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Les intermittents du spectacle : clap de fin ?

juin 2016

#Divers

On peut penser que l’accord trouvé par les partenaires sociaux sur le régime des intermittents du spectacle sera ratifié par la commission interprofessionnelle Unedic. Dans le cas contraire, nul doute que l’été des festivals sera, une fois encore, perturbé.

La question de ce statut particulier est autant économique que politique. Quelle que soit la bataille des chiffres, la réalité s’impose : ce régime est déficitaire. Sauf qu’il est loin d’être le seul : les régimes spéciaux de la fonction publique, celui des agriculteurs ou la multiplication des Cdd pèsent plus que celui des 240 000 intermittents, dont 110 000 sont indemnisés. Aussi peut-on s’interroger à propos de l’acharnement du Medef sur la « culture ».

Dans les rangs patronaux, les acteurs du spectacle vivant sont des sortes d’ovnis, des gueux batteurs de planches, qui profitent du système, des amuse-gueules que l’on grignote avant de passer aux choses sérieuses, c’est-à-dire le poids des charges et la fiscalité. Le petit théâtre de province, le producteur de courts-métrages ou l’ingénieur du son de la dernière création parisienne à laquelle on se rend entre amis importent peu. Dans nombre d’imaginaires, et pas simplement dans les rangs du Medef, les gens du spectacle sont des privilégiés qui travaillent quand ils le souhaitent, pour des productions souvent médiocres ; qui plus est, ce sont d’indécrottables gauchistes distillant la haine du libéralisme, inaptes à comprendre la mondialisation.

Tout n’est pas faux dans ce jugement à l’emporte-pièce. Il est de notoriété publique qu’un certain nombre d’intermittents s’arrangent entre amis pour établir des factures de pseudo-prestations afin de parvenir aux fameuses 507 heures de travail ouvrant droit au chômage. C’est donc le règne de la grande débrouille. Quant à leur conscience politique, elle se résume trop souvent à une position libertaire abritée derrière l’alibi de la création. Ainsi, alors que le gouvernement actuel a tout fait en 2015 pour sauver le système d’indemnisation, accordant un fonds spécial dédié à cette activité, pesant de tout son poids aujourd’hui pour sauver ce régime, ces mêmes artistes si prompts à arroser les réseaux sociaux de propos incendiaires sur les politiques, surtout de gauche, sont étrangement muets quand des avancées sont constatées. Ils demeurent dans la position d’un dû – puisqu’ils sont artistes.

L’un des grands scandales du régime des intermittents est l’utilisation abusive de l’assurance chômage pour financer la production audiovisuelle ; ne sont déclarées que des heures minorées pour faire financer le maximum de travail par l’Unedic. Ce sont les permittents du spectacle, des Cdd au long cours, pieds et poings liés aux grandes sociétés de production, comme par hasard elles-mêmes propriétés des capitaines d’industrie. Nous sommes dans le même travers que les entreprises du Btp sous-traitant de la main-d’œuvre à l’étranger. Sans compter que le coût d’une telle dérive peut s’avérer redoutable : Stéphane Guillon, chroniqueur à France Inter pendant sept ans sous le statut d’intermittent, se voit remercier par la chaîne ; mais le tribunal des prud’hommes, en toute logique, a requalifié son emploi en Cdi et condamné l’entreprise à une forte indemnité. Le citoyen paie deux fois, l’indemnité chômage pendant des années et le pactole final sur la redevance !

Le dernier accord prévoit la nécessité d’effectuer les 507 heures de travail sur douze mois et non dix comme précédemment, de prendre en compte les congés maternité et les longues maladies, d’étendre l’accès à la formation et d’augmenter les cotisations patronales de 1 %. Cela s’appelle la sécurisation des parcours d’emploi, que la Cfdt appuie dans la loi El Khomri et que la Cgt combat avec acharnement tout en défendant sans complexe le régime des intermittents !

On peut penser qu’à l’avenir, le financement d’une partie de la culture servira de modèle à l’ensemble de la population active, tant la précarité s’inscrit à présent dans les logiques de l’économie mondialisée. Simplement, le mot « précarité » est impropre et vulgaire, il conviendrait de lui substituer celui d’une vie professionnelle risquée où la passion et l’engagement sont encouragés par des revenus minimums, l’innovation n’étant pas un obstacle à l’octroi de prêts, à une vie de famille possible, à des inflexions ou des reconversions apaisées.

On ne peut construire une position sur l’économie du spectacle sans prendre en compte que la France peut s’enorgueillir de garantir à toute une profession des revenus, en majorité proches du Smic, qui tiennent compte de l’inéluctable fragmentation du travail de création.

La culture ne sauve pas le monde, n’en déplaise aux artistes, elle y contribue au même titre que l’artisan du coin. Les intermittents ne sont pas la garde avancée du progrès humain : à trop souvent jouer aux martyrs, ils oublient la chance offerte au spectacle vivant quand l’écrivain, le peintre ou le sculpteur se contentent d’expédients. Cependant, ce ne sont pas les privilégiés que décrit une certaine presse, mais des obligés de la solidarité nationale, à l’image de tant d’autres.

Le patronat devrait se méfier de ses penchants à stigmatiser les gens du spectacle, car il contribue ainsi à éloigner les citoyens de l’univers de l’entreprise, un nombre croissant de jeunes hommes et jeunes femmes rejetant la valeur travail, lui préférant celle d’activité, qui peut donner sens à leur parcours. La fixation obsessionnelle sur le statut d’intermittents peut se lire comme l’unique modèle alternatif proposé aux générations futures centrées sur la dévotion à l’entreprise et la culture des cadres.

L’accord de 2016 sonnera-t-il comme un clap de fin ? On peut en douter. En cas d’alternance politique, le thème resurgira, car la culture demeure pour beaucoup un luxe que l’on devrait confier à des fondations privées ou à l’État. C’est ainsi que vit ce pays, entre la fascination pour la flexibilité anglo-saxonne, la nostalgie d’un monde qui n’a jamais existé et l’incapacité à poser calmement les problèmes. Les intermittents du spectacle en sont le symptôme.