Portrait de Roberto Bolaño | Photo M. Urbano. DR
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Roberto Bolaño : 2666 ou les maléfices de la mondialisation

L’œuvre maîtresse – posthume et inachevée – de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, 2666, transporte ses personnages entre l’Europe et le Mexique, créant un labyrinthe dont le cœur est la ville de Santa Teresa, lieu de cristallisation du mal, où tous les personnages convergent sans pour autant se ­croiser. Seul le genre protéiforme du roman permet de rendre compte de cette circulation de l’horreur, de l’Allemagne nazie au Mexique contemporain.

Dans l’un de ses derniers entretiens, avant de mourir à l’âge de 50 ans, Roberto Bolaño, alors reconnu pour son roman les Détectives sauvages1, dira : « Le monde est vivant et rien de vivant ne peut être sauvé, et c’est là notre destin2. » Constat implacable, il est celui d’un homme épuisé par la maladie et sur le point d’achever son œuvre maîtresse – et peut-être l’un des chefs-d’œuvre les plus beaux et cruels à l’orée du XXIe siècle : 26663. Publié en 2004 à titre posthume et composé de cinq parties indépendantes, 2666 est un roman déroutant, monstrueux, qui entraîne son lecteur dans les maléfices de notre temps. C’est un testament laissé au monde et tendu comme un miroir.

Le monde s’est rétréci, les distances aussi, et pourtant l’homme n’a jamais autant eu le sentiment de se tenir seul dans un désert où l’absurdité prévaut. Parcourant le xxe siècle et son histoire tourmentée, le continent américain et la vieille Europe, cette œuvre à la forme foisonnante saisit ce qui fait notre contemporanéité – le mouvement de la mondialisation – et en épouse les lignes obscures. L’écrivain chilien est parvenu à élaborer un véritable récit de la mondialisation en tirant profit des possibilités et des subtilités du genre romanesque.

De prime abord, les cinq parties du récit établissent une cartographie à la fois spatiale et temporelle du mal : l’unité narrative ne se laisse pas aisément appréhender si l’on ne tient pas compte de cette dimension cruciale. 2666 : ce nombre place notre millénaire sous le signe du Malin. Le centre névralgique de cet antivoyage est Santa Teresa, homologue fictive de la ville mexicaine Ciudad de Juarez. Ville frontalière des États-Unis, elle a été le théâtre des meurtres de quatre cent trente femmes au cours des années 1990, et figure pour Bolaño « notre malédiction et notre miroir, le miroir trouble de nos frustrations et notre infâme interprétation de la liberté et de nos désirs4 ».

Le centre physique du livre lui-même s’intitule la « partie des crimes » et confronte le lecteur à une énumération et une d escription minutieuse des assassinats atroces qui ont transformé cette ville en véritable enfer terrestre. La première partie suit le périple de quatre universitaires européens à la recherche d’un écrivain allemand disparu, Archimboldi, les menant au Mexique dans la ville de Santa Teresa. La « partie de Fate » met en scène un jeune journaliste afro-américain parti y couvrir un match de boxe et délaissant son sujet pour enquêter sur les crimes. Amalfitano, professeur de philosophie chilien exilé dans cette région, fait l’objet de la troisième partie quand l’écrivain Benno von Archimboldi est le protagoniste de la dernière, qui nous emmène dans l’Europe ravagée du xxe siècle. La lecture du roman semble se donner comme la reconstitution d’un puzzle qui pourtant n’apparaîtra jamais dans sa totalité ; en cela, elle peut se montrer déceptive. Certains personnages n’entretiennent entre eux aucun rapport, ne se connaissent pas et les récits enchâssés forment un dédale aux mille digressions. La logique en jeu n’est pas celle de l’élucidation d’une énigme, à l’instar du genre policier auquel l’auteur emprunte de nombreux codes. Elle est celle d’une quête inachevable dans un parcours de lieux et de périodes de l’histoire moderne. Se dessinera alors sous les yeux du lecteur, au terme de ces pérégrinations, le visage d’un monde à l’unité perdue et qui, dans son illusion d’immédiateté et de rapprochements permanents, n’en finit pas de révéler ses fêlures.

Deux fils d’Ariane ténus se tissent en effet dans ce parcours labyrinthique : la question du secret du mal – minotaure hantant 2666 – inhérent à l’avènement de la mondialisation, et la tâche alors assignée à la littérature au sein de ce monde nouveau qu’est le nôtre.

L’espace mondialisé ou le cimetière de 2666

En guise d’avertissement, un vers de Baudelaire trône en exergue de 2666 : « Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui. » « Le voyage », dont il est extrait, est un poème qu’avait déjà évoqué Bolaño dans une conférence intitulée « Littérature + maladie = maladie5 ». Il est à ses yeux l’un des poèmes fondateurs de notre temps : « il n’y a pas diagnostic plus lucide pour exprimer la maladie de l’homme moderne6 ». C’est un voyage de condamnés que nous, modernes, entreprenons et, dès lors que l’on demande au voyageur de nous conter ses aventures, il nous décrit les cercles de l’enfer.

Il en est de même pour Roberto Bolaño, né au Chili, ayant vécu au Mexique, échappé des geôles de la dictature de Pinochet, exilé en Europe, en France, en Espagne : son odyssée a été sans retour et, écrivain, il a incarné la figure polytrope d’Ulysse. Cet étonnant voyageur nous conte la part infernale de la mondialisation et sa vision, prenant Santa Teresa comme point de fuite. Tel est le premier constat de 2666 sur le monde : aujourd’hui, il n’est d’oasis que des oasis d’horreur. Les crimes à la frontière américaine sont le reflet d’une époque où le cynisme s’est lové dans le tissu des sociétés sous les dehors de l’indifférence.

Les quatre universitaires européens de la première partie du roman partent sur la piste de l’écrivain allemand Archimboldi et échouent à Santa Teresa. Leur érudition, bien loin d’être une arme ou une protection dans leur heurt avec la misère humaine et la cruauté des crimes, se révèle être un voile, et même une faille. Leur rapport au réel est celui d’Européens qui s’en remettent à la culture et ont pris acte de l’échec des idéologies : l’horreur est abordée par des regards esthétisants et individualistes soumis à la fascination et à la stupéfaction. Le mal agit comme une Gorgone sur les chercheurs, les immobilisant bientôt dans leurs chambres d’hôtels ou les poussant au départ. Dès lors qu’ils tentent de prendre la mesure des choses par une approche intellectuelle, ils s’exposent à la folie. Il est signifiant que Bolaño lance ces érudits de la vieille Europe sur les traces de la figure mythique d’un écrivain : la recherche savante se mue en une enquête policière et devient le désir d’une rencontre du corps de l’écrivain. Leur voyage ne sera plus synonyme de découverte enrichissante d’une altérité mais, au contraire, de la terrible réalité des coulisses de l’espace mondialisé. Cette confrontation n’offrira pas une ouverture, une sortie de soi exotique : les universitaires sont ramenés à leurs corps, exposés qu’ils sont à la chaleur du désert, à l’alcool, au temps qui rampe, aux nuits solitaires et à l’assaut de leurs désirs dans un huis clos instauré au cœur de l’immensité mexicaine. Le voyage devient antivoyage en tant qu’il est un repli sur soi. S’ils peuvent concevoir les crimes, la crasse de la cité, l’inquiétude du jour qui vient dans les contours d’une fresque intellectuelle ou artistique, les personnages ne peuvent supporter d’en vivre l’expérience. L’esthétisation du monde a pour corollaire tragique de le rendre invivable. L’uniformisation des espaces mondialisés ne saurait annuler l’atmosphère propre à chacun d’eux, et c’est le corps qui nous lance ce rappel.

Les terres de Santa Teresa sont un cimetière où les vivants sont des fantômes et où les morts hantent les vivants. Le titre énigmatique de « 2666 » ne trouve aucune élucidation explicite, la seule mention qui en est faite se trouve dans un autre roman de l’écrivain chilien, Amuleto. Dans ce récit, une déambulation sur l’avenue Guerrero de Mexico laisse place à une vision hallucinée :

Guerrero ayant avant tout l’allure d’un cimetière, mais pas un cimetière de 1974, ni un cimetière de 1968, ni même un cimetière de 1975 mais un cimetière de l’année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, les aquosités indifférentes d’un œil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier7.

Les femmes – pour la plupart des ouvrières des maquiladoras – sont assassinées et nul ne s’en soucie : bras au service du capitalisme, elles sont les oubliées de la justice dans une époque où les mots « humanitaires », « droits de l’homme » sont pourtant sur toutes les lèvres. Mais l’œil du monde se ferme, indifférent, et prend les traits d’un mauvais œil présageant le cimetière de 2666. Les personnages du roman ne feignent pas de découvrir cette injustice et Bolaño n’a pas la naïveté de croire que nous ignorons les ravages de la mondialisation. Le monde, s’il s’est ouvert, n’en est pas moins devenu un espace d’oubli et le terrain d’expansion du mal. Ainsi, les lenteurs administratives, la corruption et l’inertie politique sont les signes évidents du nihilisme à l’œuvre à Santa Teresa. Mais pas seulement : la population ou les pays voisins, dont les États-Unis, ne font montre d’aucune résistance, fatalistes devant l’ignominie des crimes. La résignation est une garantie de survie dans cet enfer. La partie des crimes énonce le triste sort des victimes et les circonstances de découverte des corps. Le scandale du mal se donne avant tout comme un « symptôme » ou le « signe » d’une époque où le pauvre est exploité, le corps de la femme bafoué, le puissant protégé : c’est notre miroir, la manifestation de l’absurdité de la mondialisation économique. Le prix à payer est d’une part l’oubli de la dignité humaine mais d’autre part, et c’est là un des coups portés par Bolaño, une propension à l’indifférence pour la survie, véritable familiarisation avec le mal. Le scandale de la mort se dissout dès lors qu’il s’inscrit dans le circuit de l’information, se réduisant à de simples faits objectifs. Bien que ces femmes meurent à la frontière, tout se passe comme si elles mouraient dans un autre monde, une galaxie oubliée. Il faudra qu’une étudiante américaine disparaisse à Santa Teresa pour que les autorités frontalières et la presse américaine s’émeuvent de la tragédie qui se déroule à leur porte : et là encore, la victime sera très vite happée dans l’aveu -glement volontaire d’une époque qui ne veut plus voir.

Cet aveuglement est favorisé par l’opacité d’un système qui est un terreau favorable à la perpétuation de la violence. La responsabilité disparaît dans les hiérarchies, les actions ne sont plus imputables dans ce mouvement titanesque que nul ne contrôle vraiment. Tout le monde est responsable, donc personne ne l’est. L’écrivain ne cherche d’ailleurs nullement à établir une véritable généalogie du mal mais à emmener le lecteur dans l’actualité de la souffrance en le plongeant dans des récits de vie. Ici, nulle figure monstrueuse de tueur en série pour prendre en charge une responsabilité collective et rejeter le mal sur les berges de l’anormalité pathologique d’un individu. Ce sont bien les sociétés d’aujourd’hui qui sont responsables de cela. Bolaño institue les personnages avant tout en témoins, nous prêtant leurs yeux, leur passé et leurs douleurs pour regarder le monde. Le mal est fondateur de la modernité et l’écrivain en exhibe les traces et les balafres.

Le monde s’apparente à un cimetière infini dans 2666 : Santa Teresa et ses crimes, Chelmno et l’extermination des juifs d’Europe, ou encore une crypte mythique sous le château de Dracula en Transylvanie où des dignitaires SS descendent pour remonter tel des prêtres d’une caverne des mystères. L’horreur irrigue notre monde et émerge en des oasis que tout voyageur rencontre dans son errance : s’ouvre alors une quête indéfinie pour l’homme, celle du secret du mal.

Nous sommes tous des exilés

Le monde, même agonisant, est vivant, et la forme littéraire la plus apte à le saisir semble être désormais le roman : Roberto Bolaño a rejoint ici les grands maîtres du genre et a su mettre à profit sa nature organique et protéiforme. Les jeux sur l’espace et la temporalité ouvrent une brèche dans l’opacité du monde. La forme romanesque telle qu’elle est déployée ici remet l’individu au cœur de l’horreur et fait le constat de l’absence de sens. Les personnages entrent dans un combat contre le monde qu’ils ont perdu d’avance. Il n’y a pas « un » monde qui serait le nôtre dans 2666, il n’y a qu’un espace de survie. La fin du monde a déjà eu lieu et nous sommes en enfer : c’est précisément ce qui intéresse Bolaño. Dès lors que le cosmos unifié et clos s’est brisé, que le divin s’est retiré, que restet-il ? Autant de mondes que d’individus et donc, sur le plan romanesque, de personnages. Il n’y a plus de patrie humaine : tel est le secret de la mélancolie moderne selon l’auteur. Sous chaque ville se tient un désert inhumain, une terre silencieuse qui n’a jamais rien attendu de nous : l’écrivain, tout comme les cinéastes Werner Herzog et Terrence Malick, ponctue les récits de présences animales, chiens, lézards ou de description de cieux, de roches, tels des points hiératiques indifférents aux tragédies humaines. Nous recherchons sur un sol inhumain une maison qui n’existe pas et nos pieds ne se posent que sur les territoires du mal, faisant de chacun d’entre nous des exilés.

L’éclatement du monde en une infinité de subjectivités résonne dans 2666 en un concert disharmonieux et inquiétant de p ersonnages-monades. Qu’ils soient européens, mexicains, chiliens, américains, les êtres sont renvoyés à leur solitude essentielle, leurs cicatrices ou leurs espoirs passés, leur désarroi présent et leur désespoir à venir. Les universitaires européens à la recherche de l’écrivain Archimboldi se retrouveront face à eux-mêmes dans le désert mexicain, le professeur Amalfitano dialoguera avec une voix d’outre-tombe et le journaliste Fate perdra pied dans l’univers des narcotrafiquants. Santa Teresa les renvoie à leur propre image, c’est-à-dire un maelström de pulsions et de désirs et à la vacuité de leur liberté, les plongeant dans un malaise profond.

Ces vacillements se dévoilent au fil de dialogues à des comptoirs de bars, sur des terrasses d’hôtels, au cours d’appels téléphoniques nocturnes ou dans des restaurants autoroutiers au milieu de nulle part. La mondialisation n’offre plus que des espaces de transition où le temps se suspend et met les individus face à leur angoisse. Ces confessions forment un jeu narratif de poupées russes : se créer une polyphonie si riche et si intense que le récit lui-même dégage la complexité, l’opacité même du rapport humain. Qu’ils soient fous, poètes, policiers, écrivains, trafiquants, journalistes, tortionnaires nazis, les individus par leur parole tracent les lignes d’un siècle nihiliste. La confession, puisque nous sommes ici dans un monde porté par la faute, lie les êtres dans leur misère. Mais même au travers des dialogues, une opacité prégnante règne ; certains récits se livrent comme des poèmes ou des anecdotes dont le lecteur n’a pas la clé, simplement parce qu’elle n’existe pas. Les subjectivités sont irrémédiablement isolées et repliées indéfiniment sur elles-mêmes : c’est pour cela que dans les romans de Bolaño, les êtres rêvent.

Le rêve dans 2666, qu’il soit songe ou cauchemar, est le pli de la subjectivité. Le mal est un miroir qui révèle bien évidemment un malaise, mais se donne également comme une sommation. L’expérience du mal assigne le sujet à une introspection qui se déploie dans les rêves ou les monologues intérieurs des personnages. Mis en perspective les uns avec les autres dans la trame romanesque, les rêves sont l’étoffe d’un monde parallèle à celui de l’horreur, nouvel espace mythologique. Les règles de la temporalité, de l’espace et des analogies y sont bouleversées, faisant du rêve une métaphore du roman au sein de la narration. Le rêve est bien plus qu’un simple miroir, il se donne comme une métaphore. Il est le lieu où Bolaño pousse à son paroxysme la force de l’écriture : ce sont des tableaux dans lesquels les personnages flottent, où ils rencontrent, enfin, leurs aspirations, leur enfance, et des fantômes. Le rêve n’est plus le théâtre de névroses individuelles ou d’un passé qui se rejoue mais – idée toute borgésienne – une réalité à part entière. Les songes des personnages sont bien souvent des lieux mythiques, forêts déracinées, lacs aztèques, déserts étoilés. L’espace onirique est le signe d’une nostalgie du sens, des anciennes prophéties, autrement dit, d’une explication puissante et immédiate du monde. Plus les individus sont agressés par le monde, plus ils rêvent, rassemblant les fragments épars et absurdes de leur vie en une synthèse signifiante.

2666 : « histoire déréglée » ou « histoire démontée et remontée »

Il n’y a pas de sens enfoui du monde à découvrir : Bolaño nous enseigne, avec humour, qu’il faut le créer. Cette création nécessite un réagencement à l’image de celui en jeu dans le rêve. C’est d’ailleurs au creux d’un songe du personnage Amalfitano exilé à Santa Teresa que se donne peut-être l’une des clés de 2666 comme récit de la mondialisation :

Il rêva d’une voix de femme, […] qui lui parlait de signes et de nombres et de quelque chose qu’Amalfitano ne comprenait pas et que la voix de son rêve appelait « histoire déréglée » ou « histoire démontée et remontée », même si évidemment, l’histoire remontée se transformait en autre chose, en un commentaire dans la marge, en une note savante, en un éclat de rire qui tardait à s’éteindre et sautait d’une roche andésite à une rhyolite et ensuite un tuf calcaire, et de cet ensemble de roches préhistoriques surgissait une sorte de vif-argent, le miroir américain, disait la voix, le triste miroir américain de la richesse et de la pauvreté, des continuelles métamorphoses inutiles, le miroir qui naviguait et dont les voiles sont la souffrance8.

2666, en quelque façon, est ce processus alchimique et tellurique : la forme romanesque ample, foisonnante, et son élasticité temporelle et spatiale permettent ce morcellement de l’histoire et sa remise en perspective. Mais la vertu de ce pouvoir littéraire n’est pas explicative, elle est figurative. La lecture du roman de Bolaño arrache le lecteur de sa contemporanéité et le met face à l’obsolescence de toute finalité historique. Il n’y a pas de finalité de l’histoire, il y a répétition et il est bon de s’en apercevoir pour ne pas mourir happés par le présent. Les voiles de souffrances sont celles de la traite des Noirs du xixe siècle évoquée dès la seconde partie du roman, et elles ont aussi flotté dans les contrées de la vieille Europe, théâtre des deux conflits mondiaux. L’errance des soldats, les exactions, les viols, le désarroi, rien n’est épargné au lecteur. La première mondialisation a été celle du mal et elle s’est perpétuée. Dès lors, lorsque Bolaño voit en Ciudad de Juarez notre « infâme interprétation de la liberté », on peut y entendre la forme économique qu’a prise le libéralisme afin d’assouvir nos désirs de possession et de consommation.

Walter Benjamin, dans son article sur Leskov intitulé « Le conteur », remet au jour un changement crucial dans la problématique de la narration au sortir de la Première Guerre mondiale : la pauvreté en expérience du monde. Les soldats revenus des tranchées étaient ébahis et mutiques, dans l’incapacité de raconter ce qu’ils avaient vécu aux tréfonds de leur chair. L’homme n’était plus qu’une particule dans le monde de la technique. 2666 prend non seulement acte de cette rupture mais assène une autre terrible leçon : le monde est certes pauvre en expérience, mais pis encore, du peu d’expérience qu’il reste, la mieux partagée est celle du mal.

De l’exil de la mondialisation au monde de la littérature

Si l’expérience du mal est celle qui prévaut dans la mondialisation selon Bolaño, on ne s’étonnera pas que l’une de ses ambitions ait été d’être détective. Les personnages mis en lumière dans 2666 sont tous, à leur façon, des enquêteurs : journalistes, écrivains, chercheurs universitaires. Ils ne parviennent pas à se fondre dans la brutalité et sont empreints de culpabilité et de maladresse, à l’image d’un des Européens achetant chaque jour des tapis à une petite marchande de Santa Teresa. Il ne parviendra pas à la sortir de son taudis, résigné et impuissant devant son incapacité à changer les choses. Les personnages ne réussissent pas à se sauver eux-mêmes, empêtrés dans leurs désirs vains et mis en branle par l’exil.

L’exil est un thème fondamental de l’œuvre de Bolaño. L’exil géographique et les errances des individus ne font qu’illustrer une certitude profonde de l’écrivain : nous sommes tous des exilés. Il voyait en chacun de nous des exilés au sein d’une mondialisation où les cartes ne sont plus des promesses d’enchantement ou de paradis terrestres mais les guides d’une croisière perpétuelle. Pourtant, il est une patrie que reconnaissait Bolaño, et ce n’était ni le Chili ni le Mexique, mais la littérature et les livres. L’écrivain s’éprouvait citoyen du monde dès lors qu’il évoquait son activité favorite, la lecture. Tout au long de ses entretiens, Roberto Bolaño affiche son scepticisme quand on lui demande de définir telle ou telle littérature nationale ou continentale. Les écrivains composent bien plus à ses yeux des constellations, des théorèmes ou même des rêves.

Par devers la mondialisation économique se déploie l’espace littéraire réunissant les œuvres passées et parfois fictives. Elles sont des centaines, dans 2666, perpétuellement citées, convoquées et évoquées, parfois contestées par les personnages. 2666 est certes le recueil de l’horreur du xxe siècle mais c’est aussi un roman lumineux sur la littérature et sur ce que veut dire écrire. Archimboldi, figure centrale et recherchée de l’écrivain, est un élément récurrent du roman : mais ce nom est bien entendu un pseudonyme, masque qui le rend insaisissable et l’arrache au sort des subjectivités rivées à leurs états civils. Le statut d’écrivain est déjà en soi une métaphore et l’invention d’un possible. Les livres eux-mêmes, sur les rayons des bibliothèques, sont décrits comme des asiles pour les esprits inquiets. Il est toujours un livre pour accompagner les errants : talismans assurant la communication entre les époques et les lieux, ils rendent le voyage possible, enfin. Pour Roberto Bolaño, deux œuvres américaines étaient fondatrices : Moby Dick de Melville et les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain :

Le premier est la clé de ces territoires du mal, là où l’homme se débat avec lui-même et avec l’inconnu, et généralement finit vaincu9.

2666 perpétue cette poursuite : Melville avait opté pour la chasse à la baleine, Bolaño s’est emparé de l’enquête criminelle. L’horreur est bien un miroir mais c’est aussi pour certains un défi à relever, exigeant courage et noblesse :

Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent les chemins dans l’inconnu. […] ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d’escrime d’entraînement mais ne veulent rien savoir des grands combats, où les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur10.

Les livres sont des mondes, des respirations dans l’atmosphère étouffante et morne de la société mondialisée. Il ne s’agit pas d’arrière-mondes, de terres d’évasion mais de remèdes en quelque sorte, voire d’auxiliaires de survie. Tel est le rôle assigné aux Aventures de Huckleberry Finn de Twain :

Survivre. C’est là un des sortilèges que le lecteur trouve dans ce roman. Aptitude à survivre. Lu avec attention, et relu au moins dix fois, il est même possible que quelque chose de ce sortilège se déprenne de ses pages et commence à circuler dans le sang de celui qui le lit11.

Laissant le désenchantement du monde se perpétuer implacablement, Bolaño préconise avec humilité le sortilège des livres : ils n’insufflent plus une quelconque magie mais ce qu’il y a de plus précieux, la possibilité même de la liberté. Le réseau mondialisé n’offre plus des possibles mais des potentialités mesurables, prévisibles à coup de statistiques et d’algorithmes : dans son expansion et son uniformisation, il ruine le possible, l’imprévu pour mieux s’asseoir. En contrepoint, Bolaño a cru en la littérature mais aussi en l’amour, en tant qu’ils sont la création de possibles qui en passe par le parcours des territoires du mal, ces déserts sans pitié. En cela, il aura été fidèle jusqu’au bout au poème de Baudelaire qui ouvre 2666. Ainsi, le poète clôt « Le voyage » par cette haute injonction :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau !
  • *.

    Enseignant et journaliste littéraire. Il a travaillé sur l’impossibilité de l’écriture dans les œuvres de Stig Dagerman et de Francis Scott Fitzgerald et s’intéresse aux rapports entre philosophie et littérature.

  • 1.

    Roberto Bolaño, les Détectives sauvages, Paris, Christian Bourgois, 2008 (rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2010).

  • 2.

    Id., Entre parenthèses, trad. de l’espagnol par Roberto Amutio, Paris, Christian Bourgois, 2011, p. 452.

  • 3.

    Id., 2666, trad. Robert Amutio, Paris, Christian Bourgois, 2008 (rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011).

  • 4.

    R. Bolaño, Entre parenthèses, op. cit., p. 447.

  • 5.

    Parue dans R. Bolaño, le Gaucho insupportable, Paris, Christian Bourgois, 2004 (rééd. 2008).

  • 6.

    Ibid., p. 158.

  • 7.

    R. Bolaño, Amuleto, trad. d’Émile et Nicole Martel, Montréal, Les Allusifs, 2002, p. 71.

  • 8.

    R. Bolaño, 2666, op. cit., p. 318.

  • 9.

    R. Bolaño, Entre parenthèses, op. cit., p. 357.

  • 10.

    Id., 2666, op. cit., p. 349.

  • 11.

    R. Bolaño, Entre parenthèses, op. cit., p. 358.

Nicolas Léger

Professeur de lettres et de philosophie au lycée Victor-Hugo de Florence, il a récemment publié « Soumission, ou l'épuisement de tout » (Esprit, novembre 2018).

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