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L'éthique des nanotechnologies

mars/avril 2017

#Divers

Dans ce qui a longtemps été le premier ouvrage de langue française intitulé Philosophie de la technique, Jean-Yves Goffi fait le constat suivant : alors que la pensée technique, depuis Platon et jusqu’à tout récemment, s’était toujours développée selon trois axes simultanément – une ontologie de la technique, une anthropologie de la technique, une évaluation des techniques –, « Ce qui caractérise les philosophies contemporaines, c’est un relatif éclatement de cette démarche, peut-être dû à la complexité inédite du phénomène technicien. Les approches évaluatives, anthropologiques et ontologiques sont souvent dissociées : rares sont les philosophies unitaires de la technique, alors que Comte était encore capable d’une vue systématique1. »

La façon dont les nanotechnologies sont devenues matière à réflexion philosophique, au début des années 2000, corrobore ce diagnostic. C’est en effet essentiellement sous l’angle de l’évaluation éthique que celles-ci ont commencé d’être mises en discussion – les considérations de type ontologique et anthropologique ayant été, non pas complètement ignorées certes (pensons en particulier, pour l’anthropologie, aux débats très conflictuels sur l’amélioration de l’humain – human enhancement – qui ont accompagné le développement des nanotechnologies dans les années 2000), mais laissées un peu à l’arrière-plan des considérations éthiques, ou en tout cas formulées à partir d’un cadre de réflexion avant tout éthique. Les nanotechnologies illustrent ainsi parfaitement ce que le philosophe néerlandais Peter-Paul Verbeek a appelé l’ethical turn, le tournant éthique de la philosophie des techniques ces dernières décennies2.

Qu’est-ce que les nanotechnologies ?

La définition des nanotechnologies a dès le départ posé problème. De quoi s’agit-il exactement ? Aucun consensus n’a été trouvé à ce sujet, même si des propositions ont été faites pour circonscrire leur périmètre. La plus répandue mentionne la taille : est « nano » tout objet dont au moins une dimension se situe entre 1 et 100 nanomètres (10-9 mètres). Ainsi, est « nano » un tube de carbone dont la longueur peut aller jusqu’au centimètre, mais dont le diamètre est d’un ou deux nanomètres. Cette définition a minima a été reprise par la norme ISO/TS 27687 :2008, révisée en 2015 (norme ISO/TS 80004-2 :2015), et complétée par d’autres caractérisations de portée générale, notamment : l’existence de propriétés originales de la matière dans des échelles inférieures au micromètre, les nanotechnologies consistant en l’exploitation de ces propriétés pour la fabrication de matériaux ou de dispositifs répondant à des besoins très divers ; ou encore la visée de « potentialisation » de disciplines scientifiques et de technologies existantes (on parle ainsi fréquemment de enabling technologies), ce qui veut dire que les nanotechnologies ne forment pas un nouveau champ disciplinaire bien identifié, mais ont vocation à essaimer dans tous les champs constitués (physique du solide, chimie, science des matériaux, pharmacie, ingénierie électronique, ingénierie mécanique, etc.) pour fournir de nouveaux outils d’investigation ou de nouvelles stratégies de fabrication et d’intervention.

La mise en place des grands programmes-cadres de la recherche en nanotechnologies s’est faite dans les années 1990, en particulier aux États-Unis, dans le souci de concilier deux approches peu compatibles3 : une approche dite bottom-up, portée par le visionnaire Eric Drexler pronostiquant dès le milieu des années 1980 le développement d’une « manufacture moléculaire », c’est-à-dire d’une capacité à agencer la matière atome par atome en vue de fabriquer tout type d’objets4 ; une approche dite top-down, portée principalement par l’industrie de la microélectronique, et consistant plutôt à réduire en taille les composants des processeurs. Le lancement de la National Nanotechnology Initiative par le président Clinton en 2000, dont le but était de coordonner les activités d’un grand nombre d’agences, est généralement considéré comme l’acte de naissance officiel des nanotechnologies après dix ans de patiente élaboration – même si bien sûr celles-ci ont de profondes racines dans de nombreux domaines de l’histoire des sciences et des techniques.

Les enjeux éthiques des nanotechnologies

Or, dès le début des années 2000, les instances de la politique scientifique et technologique aux États-Unis, relayées ensuite par l’Europe, insistent sur l’importance de prendre en considération très en amont les enjeux dits « éthiques et sociétaux » que les nanotechnologies soulèvent. Il s’agit plus précisément de convaincre les opinions publiques que les conséquences potentiellement néfastes des nanotechnologies sur l’homme, la nature et la société sont bien traitées (conséquences environnementales, sur la santé, en termes de justice sociale, sur les inégalités Nord-Sud, sur la vie privée sont invariablement reprises dans les rapports comme des leitmotivs), et que le développement des nanotechnologies en société se fera de façon « responsable ». Il s’agit d’être volontariste en la matière, afin de rassurer le public et d’éviter ce qui est devenu la hantise des acteurs de la politique scientifique, le scénario des Ogm, supposés avoir été massivement rejetés par les consommateurs faute d’explication suffisante, faute aussi d’une implication des publics en amont5.

Ce thème de la responsabilité est ainsi devenu omniprésent, il justifie l’implication des sciences humaines et sociales très tôt dans le processus de la recherche et de l’innovation. Dès le début des années 2000, l’existence d’un fossé à combler d’urgence entre le développement des nanotechnologies et la réflexion éthique est dénoncée6. Aux méthodes de technology assessment des années 1970 et 1980, qui séparaient les deux temps de l’innovation et de l’évaluation, il est proposé de substituer des méthodes d’évaluation en amont, fondée sur l’anticipation des conséquences potentielles des nanotechnologies en développement. Ces méthodes ne sont certes pas nouvelles puisqu’elles ont été mises en œuvre dans le cadre du programme de séquençage du génome humain des années 1990. Néanmoins, elles sont désormais investies d’un rôle stratégique puisqu’elles doivent assurer les conditions d’une bonne « acceptabilité sociale » des nanotechnologies. La littérature consacrée aux enjeux « éthiques et sociétaux » des nanotechnologies, aussi bien académique (articles, colloques, projets de recherche, créations de sociétés savantes, etc.) qu’officielle (nombreux rapports émanant notamment des comités d’éthique), est impressionnante.

La prise en compte des enjeux éthiques des nanotechnologies – à un moment où la mise sur le marché de produits estampillés « nano » est encore embryonnaire : les nanotechnologies ont en un sens été une affaire publiquement discutée avant d’être une réalité industrielle et commerciale – s’est plus précisément faite via des approches de type conséquentialiste, plus connues sous l’étiquette Elsi (Ethical, Legal, Social Impacts). Les démarches Elsi visent à anticiper les conséquences potentielles des nanotechnologies en développement, l’objectif étant au bout du compte d’orienter l’innovation de telle façon que les conséquences jugées positives soient favorisées, au détriment bien sûr des conséquences jugées négatives. Les approches Elsi reposent ainsi sur des calculs de type coûts/bénéfices. Elles ont été institutionnalisées dans le cadre du Human Genome Program des années 1990, avant d’être mises à l’honneur des premières grandes initiatives en nanotechnologies au début des années 2000 et présentées comme stratégiques pour éviter le rejet par les opinions publiques.

Le tournant pragmatiste de l’éthique des nanotechnologies

Certes, les réalisations des quinze dernières années n’ont pas toujours été à la hauteur des discours initiaux. Le bilan est pour le moins contrasté, notamment pour ce qui est de la volonté affichée, surtout vers le milieu des années 2000, d’impliquer très largement les publics citoyens dans la réflexion sur ces fameux enjeux « éthiques et sociétaux », voire dans les choix d’orientation de la politique scientifique et technologique. À regarder les productions effectives, les résultats des dispositifs de participation des publics (surtout en France) ainsi que l’évolution des budgets consacrés aux programmes Elsi, l’intention initiale de faire de la prise en compte des enjeux « éthiques et sociétaux » une pièce centrale des programmes en nanotechnologies ne s’est pas vraiment concrétisée, même s’il est indéniable que des budgets non négligeables ont été alloués sur la période pour traiter ces questions. Certains chercheurs en sont ainsi venus à se demander si la contribution des sciences humaines et sociales « embarquées » (embedded) dans les programmes de recherche en nanotechnologies n’a pas été purement décorative7.

Cela étant dit, les nanotechnologies ont aussi donné lieu à une explosion des recherches en éthique, surtout à partir du milieu des années 2000, en vue de proposer des méthodes alternatives aux méthodes Elsi. Celles-ci ont en effet été fortement critiquées et ont fait place à une profusion de propositions alternatives qui toutes, mutatis mutandis, ont voulu recentrer la réflexion sur les recherches qui se font effectivement dans les laboratoires (en lieu et place d’une réflexion par le truchement de scénarios du futur). L’intense production académique dans le champ de l’éthique des nanotechnologies ces douze ou quinze dernières années s’est ainsi faite en bonne partie contre ce que certains ont appelé « l’éthique spéculative » des évaluations Elsi (speculative ethics8), et s’est orientée vers une volonté de « dé-futuriser » l’éthique des nanotechnologies. La critique a porté pour l’essentiel sur l’économisme sous-jacent des approches Elsi, celles-ci étant jugées trop centrées sur une évaluation des risques potentiels, au détriment d’une prise en compte de la réalité de la recherche et de l’innovation telle qu’elle se fait, au présent9. Les approches Elsi ont été accusées de verser dans le management des risques, au détriment de la réflexion éthique proprement dite10. Outre que la possibilité d’anticiper de façon exhaustive les impacts potentiels d’une nanotechnologie en développement est sujette à caution dès lors que, pour des raisons intrinsèques aux nanotechnologies, celles-ci nous confrontent plutôt à des situations d’incertitude irréductible, l’éthique « au futur » des approches Elsi a aussi été accusée de détourner le regard en le fixant sur des scénarios d’anticipation et ainsi de barrer la voie à un véritable questionnement sur les valeurs et les finalités des programmes de recherche en cours. À cela s’est ajoutée la suspicion portant sur la notion même d’« acceptabilité sociale », accusée de véhiculer une conception finalement très abstraite et très pauvre de ce que sont les publics, et in fine de servir les intérêts des industriels plutôt que la démocratie technique. De surcroît, les approches Elsi ont été jugées insuffisantes dans la mesure où, pour l’essentiel, elles limitent le périmètre de leur examen aux scénarios d’applications futures des nanotechnologies – c’est-à-dire qu’elles ne traitent des enjeux « éthiques et sociétaux » que sous l’angle des applications et de leurs conséquences potentielles, ce qui peut être tenu pour réducteur dès lors que bien des recherches en nanotechnologies ne sont pas d’emblée finalisées par des perspectives d’application.

Les nanotechnologies sont-elles matière à discussion uniquement pour les applications auxquelles elles peuvent conduire ? Ce point a été mis en doute. Enfin, last but not least, les approches Elsi ont également été critiquées pour la conception de l’éthique à laquelle elles risquent de conduire : une éthique forcément « principialiste », top-down, au sens où il s’agit d’édicter quelques principes généraux en matière environnementale et sociale, afin de fournir un cadre général à l’intérieur duquel les chercheurs et ingénieurs en nanotechnologies pourraient développer leurs activités tranquillement. L’éthique confine alors à l’incantation, elle peut difficilement faire autre chose qu’édicter des listes de principes de portée très générale, toujours les mêmes – force est de constater en effet que la littérature officielle sur le sujet, c’est-à-dire pour l’essentiel les rapports émanant des diverses instances de la politique scientifique et technologique, est d’une grande monotonie.

Sur la base des critiques adressées aux approches Elsi, de très nombreuses propositions alternatives ont vu le jour, prenant le contre-pied de cette éthique anticipatrice, spéculative et top-down des premiers temps. En résumé, ces nouvelles approches, d’inspiration pragmatiste, ont cherché à dépasser les calculs coûts/bénéfices des méthodes Elsi pour poser les questions de valeurs et de finalités de la recherche à partir d’une enquête sur les aspects concrets des nanotechnologies, sur le « mode d’existence » de ces technologies et sur la façon dont leur développement peut affecter la condition humaine. À rebours du primat accordé aux scénarios d’anticipation des applications futures des nanotechnologies, il est en effet désormais question de s’intéresser de plus près aux objets et aux pratiques de laboratoire en nanotechnologies, aux « visions », c’est-à-dire aux extrapolations à partir du présent qui permettent d’exprimer le désirable et les conflits de valeurs11, ainsi qu’à la signification et à la portée des nanotechnologies pour la condition humaine, bien au-delà des risques objectivables, voire mesurables. Plutôt que de viser la bonne « acceptabilité sociale » des nanotechnologies, il s’agit de promouvoir des démarches de construction associant le public à la réflexion sur les valeurs et les finalités de la recherche. Plutôt que pratiquer une éthique top-down, allant de pair avec la constitution d’une nouvelle catégorie d’experts, les éthiciens (à propos desquels la sociologue autrichienne Ulrike Felt et ses collègues ont d’ailleurs remarqué qu’ils étaient comme immunisés contre la critique générale de l’expertise12), il s’agit davantage de s’orienter vers des pratiques interventionnistes et pragmatistes de l’éthique, assumant au maximum le fait que les nanotechnologies se développent en contexte de rationalité limitée (futur non « anticipable », incertitude), et que doit prévaloir la possibilité de réviser en continu les cadres normatifs adoptés.

*

L’évolution des pratiques de l’éthique accompagnant le développement des nanotechnologies, après une domination des approches d’« éthique au futur » de type Elsi, a consisté pour l’essentiel à essayer de mieux articuler l’évaluation éthique à des considérations excédant tout calcul de type coûts/bénéfices portant sur les applications futures anticipées, et attentives plutôt au « mode d’existence » des nanotechnologies elles-mêmes, pour ainsi dire au cas par cas, ainsi qu’à des enjeux de type socio-anthropologiques plus larges, portant par exemple sur le brouillage des grandes catégories structurant la conception classique de la technique (la distinction entre la fabrication artisanale et le pilotage de processus naturels dans l’agriculture ou l’élevage), ou encore sur les conceptions de la nature. En somme, l’éthique des nanotechnologies s’est orientée vers des approches plus intégratives, visant à dépasser l’éclatement des trois dimensions de la philosophie des techniques souligné par Goffi : l’évaluation éthique implique désormais de s’attacher à la compréhension fine du réel nanotechnologique, ainsi qu’à la dimension anthropologique.

  • 1.

    Jean-Yves Goffi, Philosophie de la technique, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », 1988, p. 52-53.

  • 2.

    Peter-Paul Verbeek, “Accompanying Technology : Philisophy of Technology after the Ethical Turn”, Techné : Research in Philosophy and Technology, vol. 14, no 1, 2010, p. 49-54.

  • 3.

    Voir Sacha Loeve, le Concept de technologie à l’échelle des molécules-machines. Philosophie des techniques à l’usage des citoyens du nanomonde, thèse de doctorat soutenue à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense le 21 septembre 2009.

  • 4.

    Kim Eric Drexler, Engins de création. L’avènement des nanotechnologies [1986], trad. Marc Macé et Thierry Hoquet, préface de Marvin Minsky, introduction de Bernadette Bensaude-Vincent, Paris, Vuibert, 2005.

  • 5.

    Ce rapprochement des nanotechnologies et des Ogm a au demeurant été critiqué, voir Matthew Kearnes et al., Governing at the Nanoscale : People, Policies and Emerging Technologies, Londres, Demos, 2006 ; voir aussi Ronald Sandler et W. D. Kay, “The Gmo-Nanotech (dis)Analogy ?”, Bulletin of Science. Technology & Society, vol. 26, no 1, février 2006, p. 57-62.

  • 6.

    Anisa Mnyusiwalla, Abdallah S. Daar et Peter Singer, “Mind the Gap : Science and Ethics in Nanotechnology”, Nanotechnology, vol. 14, no 3, février 2003, p. 9-13.

  • 7.

    Voir, par exemple, Armin Grunwald, “Ten Years of Research on Nanotechnology and Society –Outcomes and Achievements”, dans Torben B. Zühlsdorf et al., Quantum Engagements : Social Reflections of Nanoscience and Emerging Technologies, Heidelberg, Akademische Verlagsgesellschaft, 2011, p. 41-58.

  • 8.

    Alfred Nordmann, “If and Then : A Critique of Speculative NanoEthics”, NanoEthics, vol. 1, no 1, mars 2007, p. 31-46.

  • 9.

    Voir, par exemple, Jean-Pierre Dupuy, « Les défis éthiques des nanotechnologies », Les Cahiers du Mouvement universel de la responsabilité scientifique, no 47, 2006, p. 50-67.

  • 10.

    Bernadette Bensaude-Vincent, “Which Focus for an Ethics in Nanotechnology Laboratories ?”, dans Simone van der Burg et Tsjalling Swierstra (sous la dir. de), Ethics on the Laboratory Floor, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2013, p. 21-37.

  • 11.

    Ulrich Fiedeler, “Vision Assessment of Nanotechnology –The Role of Vision in Research Programmes”, dans U. Fiedeler et al. (sous la dir. de), Understanding Nanotechnology : Philosophy, Policy and Publics, Heidelberg, Akademische Verlagsgesellschaft, 2010.

  • 12.

    Ulrike Felt et al., “Unruly Ethics : On the Difficulties of a Bottom-up Approach to Ethics in the Field of Genomics”, Public Understanding of Science, vol. 18, no 3, novembre 2008, p. 354-371.