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Les hors venus

septembre 2016

#Divers

Lorsqu’en mars 2016, le maire de Cancale, Pierre-Yves Mahieu, annonça à la population que la préfecture d’Ille-et-Vilaine avait réquisitionné l’ancien hôpital pour recevoir soixante migrants venus de la jungle de Calais, les réactions ne se sont pas fait attendre : « Déjà on manque de logement, on n’a pas de travail, il va y avoir des incidents… » Mais le maire, de droite, a tenu bon face aux murmures hostiles.

Cancale, comme de nombreuses villes de l’Ouest, a donc accueilli cinquante-sept hommes, de 17 à 35 ans, venus d’Irak, d’Afghanistan, d’Érythrée, du Soudan et d’ailleurs, pendant trois mois, avant qu’ils ne soient dirigés vers des Centres d’accueil et d’orientation (Cao) afin de poursuivre les démarches de régularisation ou de retourner, selon les accords européens de Dublin, vers les pays qui les avaient reçus en premier lieu. La Bretagne renouait à cette occasion avec une longue tradition d’accueil des réfugiés. À titre d’exemple, entre 1937 et 1939, plus de 28 000 Espagnols fuyant le régime franquiste furent pris en charge sur la terre bretonne (pour un total de 400 000 sur l’ensemble du territoire !), dans des conditions, il est vrai, parfois sordides, comme au camp de Verdun à Rennes, mais le plus souvent avec d’énormes efforts de solidarité comme à Saint-Brieuc, où l’une des chevilles ouvrières de l’organisation fut l’écrivain Louis Guilloux, ami d’Albert Camus.

Cancale est une bourgade de 5 000 âmes, renommée pour ses huîtres, ses moules, le port de la Houle d’où, jadis, partaient les marins pour Terre-Neuve. Une ville secrète, attachée à ses traditions, des habitants au caractère trempé, a priori peu ouverts à l’étranger : ici « les hors venus », comme on dit de ceux qui ne sont pas originaires de la région, le demeurent toute leur vie. Mais oubliez la renommée ! Aussitôt la décision préfectorale connue, un collectif d’accueil s’est mis en place, regroupant plus de cent personnes et une quinzaine d’associations, avec pour seul objectif de recevoir dignement ces réfugiés et de les accompagner lors de leur séjour.

Un groupe de médecins retraités, d’infirmières, de kinésithérapeutes, fut constitué pour répondre aux besoins de santé, sans que l’offre de soins locale, parfois en limite de rupture, ne soit grevée par la présence des migrants. Se forma une équipe d’interprètes bénévoles, des arabophones de la région ; on trouva même à Cancale une personne parlant le persan ! Enfin, d’anciens enseignants dispensèrent des rudiments de français.

À rencontrer ceux qui se sont mobilisés, on découvre que leur qualité première fut la discrétion. Nulle manifestation ostentatoire du genre « pot d’accueil », aucun entretien dans la presse : tous se sont mobilisés pour que cette cinquantaine d’hommes, arrivés épuisés et perdus, se fondent dans le paysage de la ville le plus naturellement possible. Au début, ces réfugiés n’osaient pas aller vers la population. Parfaitement informés, méfiants, ils savaient le venin instillé en France par l’idéologie du Front national. Les bénévoles les ont accompagnés chez les commerçants, leur ont appris les formules de politesse, leur ont proposé d’intégrer les clubs sportifs ; lors du carnaval de juin, ils étaient là, attentifs et surpris. Certains ont aidé dans les restaurants, un tailleur de profession s’est proposé pour les retouches à la bourse aux vêtements. On pourrait multiplier les exemples d’une relation tranquille, d’une transition sans problème entre les craintes du début et la banalité de la présence de ces hôtes de passage.

La coordination entre l’État, la mairie et les bénévoles n’est pas pour rien dans cette affaire, car les modalités de l’accueil furent pensées en étroite collaboration. Parmi les soutiens à cette action, nombre de personnes âgées – que l’on aurait crues les plus hostiles – apportèrent leur contribution. Les propositions d’aide se multiplièrent sans bruit, des solidarités inédites comme allant de soi. Il faut souligner que, fin juillet, une charte a été signée entre l’État et les associations pour harmoniser la prise en charge des réfugiés dans les 148 Cao de France. Les Cancalais ont accepté la présence des réfugiés comme une évidence. Ils ont certainement des interrogations sur l’émigration, mais on ne laisse pas tomber quelqu’un qui frappe à la porte : « Ces hommes avaient besoin d’aide, on a fait notre boulot. »

L’un arrivait du Kirghizistan, où il était menacé à la fois par Daech et les autorités ; un autre était électricien à Kaboul, poursuivi par les talibans ; un autre ingénieur chimiste à Bagdad ; il y avait aussi un garagiste soudanais torturé à la place d’un autre… Au-delà des questions économiques et politiques, les bénévoles l’attestent aujourd’hui : « Ils ont été et sont une chance. Ils nous ont obligés à voir plus large, à sortir de nos petits problèmes. » Ces personnes ont été d’une correction exemplaire, n’en déplaisent à ceux qui voyaient des hordes de barbares faisant fuir les touristes amateurs d’iode et d’huîtres. « Si beaucoup réagissent mal, c’est la faute de la télévision », selon le cafetier de la place de la Mairie.

Le collectif demeure. Il suit toujours ceux qui sont passés à Cancale et se dit prêt demain à recommencer. Les installations dans les bâtiments de l’hôpital sont restées, les restaurateurs qui ont fourni les repas – les cuisines de l’hôpital étant inutilisables – sont à nouveau volontaires, et la population cancalaise, forte de cette première expérience, ne trouverait rien à redire.

Cancale n’a pas à être montée au pinacle : dans de nombreuses villes, les accueils de ce type se multiplient. On en parle peu car ce n’est pas politiquement correct. Les gens font ce qu’ils ont à faire sans autre forme de commentaire. Tout est affaire de pédagogie, d’accompagnement de l’État et des municipalités, la solidarité suit.

En 1940, selon Serge Klarsfeld, la France comptait 330 000 juifs, 80 000 furent arrêtés et déportés. Dans un pays profondément antisémite avant-guerre, sous un régime fasciste à la botte de l’occupant nazi, des juifs furent sauvés par des Français qui, tels les gens de Cancale ou d’ailleurs, ont agi parce que toute autre attitude leur était impossible.

Au pays des droits de l’homme, la générosité court toujours au-delà des discours et des outrances. Elle ne se proclame pas, mais elle fait, redonnant au mot fraternité ses lettres de noblesse malgré la dureté des temps.