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La climatisation du monde

par

Amy Dahan

janv./févr. 2018

#Divers

La gouvernance climatique mondiale sous l’égide de l’Onu a permis une prise de conscience globale du risque climatique – la « climatisation du monde » –, mais elle demeure largement incantatoire. Il faut favoriser la formation d’arènes transversales, qui associent des acteurs non étatiques, afin d’avancer sur la finance verte, les politiques industrielles et le développement de l’Afrique.

Il sera bientôt trop tard ! Quinze mille scientifiques viennent de lancer très solennellement ce nouveau cri d’alarme, dénonçant la destruction catastrophique de la biodiversité, la dégradation du climat, le dépérissement de la vie marine, la disparition rapide des forêts, etc., et appelant à renforcer l’action de protection de l’environnement et contre les changements climatiques1. Les scientifiques alertent aussi confusément – c’est une première depuis vingt-cinq ans – sur la croissance démographique de la population mondiale, facteur tabou dans l’univers du multilatéralisme, mais évidemment majeur dans la fragilisation de la biosphère et de ses ressources, au fondement même de la thèse de l’anthropocène. D’où l’urgence, clament-ils, de réformer nos modes de consommation, d’alimentation et de vie.

Quelques semaines plus tôt, le 31 octobre, l’Organisation des Nations unies soulignait également que la bataille du climat était très mal engagée2. L’été cataclysmique 2017, avec sa succession d’ouragans, d’inondations, de sécheresses et d’incendies, a mis en évidence la vulnérabilité des pays pauvres comme des pays riches aux dérèglements climatiques. De plus, comme l’atteste leur rapport, on est très loin de la baisse drastique des émissions exigée pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris : afin de limiter le réchauffement à deux degrés Celsius, il faudrait contenir les rejets globaux sous la barre des 42 gigatonnes (Gt) de carbone en 2030, (et même viser 36 Gt pour le seuil de 1,5 °C) alors que nous en sommes aujourd’hui à 52 Gt équivalent CO2, en tenant compte de l’ensemble des gaz à effet de serre (dont le méthane) produits par l’agriculture, les changements d’usage des terres et la déforestation. Après trois années de stabilisation, 2017 a vu les émissions mondiales croître à nouveau de 2 %.

Ces deux rapports confirment, s’il en était encore besoin, que nous sommes bien dans une course de vitesse entre la dégradation inexorable du climat et la prise en main de ce problème à toutes les échelles et par tous (États, peuples, sociétés civiles, institutions). Publiés lors de la Cop23 de Bonn, ces rapports ont-ils eu quelque écho sur le déroulement de cette dernière ? Un peu dans les couloirs, pas du tout ailleurs : le processus onusien est trop lourd, bureaucratique, il fabrique de la lenteur. Les échéances et les ordres du jour sont difficilement négociés, dans des dialogues de facilitation et des réunions intermédiaires, puis immuables : 2018, adoption des clauses de transparence ; 2023, ouverture de l’examen des actions des États et de la révision des engagements ; 2025, adoption des engagements si possible révisés à la hausse… C’est à l’aune de ce constat que nous apprécions la gouvernance globale onusienne et que nous affirmons qu’elle n’y suffira pas.

La prise de conscience mondiale du risque

Avant de critiquer la gouvernance onusienne, reconnaissons-lui un incontestable mérite : avec le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), dont le rôle fut primordial3, elle a participé et aidé à la prise de conscience mondiale du risque climatique. Pendant près de vingt-cinq ans, les Cop ont attiré annuellement un public de plus en plus nombreux et varié. C’est d’abord dans les side events et dans les colloques parallèles aux négociations qu’idées, expériences, modèles, scénarios du futur, analyses économiques et bilans énergétiques ont été exposés et débattus avec les experts, les think tanks, les organisations non gouvernementales (Ong), le monde des entreprises et les observateurs, contribuant à une appropriation et une diffusion des enjeux climatiques par de multiples acteurs, et à l’ascension du problème sur la scène publique mondiale. Le premier acquis de la gouvernance climatique réside dans cette culture du off, véritable poumon du processus onusien.

Dans les années 1990, une alliance de fait entre scientifiques, Ong et pays en développement pauvres a eu raison du climato-scepticisme latent de ces derniers. Alors peu concernés par les enjeux climatiques, ces pays se sont familiarisés avec eux et considèrent désormais qu’ils en sont les premières victimes. Tant d’un point de vue numérique (130 pays) que politique, l’importance des pays en développement dans la gouvernance climatique est d’ailleurs remarquable ; cela ne concerne pas seulement les puissances émergentes, gros émetteurs plutôt courtisés, mais également les pays moins avancés ou les petites îles qui ont acquis dans cette enceinte un poids sans commune mesure avec leurs émissions. Dans les années 2000, les pays en développement pauvres ont fait monter le thème de l’adaptation et chargé progressivement la barque des négociations de tous les enjeux de développement (déforestation, vulnérabilités écologiques, usages des sols et agriculture, accès à l’énergie, urbanisation, etc.). Ce mouvement irrésistible, qu’on appelle la « globalisation du climat », a eu toutefois l’effet pervers d’accentuer l’immobilisme et la lourdeur de cette gouvernance.

Les pays en développement (non émergents) sont donc extrêmement attachés au processus onusien, le seul où ils peuvent faire entendre pleinement leur voix, tenter d’obtenir des fonds pour s’adapter aux conséquences du changement climatique, et faire retentir les revendications d’équité ou de justice climatique. De son côté, la Chine a très bien joué sa partition au sein des arènes climatiques : elle a su maintenir habilement son leadership des pays en développement regroupés au sein du G77 + Chine, alors même qu’elle accédait au rang de deuxième puissance mondiale et de premier émetteur de gaz à effet de serre. Le signal envoyé au monde par la Chine et le président Obama, en visite à Pékin à l’automne 2014, a été déterminant dans la voie de l’accord de Paris. Quelques mois plus tard, l’engagement de la Chine s’avérait relativement modeste et ne concernait que l’intensité énergétique de sa croissance, tandis que les États-Unis d’Obama s’engageaient à réduire de 26 % leurs émissions en 2025 par rapport à 2005. Aujourd’hui, après la défection tonitruante de Donald Trump, attaque virulente de la cause climatique et contestation radicale du multilatéralisme, la Chine prétend au leadership du processus onusien. Pour le moment, la décision du président américain reste en suspens, elle n’a pas provoqué de retrait généralisé du processus, mais elle a de graves effets à l’intérieur des États-Unis. Pourtant, comment ne pas craindre que cette défection ne provoque, à terme, en l’absence d’initiatives puissantes, diverses crispations et ressentiments de pays en développement – qu’ils soient émergents comme l’Inde, ou en voie d’émergence comme la Malaisie, l’Indonésie ou les petits pays du monde latino-américain –, et qu’elle ne légitime diverses attitudes de blocages parmi ceux qui se sont toujours illustrés ainsi (la Russie et les pays pétroliers) ?

La gouvernance incantatoire

La prise de conscience du risque climatique ne suffit manifestement pas au passage à l’action. Jusqu’aux années 2010, la gouvernance onusienne s’est caractérisée par ce que ce que nous avons appelé un « schisme de réalité4 », à savoir l’écart entre deux mondes : d’un côté, les négociations enfermées dans leur bulle, régies par les règles de consensus et de civilité onusiennes, construites autour des notions de responsabilité, d’équité et de partage du fardeau, entretenant la fiction de pouvoir répartir les droits d’émissions des pays ; de l’autre, la lutte acharnée pour l’accès aux ressources, le monde de la géopolitique et de la concurrence économique effrénée entre pays et la propagation quasiment universelle du mode de vie consumériste occidental qui ne fait qu’aggraver le problème climatique.

La gouvernance a fonctionné sur plusieurs illusions qui consistaient à nier ces facteurs profonds de division et à croire pouvoir mener en catimini la « grande transformation5 » nécessaire vers des modes de vie durables, sans en débattre publiquement et sans même la nommer. Or, on le constate tous les jours, le climat n’est pas spontanément l’axe organisateur de nos sociétés et de leurs moteurs, qui restent majoritairement le commerce, la croissance, l’acquisition et la distribution de richesses.

Après Copenhague (2009), un changement hésitant de paradigme s’est esquissé dans le processus, consistant, à partir des engagements volontaires des États, à abandonner toute velléité de régulations contraignantes tout en se donnant des objectifs ambitieux (au moins sur le seuil de température à ne pas dépasser) et à épouser une philosophie de soft law. Celle-ci est censée traduire matériellement et concrétiser localement – par un management souple et efficace – les engagements pris. Cette approche a prévalu dans l’accord de Paris en 2015.

L’accord comporte quelques éléments encourageants – des mécanismes de révision à la hausse et des clauses de transparence (encore en négociation) –, mais sacrifie les actions d’ampleur à mener à court terme : pour les pays émergents, leurs promesses sont décidément trop modestes et l’examen des émissions de gaz à effet de serre ne commencera vraiment qu’entre 2023 et 2025. D’ici là, les pays sont invités à agir, mais on n’examinera les résultats de leurs politiques qu’après cette date. Or nous savons qu’en matière de climat, tout est irréversible. Plus tôt nous agissons et plus nous avons de chances d’inverser les tendances. Quant au long terme, beaucoup d’aspects restent tabous, en particulier le moment où il faudra nous passer des énergies fossiles. Identifier précisément cette échéance serait crucial dans le débat public. Les pays producteurs de pétrole ne veulent pas envisager cette étape, pas plus que les pays, comme la Chine, dont la croissance reste très liée au charbon, et les négociateurs se sont évertués à éviter toute mention du thème de l’énergie dans le texte de l’accord climatique6, un comble ! Ils ont trouvé des formes d’écriture très alambiquées, pour dire qu’à la fin du siècle, il faudra « absorber ce qu’on émet ». D’où une rhétorique trompeuse sur les émissions négatives qui est largement, à notre avis, une duperie intellectuelle et politique, parce que les technologies qui nous permettraient d’absorber à grande échelle les émissions de carbone n’existent à ce jour tout simplement pas. La diplomatie climatique a même introduit, pour obtenir le ralliement des petites îles et des pays les plus vulnérables, le renforcement de l’ambition du seuil de température à ne pas dépasser (1,5 °C plutôt que 2 °C) : un objectif politiquement légitime, évidemment, mais qui ne vaut rien, tant qu’on n’explicite pas les efforts concrets, matériels, immenses et rapides qu’il exige dans nos façons de produire, de consommer ou de nous alimenter ; un seuil que les scientifiques jugent déjà quasiment impossible à respecter, vu l’inertie du système climatique et le fait que l’humanité ne va pas s’arrêter du jour au lendemain de tourner7.

L’accord (et la décision qui l’accompagne) encourage explicitement les acteurs privés et infranationaux – entreprises, villes, régions et États fédérés – à compléter l’effort des États. L’idée est de pousser aussi des groupes d’acteurs (les fameux 9 Major Groups du système onusien) à se projeter comme autorités morales s’opposant à l’égoïsme des États et pesant sur leur bonne conscience. Ces acteurs non étatiques, dont le statut s’est beaucoup renforcé ces dernières années dans les Cop, revendiquent pour certains d’être reconnus par les Nations unies sous un statut intergouvernemental dans les négociations. Ils veulent sortir du seul rôle moral pour devenir des acteurs proprement politiques. Que la gouvernance onusienne soit insérée dans un réseau d’initiatives et d’arènes à géométrie et à échelles variables de pays, de territoires, de villes, d’acteurs divers (syndicats, fondations philanthropiques, etc.), déclarant vouloir aller plus loin ou plus vite, ensemble, pour relever le défi climatique, est une excellente chose. Ainsi, sous la houlette des maires de New York (Michael Bloomberg) et de Paris (Anne Hidalgo), les grandes métropoles urbaines du monde se coordonnent et échangent leurs expériences (sur les luttes antipollution, les transports urbains ou la gestion des déchets). Néanmoins, on sait bien que les grandes dynamiques de l’urbanisation galopante et leurs dégâts climatiques (notamment dans les pays émergents) relèvent de facteurs et de responsabilités complexes, dont les États et leurs choix politiques domestiques ne peuvent être exemptés !

Cette évolution de la gouvernance est profondément significative d’un mouvement plus général de montée du privé, de dissolution des frontières entre le public et le privé, de l’appel à des formes d’autorégulation des multinationales, qui convergent pour prendre acte de l’incapacité des États à agir dans notre monde aussi globalisé, financiarisé et inégal8. Stefan Aykut écrit : « L’architecture mise en place signe le passage d’une gouvernance productrice de régulations (type protocole de Kyoto) à ce qu’on pourrait appeler une gouvernance incantatoire, appuyée sur un triptyque : des objectifs ambitieux et globaux présentés comme consensuels ; des instruments souples et néo-managériaux pour les atteindre ; et un récit enchanteur pour mobiliser l’ensemble de la “communauté internationale”9. » Ce récit enchanteur d’une planète qui serait déjà en transition se veut de surcroît auto-performatif. L’accord de Paris est une « prophétie autoréalisatrice », déclare Laurence Tubiana10. Il est alors exclu d’évoquer une « grande transformation », un nouveau contrat social et le rôle de l’État pour la conduire (comme le Wbgu l’avait fait). La stratégie de communication consiste au contraire à convaincre les acteurs socio-économiques et les entrepreneurs que la transition est en cours, qu’elle est facile, qu’on sait la conduire. Quiconque met en question le récit brise le charme et est passible de trahison.

D’autres arènes

Dans notre monde tel qu’il est, avec ses dérégulations financières, ses égoïsmes, ses intérêts nationaux et ses forces d’obstruction, l’accord de Paris est peut-être le meilleur accord possible. Mais ce n’est qu’un texte (non contraignant) et ses résultats sont très loin d’être garantis si on ne l’accompagne pas ; si, aux échelles nationales, les sociétés civiles et les acteurs sociaux les plus déterminés n’agissent pas très énergiquement pour traduire les objectifs globaux en objectifs sectoriels et locaux des politiques publiques, en normes juridiques et en revendications politiques ; en somme, si un intense travail de politisation, autour de cette grande transformation qu’est la transition énergétique et écologique, n’est pas lancé, au moins dans quelques pays industriels avancés. Rêvons, par exemple, qu’en Allemagne, la sortie du charbon fasse l’objet d’un intense débat politique et démocratique qui débouche sur un agenda précis (même échelonné sur vingt ans, comme ce fut le cas pour leur sortie du nucléaire). On peut imaginer les conséquences énormes d’un tel choix, tant au niveau géopolitique (en Europe d’abord, puis dans le monde) que du côté des stratégies industrielles (secteurs puissants de l’automobile allemande, des transports, des renouvelables, etc.). Si notre rêve concernait la France, on pressent que la résonance planétaire serait importante, mais sensiblement distincte. On constate d’ailleurs que, dans des pays pourtant proches, comme l’Allemagne et la France, les concepts de transition énergétique ou de transition écologique n’ont pas exactement la même signification, ne supposent pas une mise en mouvement des mêmes acteurs sociaux et ne renvoient pas aux mêmes modèles et contre-modèles11. On peut aussi rêver – assez raisonnablement – que l’unité politique de l’Union européenne progresse et s’empare vigoureusement de la cause climatique en son sein et à l’échelle mondiale. Ce sont des hypothèses hardies pour l’Allemagne ou la France, pour l’Europe, et des utopies encore inimaginables dans le cas de la Chine, de la Russie ou de l’Iran.

Il serait vain de penser supprimer l’instance onusienne de gouvernance globale (l’United Nations Framework Convention on Climate Change, Unfccc), parce que les pays en développement y sont très attachés, qu’elle joue un rôle et qu’il n’y a pas d’alternative. En revanche, il est urgent de susciter d’autres arènes, transversales, thématiques, associant acteurs et échelles variés. Nous continuons à plaider pour une gouvernance multi-échelles et polycentrique12, mais il faut que des États, des chefs d’État ou des figures politiques, des régions, comme l’Union européenne, prennent des initiatives résolument motrices. Plusieurs questions d’importance cruciale n’avancent pas dans les Cop. Mentionnons-en ici seulement trois : la finance carbone, parce que les besoins sont colossaux pour transformer les systèmes énergétiques et agricoles, adapter les infrastructures et les villes, et restaurer les écosystèmes ; les transformations matérielles concrètes des processus industriels liés aux secteurs très émetteurs de carbone (notamment le ciment et la fabrication de l’acier) ; enfin, le défi crucial pour le climat que représente le développement à venir de l’Afrique.

Le One Planet Summit, convoqué à l’initiative du président de la République française, le 12 décembre 2017, associant la Banque mondiale, le Secrétariat des Nations unies et quelques autres partenaires, auquel sont conviés des États (mais pas tous), de grandes entreprises, et dédié à la question de la mobilisation du secteur financier – une finance verte pour le carbone – est l’initiative la plus prometteuse. Il faut rappeler que la question du prix du carbone est presque au point mort dans les négociations alors que, depuis l’accord de Paris, de nombreux acteurs et entrepreneurs économiques le réclament pour agir. De plus, un prix unique du carbone semble inenvisageable à court terme, les pays en développement y compris émergents excluant de payer le même prix que les pays développés. De plus, depuis Copenhague et Paris, cent milliards par an sont promis (mais non réunis) aux pays en développement, d’ici à 2020, via le Fonds vert pour le climat. Comment alors déplacer des masses financières importantes d’investissements, dont beaucoup sont encore dans les fossiles, vers les infrastructures de la décarbonisation et les énergies renouvelables, tout en réduisant le risque financier ? En effet, l’offre mondiale de financement est massive, les coûts des énergies renouvelables ont chuté considérablement, mais le coût du risque renchérit beaucoup le coût global de financement. Dans les think tanks et les milieux de la recherche, plusieurs projets sont sur la table : fixation d’un « prix directeur » du carbone13, mécanismes divers de garantie publique pour sécuriser les business models d’entreprises dans la transition et pour favoriser les emprunts bas carbone, toujours moins rentables que les investissements spéculatifs actuels.

Sur la question de la transformation des procédés industriels, mentionnons un élément intéressant apporté, fin 2017, par le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie : le coût en baisse très rapide des énergies renouvelables autoriserait, selon les auteurs, leur utilisation non seulement en fourniture directe de l’énergie (thermique ou électrification), mais aussi pour permettre une modification de processus industriels mobilisant notamment divers produits chimiques comme l’hydro gène ou l’ammoniaque, processus qui deviendraient alors rentables partout où les énergies renouvelables à bas coût sont disponibles14. Ces perspectives technologiques exigent évidemment un examen précautionneux par les scientifiques, ingénieurs, économistes, et par les acteurs sociaux qui auront à confronter leurs points de vue dans des arènes elles-mêmes sectorielles ou mixtes. L’approche sectorielle a l’avantage de ne pas agréger tous les types d’émissions et tous les secteurs, et ne pas se contenter d’objectifs abstraits. Le récit de Paris évacue tous les aspects techniques et matériels, préférant ne pas entrer dans le cambouis de la décarbonisation !

L’enjeu climatique probablement majeur de la planète est celui du développement, dans les vingt ou trente ans à venir, de l’Afrique. Les démographes prédisent une population de 2,5 milliards de personnes sur le continent en 2050. Pensons qu’en Chine, les déplacements massifs de population, le modèle productiviste, la capacité à créer de l’emploi pour assurer la stabilité sociale, les gaspillages et les duplications industrielles (1 200 usines à charbon !), la conversion du foncier, etc., tous ces facteurs de la croissance chinoise qui ont exacerbé les choix énergétiques mais aussi les inégalités sociales, se sont décidés dès les années 1980 et ont été liés aux économies politiques régionales chinoises15. L’Afrique est la seule partie du monde dont le développement est principalement encore devant elle, qui dispose potentiellement de beaucoup de richesses naturelles, de soleil, de réserves pétrolières aussi (très inégalement réparties). L’usage des sols est encore très peu rationalisé : rendement des terres faible, brûlage de la biomasse, sécheresses et déforestation, développement anarchique et polluant des villes et immenses poches de pauvreté. Sans prétendre dire aux Africains ce qu’ils doivent faire, une intensification d’initiatives Europe-Afrique doit intervenir sur les énergies renouvelables et l’accès à l’énergie, pour optimiser l’usage des terres entre les divers impératifs de sécurité alimentaire, de climat et de développement, sur des programmes d’accès à l’éducation et d’aide à l’égalité des sexes (par le planning familial et le libre accès à la contraception), etc. L’invention de voies originales de développement pour l’Afrique, différentes des chemins destructeurs de l’environnement qui furent les nôtres, est un enjeu stratégique de la stabilisation du climat au cours de la seconde moitié du xxie siècle.

La climatisation du monde, un projet désirable ?

La Cop21 a été une étape supplémentaire et probablement déterminante dans ce que nous avons appelé « le mouvement dialogique entre la globalisation du climat et la climatisation du monde16 ». En effet, ces vingt dernières années, la question climatique s’est globalisée au sens où elle s’est chargée de nombreux autres problèmes (de développement et d’énergie en particulier) qui interviennent dans les débats et s’est étendue dans différents espaces sociaux (aspect centripète de la thématique climat). Symétriquement, toute une série d’acteurs, de communautés humaines mais aussi des milieux naturels et des secteurs d’activité (océans, pêche, forêts, agriculture, sécurité alimentaire, etc.) se sentent concernés par le problème climatique, veulent être partie prenante de cette négociation, y faire prévaloir leurs préoccupations et y traduire leurs intérêts en termes climatiques (aspect centrifuge). Le climat est donc clairement devenu une problématique planétaire, capable de cristalliser toute une série d’enjeux qui transcendent les divisions sectorielles entre questions scientifiques, environnementales, économiques ou politiques.

Toutefois, cette « climatisation du monde » a ses limites. Une fois l’échéance d’une Cop passée, chaque pays (État comme société civile) se retrouve confronté à tout un ensemble divers de problèmes, ordonnés et hiérarchisés différemment (chômage, pauvreté, sécurité, croissance, etc.), où le climat est loin d’être prééminent. La gouvernance du climat reste enclavée sur l’échiquier mondial, séparée d’autres instances de gouvernance internationale (sur l’énergie, le commerce, les problèmes de développement, l’agriculture, etc.) qui font la mondialisation économique et financière. Observons par ailleurs que la question des modes alimentaires, trop exagérément carnés dans les pays développés, recoupe le problème climatique en divers points : pourcentage important des sols dévolus à l’élevage du bétail au détriment d’autres usages des sols et de la sécurité alimentaire globale, émissions de méthane par les ruminants, etc. Pourtant, son effet spectaculaire sur l’espace public (au moins européen) s’est fait d’abord indépendamment de l’agenda climatique – le rôle de l’éthique animale est plus déterminant. Il semble donc que la mise en mouvement des individus touchés dans leur corps, leur bien-être et leur santé ou celle de leurs enfants soit infiniment plus rapide et se traduise plus concrètement dans les comportements et les modes de vie que l’engagement vis-à-vis de la question encore abstraite et plus lointaine du climat.

En somme, la globalisation du climat a conduit ce dernier à absorber toutes les questions du développement durable, progressivement vidé de sa substance. Dans les arènes multilatérales, on a gouverné sans se projeter dans un futur désirable, sans esquisser un quelconque récit d’avenir. Dans l’accord de Paris, la « climatisation du monde », qui serait déjà presque là, est loin d’apparaître comme suffisamment désirable pour mettre en mouvement de larges fractions des populations dans le monde. Quant au futur de la décroissance écologique, il ne constitue aujourd’hui ni un contre-modèle, ni une utopie concrète.

La politique climatique est à plusieurs échelles et à plusieurs vitesses. Malheureusement, la vitesse du convoi global est celle du véhicule le plus lent. Il faut donc encourager des regroupements pionniers qui poussent à aller plus vite et peuvent créer un cercle vertueux. On ne peut que souhaiter une volonté résolue de quelques acteurs : des responsables politiques qui prennent des initiatives majeures, des mouvements sociaux avec l’imagination au pouvoir, sans doute aussi l’action de certaines entreprises de nouvelles technologies.

Note

  • 1.

    BioScience et Le Monde du 13 novembre 2017.

  • 2.

    Unep, The Emissions Gap Report 2017, 31 octobre 2017 (www.unenvironment.org).

  • 3.

    Amy Dahan et Hélène Guillemot, « Les relations entre science et politique dans le régime climatique : à la recherche d’un nouveau modèle d’expertise ? », Natures Sciences Sociétés, vol. 23, supplément no 3, 2015, p. 6-18.

  • 4.

    Stefan Aykut et A. Dahan, « La gouvernance du changement climatique. Anatomie d’un schisme de réalité », dans Dominique Pestre (sous la dir. de), le Gouvernement des technosciences. Gouverner le progrès et ses dégâts depuis 1945, Paris, La Découverte, 2014, p. 78-109 ; Gouverner le climat ? Vingt années de négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

  • 5.

    L’expression vient de la référence classique de Karl Polanyi, la Grande Transformation ([1944], traduit par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Paris, Gallimard, 2009), qui prend la révolution industrielle comme objet total. Le think tank allemand Wbgu reprit ce titre et présenta dans le off de la Cop de Durban (2011) un rapport qui fit date, où il proposait un grand récit de transition énergétique et de « modernisation écologique », une transition aussi culturelle que politique. Voir S. Aykut et A. Dahan, Gouverner le climat ?, op. cit., p. 626-643.

  • 6.

    S. Aykut et Monica Castro, “The End of Fossil Fuels ? Understanding the Partial Climatisation of Energy Policy”, dans S. Aykut, Jean Foyer et Edouard Morena (sous la dir. de), Globalising the Climate : Cop21 and the Climatisation of Global Debates, Londres et New York, Routledge, 2017, p. 173-193.

  • 7.

    H. Guillemot, “The Necessary and Inaccessible 1,5 °C Objective”, dans S. Aykut, J. Foyer et E. Morena (sous la dir. de), Globalising the Climate, op. cit., p. 39-56.

  • 8.

    Sur cette question de « gouvernance », dans l’univers du multilatéralisme, qui renvoie au new public management et qui a accompagné la restructuration des façons de gouverner tant les entreprises que les institutions, dans les démocraties occidentales, voir Luc Boltanski et Ève Chiapello, le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 et Nikolas Rose et Peter Miller, “Political Power beyond the State : Problematics of Government”, British Journal of Sociology, vol. 43, no 2, 1992, p. 173-205. La rhétorique de la gouvernance s’est d’ailleurs imposée, au niveau international, dans le contexte d’une technicisation et d’une « économicisation » des enjeux : voir Dominnique Pestre, « Néolibéralisme et gouvernement. Retour sur une catégorie et ses usages », dans D. Pestre (sous la dir. de), le Gouvernement des technosciences, op. cit.

  • 9.

    S. Aykut, « La gouvernance incantatoire. L’accord de Paris et les nouvelles formes de gouvernance globale », La Pensée écologique, vol. 1, no 1, 2017.

  • 10.

    Laurence Tubiana, « Cop21 : l’accord doit être une prophétie autoréalisatrice », entretien avec Christian Losson, Libération, 17 décembre 2015.

  • 11.

    Voir S. Aykut et Aurélien Evrard, « Une transition pour que rien ne change ? Changement institutionnel et dépendance au sentier dans les transformations énergétiques en Allemagne et en France », à paraître dans Revue internationale de politique comparée. Les auteurs analysent le problème historique de la transition en Allemagne et en France ; ils opposent une « transition domestiquée » en Allemagne à une « transition orchestrée » en France.

  • 12.

    Voir A. Dahan, « L’impasse de la gouvernance climatique. Pour un nouvel ordre de gouvernementalité », Critique internationale, no 62, janvier-mars 2014, p. 21-37 et « La gouvernance climatique onusienne : un cadre à sauvegarder, transformer ou faire exploser ? », Cités, no 63, 2015, p. 161-174.

  • 13.

    Michel Aglietta, « Après la Cop21, mobiliser la finance pour une croissance soutenable », note pour Terra Nova, le 2 mars 2015. Voir aussi Jean-Charles Hourcade et Emmanuel Combet, Fiscalité carbone et finance climat. Un contrat social pour notre temps, Paris, Les Petits Matins, 2017.

  • 14.

    International Energy Agency, Renewable Energy for Industry, novembre 2017.

  • 15.

    Voir Jean-Paul Maréchal (sous la dir. de), la Chine face au mur de l’environnement ?, Paris, Cnrs Éditions, 2017, notamment l’article de Jean-François Huchet, « Les politiques publiques environnementales chinoises à l’épreuve des économies politiques locales ».

  • 16.

    Jean Foyer, « Le climat comme fait socio-environnemental total, une analyse à chaud de la Cop21 », La Vie des idées, 2016 et A. Dahan, « La gouvernance du climat : entre climatisation du monde et schisme de réalité », L’Homme et la société, no 199, janvier-mars 2016, p. 79-90.

Amy Dahan

Directrice de recherche émérite au CNRS (Centre Alexandre Koyré), elle est l’auteur, avec Stephan Aykut, de Gouverner le climat (Presses de Sciences Po, 2015).

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