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Positions – 1914 : questions pour une commémoration

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Collectif

Un étrange événement est annoncé aujourd’hui en France et en Europe par la météo historique et politique la plus officielle : la commémoration du commencement d’une guerre, et pas n’importe laquelle : la « Première Guerre mondiale », celle de « 14 » ! Or, il est une seule chose qui puisse véritablement donner un sens à une telle célébration – un sens dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est bien loin d’être garanti à ce jour : ce serait, selon nous, de saisir cette occasion pour revenir sur tout ce qui commence en « 14 », ou bien entre 1914 et 1918, et même encore en 1919-1920 (avec les traités censés mettre fin à la guerre), et qui, loin d’être fini ou terminé avec elle, ne cesse sans aucun doute de continuer depuis, voire de recommencer, ou du moins de menacer de le faire.

De ce point de vue, il est loin d’être sûr que le Centenaire de 2014 soit bien engagé. Lié à un rapport présenté au président de la République à la fin du précédent quinquennat, un programme commémoratif avait été esquissé. Il proposait une commémoration étatique de l’ensemble de la guerre à l’été et à l’automne 2014, les collectivités locales prenant la suite lors des années suivantes, avant que l’État ne reprenne la main en 2018. Autant de propositions qui n’avaient pas eu le temps d’être validées par le pouvoir politique, avant que l’élection du printemps 2012 ne vienne changer la donne sans qu’un programme alternatif soit mis sur pied à l’heure où ces lignes sont écrites. Dans un tel contexte, le risque de l’improvisation est grand, comme la tentation festive, sur le modèle du bicentenaire de la Révolution française de 1989. Or, 2014 est une célébration grave. Ce centenaire-là ne saurait être une fête.

Car ce qui commence en 14, d’abord, et qui ne s’est certes pas achevé depuis, n’est pas simplement une bataille ou une série de batailles : c’est l’épreuve d’une violence de masse, et d’une violence extrême. L’histoire a mis bien longtemps à le reconnaître, à y voir un fait central, et il serait paradoxal et à vrai dire scandaleux qu’on l’oublie de nouveau aujourd’hui, à l’heure du centenaire le plus officiel. Le bilan de « 14 » ne tient pas seulement à la mortalité de masse produite par l’immense conflit. L’« acquis de violence » a trait aussi à l’extension du phénomène concentrationnaire, apparu dès la charnière du xixe et du xxe siècle, mais qui trouve au cours des années de guerre une systématisation nouvelle ; il tient au ciblage des populations désarmées, qui désormais incarnent aussi l’ennemi : le génocide des Arméniens perpétré en 1915 constitue la pointe extrême de cette logique nouvelle de l’élimination. À quoi s’ajoute l’après-coup : les deux grands totalitarismes du xxe siècle ne l’ont pas emporté – l’un en 1917, l’autre en 1933 – en raison seulement de l’ampleur des ruines laissées par le conflit : atroces héritiers des grandes attentes véhiculées par la guerre, ils ont réinvesti dans le champ politique les pratiques de violence qu’elle avait générées.

L’oubli serait grave aussi pour trois autres raisons : parce que cette épreuve de la violence est un des enjeux majeurs du moment présent et que le spectre des « consentements meurtriers » qui l’accompagne est loin d’avoir disparu ; parce qu’elle est au cœur du regard rétrospectif que l’on peut porter sur le siècle tout entier, avec en lui la Seconde Guerre mondiale et ce qui a suivi ; parce que, enfin, bien loin de seulement s’être mobilisées dans les nationalismes les plus ravageurs, la philosophie, la science et la médecine s’y sont confrontées dès 1914, les ont pensés, analysés. Ce fut l’invention de la notion de trauma par des neurologues et des psychanalystes, la découverte de la pulsion de mort ou de la morale close, opposée à la morale ouverte, par Freud et Bergson, enfin la découverte par l’Europe de la précarité de sa propre culture.

Ce qui a commencé en 14, et qui n’est pas achevé non plus, ce sont bien pourtant les mobilisations intellectuelles, elles aussi les plus violentes : les justifications des violences que l’on vient d’évoquer et la mise à l’épreuve des doctrines politiques qui s’élaboraient alors dans des démocraties encore fragiles. En France, depuis la guerre de 1870, la République avait su faire appel à ses élites intellectuelles pour défendre ses valeurs fondatrices. Durant l’affaire Dreyfus, les clercs avaient même su se mobiliser contre la République gouvernante au nom de valeurs républicaines trahies par l’erreur judiciaire et ses conséquences. Le déclenchement du conflit mondial réactiva ces réflexes républicains en les actualisant. La « guerre du droit » puisa dans le patrimoine d’une pensée politique entée sur la Révolution française et nourrie des sciences sociales promues par l’Université républicaine au rang de savoirs légitimes. « 14 » put trouver les couleurs d’une nouvelle affaire Dreyfus aux yeux de nombre d’intellectuels progressistes.

Ce qu’inaugure 14, c’est bien une ambivalence fondamentale de la guerre et de la paix elle-même : la paix n’est pas toujours juste, pour peu qu’elle entretienne la haine, et tout dans la guerre n’est pas injuste. Sans toujours renoncer aux idéaux pacifistes d’avant-guerre, nombreux furent ceux qui consentirent à défendre la nation menacée, voire trouvèrent dans cette défense des ressources morales et spirituelles nouvelles. Tout en n’ignorant pas la nature de la tragédie en train de se dérouler, certains se rencontrèrent pour interpréter la guerre comme une source possible de régénération qui n’était point à dédaigner, au risque de se compromettre dans la justification d’actes et de pratiques que tout dans leurs convictions morales les poussait à condamner. La nation, minée par les abandons d’une civilisation bourgeoise amollie que dénonçaient plusieurs enquêtes journalistiques d’avant-guerre, trouvait en elle une « divine surprise » qui lui rendait une densité en train de se perdre, déjà perdue peut-être.

Ce qui a commencé en 14 ne s’est donc pas achevé ; cela ne s’est pas achevé, en particulier en 1989, avec ce bicentenaire ouvrant un « âge des commémorations », à défaut d’être, comme certains l’ont cru dans la conjonction entre le défilé festif à Paris et la chute du mur à Berlin, la « fin de l’histoire1 ». Dire que la Première Guerre mondiale n’est pas terminée, c’est dire qu’elle fut la « première catastrophe » de notre contemporain. C’est dire qu’il faut prendre en compte tout ce qui avec elle a commencé : le siècle des violences, des génocides, des totalitarismes, mais aussi du droit international, de la « solidarité des ébranlés », si profondément décrite par Pato?ka dans l’épreuve des tranchées, et de l’Europe si celle-ci se décide à affronter son histoire et ses déchirements au lieu de masquer son délitement sous un consensus de façade.

  • 1.

    Sur le « moment » 1989, voir Esprit, octobre 2009, « Ce qui nous reste de 1989 ».