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Conflits extérieurs, violence intérieure

février 2015

#Divers

La brutalité de l’acte autant que la portée symbolique d’une tuerie dont les premières victimes visées étaient des journalistes, action à laquelle a succédé un massacre de clients faisant leurs courses à la veille du shabbat dans une épicerie kasher, a donné à l’événement son exceptionnelle gravité. Comme si à travers ces cibles, au message convoyant la haine de la parole s’ajoutait celui de la haine des juifs pour signifier la destruction des fondements de la sociabilité : la reconnaissance et l’échange.

Le 11 Septembre français ?

La difficulté à nommer l’événement autrement que par analogie avec un autre événement, emblématique celui-là, de la violence terroriste moderne, plaide pour cette approche, qui tend d’abord à marquer la centralité d’une éruption de violence dont les contours échappent aux paramètres habituels. La comparaison s’est ainsi imposée avec les attentats du 11 Septembre, le rapprochement entre les attaques de Paris et celles de New York en 2001 pouvant pointer la puissance de l’événement et donner notamment au terrible assassinat des journalistes de Charlie Hebdo la force d’un ébranlement symbolique. De ce point de vue, au plan émotionnel et au plan de la césure qu’ils introduisent dans la vie nationale entre un « avant » et un « après », les deux événements peuvent très légitimement présenter des similitudes. Jürgen Habermas avait parlé à l’occasion du 11 Septembre d’un « travail de l’événement », de sa Wirkungsgeschichte, c’est-à-dire de sa capacité à travailler l’histoire et de la manière dont l’histoire en retour le travaillerait, seule capable de déterminer à terme « son ordre de grandeur historique ».

Les deux événements ont eu le même effet au plan du sursaut émotionnel et du sentiment d’unité nationale face à la tragédie. Le « Je suis Charlie » consonne singulièrement avec United We Stand, qui fut le slogan de réaction aux attentats américains. Pour autant, les deux événements ne sont pas comparables. Le 11 Septembre américain représente une attaque contre la sécurité territoriale et stratégique (le Pentagone fut frappé et la Maison-Blanche ou le Capitole étaient probablement eux aussi visés) de l’État le plus puissant de la planète. La « surprise stratégique » créée par le groupe terroriste inspiré et commandé par Oussama Ben Laden s’était traduite par une impensable pénétration du système de protection de l’espace aérien nord-américain et par la destruction de cibles civiles et militaires sur le territoire des États-Unis. Les assassinats perpétrés à la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, relèvent, eux aussi, d’une action terroriste ciblant des journalistes repérés et visés pour avoir relayé la diffusion des caricatures danoises du prophète de l’islam et pour avoir, par la suite, persisté sur cette ligne éditoriale en exploitant la même veine sarcastique. Leur absence de dimension stratégique les place toutefois sur un autre registre : celui d’une atteinte à un ordre normatif reposant sur la liberté d’expression comme principe fondateur, avec d’autres, d’un ordre public républicain des droits. Pour être comme le 11 Septembre un échec dans la protection des personnes et dans le maintien de la sécurité publique, les tueries des 7, 8 et 9 janvier sont loin de pouvoir être comparées avec l’« hyper-terrorisme » des attentats américains que pointe l’ampleur, jamais atteinte, de la violence administrée par un groupe n’ayant ni les moyens de forces armées conventionnelles ni les ressources logistiques susceptibles de rivaliser avec les systèmes de surveillance du territoire national et d’en déjouer les dispositifs.

La symbolique des meurtres des journalistes à Paris est aux antipodes de celle du 11 Septembre. Ce dernier était d’abord une illustration guerrière de la capacité à frapper une représentation, les tours jumelles entre autres, de la puissance. Le 7 janvier, c’est la puissance de représenter qui fut contestée et frappée. Le terrorisme, surpuissant dans un premier temps face à la force publique ou militaire, ne délivrait pas le même message dans les deux cas.

Le djihadisme justicier

Ce qui s’imposait à l’évidence dans les assassinats en France avait, en effet, un air de déjà-vu et renouait avec une rhétorique islamiste chiite de justification du meurtre des impies inaugurée par la fatwa de l’iman Khomeiny à l’encontre de Salman Rushdie. Par la suite, la multiplication des fatwas sauvages émises par des imams et des cheikhs courroucés, authentiques ou autoproclamés, a contribué à dresser des « listes » de personnes exposées à une mort violente. L’assassinat de Theo van Gogh en 2004, dans des conditions de sauvagerie qui ne sont pas sans rappeler la brutalité du massacre des journalistes à Paris, avait inauguré ces assassinats ciblés. Aujourd’hui encore sont exposés surtout les journalistes danois, ceux du Jyllands-Posten, Carsten Juste, Kurt Westergaard et Flemming Rose, qui avaient, avec la publication des caricatures de Mahomet, déclenché la guerre contre les images de l’« abomination ». Salman Rushdie reste bien entendu sur ces « listes » qui se nourriront demain d’acteurs et d’auteurs divers, surtout musulmans, qui auront affiché des positions peu « orthodoxes » dans les polémiques déclenchées à l’occasion des assassinats de Paris.

Avec l’extension du djihad sous ses différentes dénominations, et plus encore avec la montée en force des groupes djihadistes d’Al Qaida, de l’État islamique et de ceux qui leur sont liés, les fatwas de terrain ont acquis une signification nouvelle. Le djihadisme justicier qu’elles ont donné à voir, et qui fait s’écrier l’un des frères Kouachi : « Nous avons vengé le Prophète », ne doit pas occulter leur fonction interne de plus en plus importante comme moyen et symbole de puissance. Dans le monde sunnite combattant, la fatwa émane moins de l’autorité qu’elle ne la fait. L’autorité relève de l’effectivité. Elle découle de sa capacité à mobiliser, à agréger des forces et des réseaux et, symboliquement, dans la triste occurrence française, à prononcer une sentence de mort (contre le journaliste Charb, Stéphane Charbonnier, en particulier, nommément désigné, visé et interpellé par les tueurs) et à la faire exécuter. La revendication par Al Qaida dans la péninsule Arabique (Aqpa) de la tuerie des frères Kouachi vient conforter le groupe djihadiste, aux yeux de ses adeptes comme de ses ennemis, dans sa capacité à mener un djihad effectif, et global de surcroît. Le groupe assied ainsi sa crédibilité, illustre la fermeté sanglante de ses orientations et ouvre ses perspectives de recrutement. Cela explique peut-être que les exécutions ont connu avec le groupe État islamique un apex des plus violents et des plus atroces. La création du groupe État islamique et sa volonté de territorialisation, l’autoproclamation de son chef Ibrahim Abou Bakr al Baghdadi al Husseini al Qurashi comme « calife » ne pouvaient aller sans cette extorsion de légitimité opérée dans un débordement de violence et de domination cruelle sur des populations minoritaires. Dans le maelström des luttes et rivalités djihadistes institué par les guerres de Syrie et d’Irak, désormais territoire unique, l’administration de la cruauté tente d’arracher des allégeances (bay’a) et impose l’effectivité de l’autorité. Les bombardements des forces du groupe État islamique par la coalition internationale, emmenée par les armées occidentales les plus puissantes, ainsi que les neutralisations ciblées par drones des dirigeants d’Al Qaida au Yémen achèvent, dans le contexte d’une région devenue terre de violence, d’apporter aux groupes armés djihadistes la légitimité que confère la confrontation avec l’Occident.

Scène globale, causes nationales

Les attentats qui ont eu pour scène la France ne sauraient être détachés de ceux qui n’ont cessé de se succéder sur le sol européen. Comment ne pas relier les attentats de Paris avec ceux de Madrid-Atocha en 2004, de Londres en 2005, et avec ceux menés en interne par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et Montauban ou Mehdi Nemmouche à Bruxelles en 2014 ? À chaque fois se profile, se confirme plutôt, le rapport avec d’autres scènes régionales. Les guerres du Proche et du Moyen-Orient, comme celles de la péninsule Arabique mais aussi de la Libye et des pays africains du Sahel, et demain pourquoi pas celle du Nigeria, où sévit Boko Haram, attestent de l’articulation de plus en plus étroite de la scène internationale et de la scène intérieure. Nul ne peut nier cette imbrication, due au double fait du djihad qu’effectuent de jeunes Européens sur les théâtres des conflits d’une part, et du fait de l’intervention des forces occidentales sur nombre de ces terrains d’autre part. Les politiques européennes d’intervention ont leur légitimité. Manquent par moments la pédagogie qui en clarifie les intentions et la diplomatie qui en explicite les issues.

Le point le plus saillant toutefois est que c’est l’ordre interne européen qui nourrit les frustrations générées par des sociétés qui intègrent peu ou mal. Qu’on ne se trompe pas : la guerre menée par le terrorisme djihadiste sur le sol européen n’est pas le prolongement d’une violence exogène. C’est du terreau national, en Europe, que surgit la volonté de djihad qui trouve sur les théâtres externes les moyens de son enrôlement et de son entraînement dans un voyage initiatique au bout de la violence. Le djihad global tant incriminé ne résulte pas de l’élargissement de la lutte djihadiste au plan international par un engagement accru dans les milices islamistes de jeunes Européens déboussolés ou par leur participation, demain, à la lutte sur de nouveaux fronts. Le djihad global tient de plus en plus dans l’unification imaginée des scènes interne et externe, comme si un combat unique en assurait le lien. Le plus urgent au plan d’une politique de la pensée est surtout de briser un imaginaire de fusion entre les luttes d’« ici » et celles de « là-bas ». En ce sens, fustiger la barbarie, cette expression hyperbolique de l’indignation, ne sert à rien. Les djihadistes sont à l’intérieur du limes ; ils en sont les fils. Ce n’est pas partir qui définit le mieux ce djihad, c’est revenir. Car le retour reconduit au même, aux raisons désormais vaines et aux espérances durablement déçues.

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    Enseignant en géopolitique à l’Essec, spécialiste du Moyen-Orient, ancien directeur de la prospective au ministère des Affaires étrangères. Il a notamment publié, avec Mohammed Arkoun, De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal (Paris, Desclée de Brouwer, 2003).