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Pour une écologie des relations entre vivants

mars/avril 2017

#Divers

La cause animale fait désormais partie du paysage intellectuel et médiatique. Nombre de livres ou d’articles lui sont consacrés. Le mouvement L214 qui lutte contre les procédés d’abattage, le développement de comportements végans refusant tout produit provenant des animaux, les crises agricoles successives liées à l’élevage industriel : « nos amies les bêtes » reviennent sur le devant de la scène.

On aurait tort de considérer ce phénomène avec le mépris du mangeur de viande. Depuis la loi de 1976 reconnaissant les animaux comme des êtres sensibles, renforcée par celle d’août 2015 sur la reconquête de la biodiversité, des progrès ont été faits, comme l’interdiction du trafic d’animaux exotiques ou la pénalisation des mauvais traitements. Sans parler de ceux qui se voilent la face par intérêt ou de ceux qui adoptent une posture ironique, deux camps s’opposent. Les uns prônent l’arrêt total de la consommation de viande et de ses dérivés, au nom du respect de l’animal, quand d’autres cherchent une voie éthique dans notre rapport au monde animal et végétal.

Dans son Manifeste animaliste1, Corine Pelluchon défend le premier parti. Guidée par une perspective abolitionniste, elle propose d’inscrire le droit des animaux dans la Constitution ; elle les considère en effet comme des êtres politiques et n’hésite pas à comparer ce combat à celui de Lincoln contre l’esclavage. Ce type de philosophie n’est pas sans fondement lorsqu’on observe les dégâts produits par l’exploitation de l’animal. Selon des études de la Food and Agriculture Organization (Fao), 18 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent de l’élevage (plus que des transports) ; on assiste à une demande exponentielle d’eau pour répondre aux besoins de la production animale, et des millions d’hectares sont soustraits à la culture traditionnelle pour le maïs et le soja, à la grande satisfaction de Monsanto et consorts. L’absence de réflexion sur la condition animale conduit les grandes coopératives agricoles et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (Fnsea) à vendre des politiques d’exportation, de porcs ou de lait en poudre, dans une sorte de résurgence colonialiste par rapport aux pays émergents ou à ceux du tiers-monde : des millions de paysans sont ainsi envoyés dans les villes ; du reste, en France aussi, une ferme disparaît chaque jour. L’animal est une chose que l’on domestique, consomme et jette comme un détritus. Cependant, si Corine Pelluchon a raison d’inscrire l’exploitation des animaux dans la logique du libéralisme mondialisé, elle se fourvoie, à notre sens, quand elle milite pour une planète se refusant à tuer les animaux.

À lire les partisans de la cause animale, on devrait en effet laisser proliférer les chats – alors que l’on sait qu’au Royaume-Uni, 9 millions de chats sont responsables de la mort de 55 millions d’oiseaux. On devrait laisser se développer les sangliers au détriment des cultures. Quand on accorde aux animaux des « droits de l’homme », on sombre dans un autre anthropocentrisme. Prenons l’exemple du loup. Il n’est pas question de son éradication au nom de fantasmes venus du fond des âges, mais simplement de protéger une autre espèce, celle des moutons. Les bergers sont à la merci des chiens errants et des loups d’autant plus que le gigantisme des troupeaux les rend vulnérables, alors que des troupeaux de taille raisonnable sont, à l’aide des patous (chiens de montagne des Pyrénées) notamment, la meilleure protection contre des prédateurs. Si on ne mène pas une politique de prélèvement de ces derniers, on aboutira à la fin de l’agriculture de montagne et du pastoralisme, avec toutes les conséquences écologiques et humaines prévisibles. Il faut se méfier des discours de gens de la ville, qui changeront sûrement de ton le jour où « les loups entreront dans Paris ». Les mêmes sont fans de randonnée en montagne quand celle-ci est entretenue par les bergers.

Ce qui change aujourd’hui, c’est le rapport entre nature et culture. Tous les travaux de Philippe Descola montrent l’évolution entre un humain maître et possesseur de la nature, et un homme coacteur, avec les animaux et les plantes, de la vie sur Terre2. Les Jivaros Achuar d’Amazonie, étudiés par Descola, considèrent que l’homme, l’animal et le végétal sont habités d’un esprit, d’une sensibilité, d’un langage. Ils s’autorisent à cueillir et à chasser, mais le font dans le cadre d’un système de croyances qui respecte ceux qui partagent la terre avec eux.

Ce qui manque aux défenseurs intégristes des animaux, comme aux abatteurs de masse, c’est l’incapacité à penser le symbolique. On peut être opposé à la corrida, mais nier l’aspect religieux et sacré de cette mise en scène de la mort revient à ôter la possibilité d’exorciser la violence au moyen de rituels qui réconcilient une communauté, autrement dit à nier l’anthropologie. Sans compter que la fin de la corrida reviendrait à supprimer la race des taureaux de combats, élevés en plein air dans des espaces infinis. Qui peut oser traiter de primitifs les membres des tribus d’Amazonie ou d’Afrique parce qu’ils se nourrissent d’animaux ? Mais les rites qui accompagnent la mort de l’animal prouvent qu’ils ont à son endroit une déférence dont on ferait bien de s’inspirer.

Le débat actuel ne fait que commencer. Il est plus vaste que la seule condition animale, car il contient en germe une revendication éthique qui touche l’ensemble de la biodiversité. La création récente de l’Agence française pour la biodiversité représente une avancée majeure. « En saccageant cet écosystème à un rythme effréné, en continuant à vivre avec l’injonction biblique d’une domination de l’homme sur une nature à notre service, c’est la survie de l’espèce humaine qui est en jeu3. »

Hubert Reeves, le président d’honneur de l’Agence, n’a de cesse de tirer la sirène d’alarme. Avec d’autres (Jean-Claude Ameisen, Boris Cyrulnik ou Jean-Pierre Digard4), il en appelle à une sorte d’écologie de la relation entre vivants, c’est-à-dire au respect, à la réintroduction de l’éthique non plus seulement entre humains, mais pour l’ensemble des fruits du monde. Quand on oublie cette dimension, on se transforme en militants d’une sorte de « Manif pour les bêtes », oubliant que le monde de demain est à penser au-delà des émotions, des attitudes et des propos définitifs. Si cause politique il y a, elle touche le rapport au vivant. En fixant le débat autour de l’animal, on culpabilise à coup de sentences et on occulte les rapports écologiques sans cesse à renouveler entre tous les vivants.

  • 1.

    Corine Pelluchon, Manifeste animaliste. Politiser la cause animale, Paris, Alma Éditeur, 2016 ; voir aussi Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Paris, Alma Éditeur, 2016.

  • 2.

    Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2015.

  • 3.

    Entretien avec Hubert Reeves dans Le Journal du dimanche du 8 janvier 2017.

  • 4.

    Jean-Pierre Digard, Une histoire du cheval. Art, techniques, société, Arles, Actes Sud, 2007.