruciale pour le gouvernement se situe le 20 octobre, lorsque la revue générale des dépenses sera rendue publique. Avec l’élection de leur nouveau leader, Ed Miliband, en conclusion d’une campagne interminable, le congrès de rentrée des travaillistes a éclipsé celui des deux autres partis.

Solder l’héritage du New Labour

La campagne en vue de l’élection du nouveau leader travailliste est menée dans une atmosphère crépusculaire pour le New Labour. Après les notices nécrologiques qui avaient fleuri à la suite de la défaite électorale de mai, voici venu le tour des mémoires publiés par les concepteurs du New Labour. Peter Mandelson est le premier à sortir un ouvrage qui prétend tirer toutes les leçons de cette phase importante de la vie politique britannique. En juillet, cette publication fait grand bruit, car chacun y cherche les passages les plus sensationnels, en particulier les conflits de personnes entre les trois principaux architectes du New Labour, Blair, Brown, et bien entendu Mandelson, qui intitule son livre le Troisième homme, afin d’être certain qu’on ne l’oublie pas... L’étonnante carrière de Mandelson fait que cet inspirateur de l’idéologie travailliste au cours des quinze dernières années n’aura en fin de compte passé que quatre ans au pouvoir, forcé de démissionner à deux reprises pour des scandales mineurs. Les deux dernières années l’ont en revanche vu acquérir un pouvoir considérable, véritable vice-Premier ministre de Brown : c’est lui qui a sauvé Brown de l’activisme putschiste des blairistes nostalgiques. Mais de ces mémoires, il ne ressort finalement que des choses connues, dans les grandes lignes au moins : l’histoire d’une relation compliquée au cœur du parti au pouvoir, un conflit de personnes plus encore que des vues divergentes sur la politique à mener. Les mémoires de Tony Blair, parus à la rentrée, ont dépassé l’ouvrage de Mandelson sur la liste des meilleures ventes. Ils ont présenté un Blair tel qu’en lui-même : sûr de lui, leader inspiré et sans regrets véritables. Les rapports avec Brown y sont évidemment disséqués et les commentaires sur celui-ci ne le ménagent pas. Blair suggère même qu’il ne pouvait se débarrasser de son encombrant chancelier, potentiellement plus nuisible à l’extérieur du gouvernement qu’à l’intérieur – ce qui reste à prouver, car, pour finir, Brown a réussi à faire partir Blair, dans les pires conditions pour les deux hommes. Sur la guerre d’Irak, rien de nouveau : Blair admet quelques erreurs mais il justifie néanmoins l’intervention, et suggère que des remèdes identiques peuvent être administrés à l’Iran...Tout en cherchant à rétablir la vérité du New Labour, ces mémoires viennent conclure la période, comme s’il s’agissait de ne laisser personne d’autre dire combien extraordinaire fut cette aventure politique.

Miliband contre Miliband

Pendant ce temps, cinq candidats à la succession de Brown à la tête du parti rivalisaient d’habileté pour essayer de convaincre les députés travaillistes, les militants et les syndicats de leur aptitude à mener le parti vers de nouvelles victoires. Si l’on excepte Diane Abbott, candidate qui incarnait la gauche du parti, les quatre autres prétendants avaient quelques ressemblances. Tous issus de Cambridge ou d’Oxford, tous associés d’une façon ou d’une autre à l’équipe précédente, ils représentent la deuxième génération du New Labour. Andy Burnham avait été ministre de la Santé dans le gouvernement Brown, Balls avait été le bras droit de Brown aux finances et était ministre de l’Éducation jusqu’en mai dernier, Ed Miliband était ministre à l’Énergie et au Changement climatique, tandis que David Miliband était le dernier ministre des Affaires étrangères travailliste. Il est apparu bien vite que l’affaire se jouerait entre les deux frères Miliband, ce qui a permis aux médias de développer assez vite un feuilleton à sensation décrivant la lutte entre les frères rivaux. Au-delà de l’anecdote sentimentale, le positionnement des deux candidats s’est fait clairement sur la question de l’héritage du New Labour. David Miliband, qui avait été, dès les débuts, associé à Tony Blair, revendiquait pleinement cet héritage, y compris dans ce qu’il avait de plus douteux (la guerre d’Irak par exemple). La voie était donc libre pour qu’Ed Miliband se livre au droit d’inventaire (l’étendant en particulier à la guerre d’Irak, avec d’autant plus d’aisance qu’il n’était pas député au moment du vote...).

La défense d’une ligne clairement identifiée aux années Blair a fini par coûter cher à David Miliband, et d’aucuns ont vu dans le soutien de Mandelson le symbole d’une défaite annoncée. En revanche, Ed Miliband, qui avait pourtant été le rédacteur du programme travailliste aux dernières élections et le négociateur (avec Balls) des accords ratés de coalition avec les libéraux-démocrates, pouvait adopter une ligne plus contestataire, ce qui lui permit de bénéficier du soutien de grands anciens comme Neil Kinnock, et surtout, des syndicats. Le paradoxe du système de scrutin pour choisir le leader fait que, si David Miliband avait davantage de suffrages parmi les membres du parti et les députés du groupe parlementaire, ce sont les syndicats qui ont permis à son frère de l’emporter. Les conservateurs s’en sont frottés les mains, lui donnant le surnom de « Ed le rouge ».

Mais loin d’identifier une ligne politique, on peut voir dans cette victoire un plus grand sens de l’opportunisme politique, Ed Miliband sentant qu’il fallait aller chercher la victoire sur la gauche du parti, quitte à se déjuger par la suite : le véritable héritier de Tony Blair est peut-être le plus jeune des deux Miliband. Après plusieurs mois de campagne, les travaillistes se retrouvent donc avec un jeune leader de quarante ans, parachevant ainsi le renouvellement total de la classe politique britannique amorcé avec David Cameron puis avec Nick Clegg : les trois grands partis ont des dirigeants nés en 1966, 1967 et 1969.

Une cure d’opposition

Reste à savoir quelle va être la ligne politique qu’Ed Miliband va imprimer au parti travailliste. Pour l’heure, ses discours ont donné l’impression de ménager la chèvre et le chou, de continuer à tenir une ligne « de gauche », tout en veillant à ne pas inquiéter à la fois les partisans de David (qui s’est mis en retrait de la vie politique suite à sa défaite) et les blairistes qui restent nombreux au sein du parti. L’élection du cabinet fantôme (shadow cabinet) a permis de poursuivre le rajeunissement du personnel politique, puisque nombre des grands anciens n’y figurent plus (Jack Straw, Alistair Darling, etc.). Seul poids lourd de la précédente équipe, Alan Johnson, le très respecté ancien ministre de l’Éducation et ministre de l’Intérieur, devient chancelier fantôme. L’attribution du poste le plus important de l’opposition à cet ancien partisan de David Miliband signe bien sûr une volonté de réconciliation, mais permet surtout aux travaillistes de placer en face du chancelier, George Osborne, dont les choix financiers font débat, un véritable professionnel de la politique. Ed Balls qui espérait bien obtenir ce poste prend en charge les Affaires intérieures, tandis que sa femme, Yvette Cooper, obtient le poste des Affaires étrangères (c’est elle qui avait obtenu le plus de voix à l’élection du cabinet fantôme). Ce cabinet fantôme est également féminisé, puisqu’on y compte huit femmes, ce qui est encore loin de la parité, mais représente un pas en avant, et de nouvelles députées y font leur apparition, comme les sœurs Eagle ou Mary Creagh.

La vérité est que le parti travailliste se prépare à une cure d’opposition : pour l’instant, le gouvernement reste populaire dans le pays, et même si, à la suite du congrès travailliste, le New Labour fait une percée dans les sondages, il est indéniable que la coalition des conservateurs-libéraux-démocrates fonctionne bien. Pour que les travaillistes parviennent à l’ébranler, il faudrait qu’ils puissent s’appuyer en particulier sur les libéraux-démocrates déçus de gouverner avec les conservateurs, et qu’ils décident eux aussi de s’orienter vers des politiques de coalition. Il n’est pas sûr que ce soit là, pour l’instant, l’instinct d’Ed Miliband. Reste alors à construire un véritable programme d’opposition, en particulier sur la question économique. C’est sur la vitesse de réduction des déficits en particulier, et sur la nécessité de stimuler, ou non, l’économie, que vont se jouer une partie des débats. Ed Balls avait par exemple défendu l’idée qu’il fallait différer la réduction des déficits, priorité absolue des conservateurs, pour investir dans l’économie. Il appartient à Miliband et à Johnson de construire une réponse adaptée à l’activisme des conservateurs dans le domaine économique. Sur la question éducative, le rapport attendu au mois d’octobre sur la réforme des universités doit également permettre aux travaillistes de clarifier leur position sur le financement de celles-ci, ainsi que sur la libéralisation du système éducatif engagée par le ministre de l’Éducation, Michael Gove. Les débuts de réponse ne devraient pas tarder…