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Dans le même numéro

Au nom de l'humanité, cette conduite était un crime. » Une analyse de la demande de pardon aux Arméniens

juin 2010

#Divers

Constatant l’incapacité de l’État turc à progresser dans la reconnaissancede ses responsabilités historiques vis-à-vis des Arméniens, une poignée d’intellectuels turcs ont lancé, en 2008, une déclaration reconnaissant la réalité de l’injustice commise lors du génocide. Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette initiative, un de ses initiateurs en fait ici le bilan.

Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et qu’on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon.

Ce texte court, lancé sur l’internet en décembre 2008, a été signé par 30 000 citoyens de Turquie. C’est en écoutant la voix de leur conscience, en élaborant leur propre jugement sur la question que des milliers de personnes, à titre personnel, ont participé à cette initiative de pardon. D’autres continuent à le faire. Cet appel constitue un pas de plus, majeur, sur le chemin de la confrontation avec le problème arménien, commencé depuis environ dix ans. Le pardon demandé ne concerne pas seulement le grand drame humain qui a conduit les Arméniens ottomans en 1915 à subir la déportation et l’annihilation (tedip). Il s’adresse aussi aux victimes du travail de banalisation extrêmement grave autour de cet événement ou, pire par la suite, sa pure négation ou son inversion totale.

Cette campagne de signature s’inscrit dans une série d’initiatives et de travaux comme les articles et les livres pionniers de Taner Akçam, les recherches de plusieurs historiens turcs questionnant sans tabou l’histoire contemporaine de la Turquie, la pugnacité de la maison d’édition Belge à traduire en turc certains travaux publiés sur le génocide arménien et, enfin, les dizaines de présentations en 2005 lors de la conférence sur la question des Arméniens ottomans à l’université Bilgi. Il devenait enfin possible en Turquie, grâce à ces preuves, de dénoncer les thèses toujours plus agressivement négationnistes des historiens officiels au sujet de la question arménienne.

Ce questionnement sur l’histoire officielle s’appuyait aussi sur divers travaux d’importance, publiés depuis une trentaine d’années, sur la formation et le développement du nationalisme turc. La recherche, de son côté, s’intéressait de plus en plus, depuis deux décennies, à mettre en évidence les difficultés d’être membre d’une minorité en Turquie, c’est-à-dire perçu comme un exclu et vivant dans une crainte permanente et héritée du passé. Des faits historiques dont un Turc « moyen » n’avait jamais entendu parler jusqu’à ce jour avaient été minutieusement étudiés grâce aux archives, mis sur papier et publiés depuis une dizaine d’années. Un matériel qui, faute d’être discuté vraiment, avait l’avantage d’exister. Plusieurs auteurs ont commencé à dénoncer plus ouvertement les spécificités du nationalisme turc qui dépassait et dépasse largement les limites du nationalisme ordinaire pour se transformer en discours de haine, voire dégénérer en violence physique qui ne dissimule pas son objectif meurtrier.

Le piège mortel tendu à Hrant Dink s’est élaboré dans ce climat haineux, rendu encore plus tendu par les révélations du journal Agos qu’il dirigeait sur les origines arméniennes de Sabiha Gökçen1. Cet assassinat, sans aucun doute prémédité et fort probablement encouragé par ceux qui dans l’État turc pensaient que Hrant Dink était devenu dangereux, a été perpétré le 19 janvier 2007. Or, lors de ses funérailles, il s’est passé quelque chose en Turquie que les commanditaires de ce meurtre « pour raison d’État » n’avaient probablement pas anticipée. L’ampleur inattendue de la manifestation a été telle que ceux qui pensaient que l’assassinat de ce journaliste arménien serait aussi vite classé que le meurtre du prêtre Santoro à Trébizonde, un an auparavant, s’étaient trompés. Une foule de plus de 100 000 personnes marchant sur des kilomètres à travers Istanbul derrière la dépouille de Hrant Dink montrait que la situation avait désormais changé. Composée de jeunes et de vieux, de femmes et d’hommes, criant : « Nous sommes tous Arméniens, tous des Hrant », portant des cocardes et des affiches reprenant ce slogan, cette foule qui défilait représentait un événement aussi inattendu pour les nationalistes virulents que pour les racistes turcs. Le procès des assassins de Hrant Dink n’a sans doute pas suivi la voie habituelle de l’étouffement en raison de cette mobilisation spontanée, un fait qui pointe aussi du doigt la responsabilité des officiels.

Ce sont ces évolutions qui forment le terreau de l’initiative des citoyens de Turquie de demander pardon en leur nom et au nom de leur conscience à leurs frères et sœurs arméniens pour la catastrophe humaine qu’ils ont subie, leur déportation, l’indifférence dans laquelle les Turcs ont, durant des décennies, tenu ces crimes contre l’humanité perpétrés contre eux, ainsi que les tentatives négationnistes récentes et croissantes vis-à-vis de ces crimes.

Tous ceux qui ont signé cet appel l’ont fait en vertu de leur propre conscience. Il est sans doute plus juste de dire ainsi qu’il y a autant de signataires que de raisons pour signer ce texte. Ces raisons, irréductibles l’une à l’autre, qu’on ne peut rabattre sur une cause générale unique, expriment dans leur pluralité, leur différence et leur complémentarité un besoin toujours plus pressant en Turquie : se confronter à l’histoire du pays sans se soumettre aux tabous, aux interdits et aux pressions qui pèsent sur elle. Certains de ceux qui n’ont pas signé ce texte souhaitaient moins demander pardon, malgré leur empathie, que de faire la lumière sur une histoire. Certains soutenaient aussi que cette demande de pardon ne pouvait émaner que des individus qui avaient commis ces crimes contre l’humanité et de la puissance publique qui les avait couverts, initiant après le nettoyage ethnique un véritable nettoyage culturel.

Cette initiative de pardon a aussi permis de mettre en évidence une peur très puissante, mère d’une haine non moins importante. Les réactions contre la pétition ont été en partie le résultat de l’ignorance totale de la catastrophe ou de sa connaissance à travers la seule histoire officielle. On ne peut qu’espérer, avec la diversification des sources d’information, que ces personnes abandonnent progressivement leur position trop réactive au profit d’une attitude plus sereine d’écoute et de compréhension. Il y a plus désespérant : le cas de ceux qui ont essayé de déformer volontairement le texte de la pétition pour créer au sein de la société un mouvement de rejet de celle-ci. La présentant comme un texte de « reconnaissance du génocide et de demande de pardon » – le terme de génocide n’apparaissant nulle part dans la pétition –, ces personnes ont qualifié les signataires de traîtres à la Patrie, se présentant non sans véhémence comme les gardiens des tabous. Ils savent, mais ils nient. Et non seulement ils nient, mais ils continuent de manipuler allégrement l’opinion publique, exécutant là leur mission historique au service de la reproduction et de la sauvegarde des mensonges de la raison d’État.

La construction d’un tabou national

Le terme de « génocide » n’a été employé pour la première fois qu’en 1944. Les Arméniens, victimes des déportations de 1915 puis des massacres de masse qui ont suivi, ne pouvaient utiliser ce terme. Ceux qui ont vécu ce terrible drame l’ont appelé « déportation » (tehcir), « convoi » (kafile) ou « massacres » (kıyım). Le terme de « Grande Catastrophe » s’est ensuite substitué aux autres, expression qui reflétait bien ce qui a été, en quelques années, la disparition presque totale d’un des plus anciens peuples d’Anatolie.

À la fin de la Première Guerre mondiale, excepté ceux qui avaient perpétré ces crimes et les nationalistes turcs fanatiques, un large consensus réunissait les intellectuels ottomans pour dénoncer cette politique d’épuration ethnique massive par le gouvernement d’Union et progrès. Il s’agissait, pour eux, d’« un massacre de masse » (taktil-i nüfus). Un homme d’État des plus en vue, le maréchal Izzet Fuat, reconnaissait :

Puisqu’il n’y a pas d’autre solution que d’avouer les actes contre l’humanité des unionistes, il faut les reconnaître et les déclarer sans hésitation, dans la noblesse et dans l’honneur comme il sied à la réputation d’un grand peuple.

La grande romancière Halide Edip, en 1918, n’hésitait pas sur les termes à employer

Nous avons massacré la population innocente arménienne […]. Nous avons essayé de détruire les Arméniens en recourant à des méthodes moyenâgeuses.

Le 20 septembre 1915, l’historien Ahmet Refik décrivait sans ambiguïté, depuis Eskicheir où il se trouvait, l’arrivée ou le départ des convois de déportés :

On dit que les drames les plus graves surviennent à Bursa et à Ankara. Des maisons ont été encerclées, des centaines de familles arméniennes mises dans des voitures et déversées dans les fleuves. Plusieurs femmes sont devenues folles en assistant à ces horribles assassinats. Les maisons des riches Arméniens ont été achetées, mais une fois l’argent versé, il était repris par la force, par la torture… Au nom de l’humanité, cette conduite était un crime2.

À la Chambre haute ottomane, en octobre 1918, Ahmed Riza allait plus loin, précisant que les Arméniens avaient été décimés suite à une décision officielle. Le ministre de l’Intérieur, Mustafa Arif, précisait que les « chefs » de guerre avaient procédé à la déportation

dans un bain de sang, digne des bandes les plus sanguinaires : ils étaient décidés à détruire les Arméniens […], ils les ont massacrés.

Suivant les termes de l’époque, il s’agissait d’un massacre commencé sous couvert de déportation, d’une action menée en vue d’exterminer une partie de la population, organisée par le comité central d’Union et progrès et réalisée avec certains fonctionnaires, militaires et membres de la population. Lors du procès des dirigeants d’Union et progrès devant la Cour martiale, les chefs d’accusation étaient on ne peut plus clairs : « Massacre, pillage de propriété et d’argent, incendies des maisons, des villages, corps brûlés, viols, tortures et cruautés honteuses. » Le procureur face aux « exterminations et massacres des membres d’une communauté par ces moyens et la confiscation de leurs biens » demandait au tribunal de « rendre justice au nom du droit général de l’humanité3 ».

Entre novembre 1918 et mars 1919, l’opinion dominante en Turquie était de dénoncer les massacres des Arméniens, de les « maudire » et d’exiger que les responsables soient punis. Les Ottomans musulmans prenaient néanmoins le soin que ni les musulmans, ni la nation turque ne soient accusés de ces crimes, désignant le comité central d’Union et progrès, ses responsables locaux et l’Organisation spéciale comme les seuls coupables. La condamnation à la peine capitale du sous-préfet de Bogazliyan, Mehmed Kemal, créait un précédent : pour la première fois, un fonctionnaire haut placé était exécuté pour des crimes commis envers des non-musulmans.

Un glissement s’est opéré, dès le printemps 1919, avec l’occupation le 15 mai par l’armée grecque du littoral turc entre Izmir et Ayvalik, y compris la presqu’île de Cesme, en Asie mineure. La mutation progressive des puissances alliées en forces d’occupation et l’instrumentalisation faite ensuite par ces mêmes puissances du drame subi par les Arméniens ottomans pour se partager le territoire de l’Empire ont eu, pour conséquence, de faire émerger un sentiment nationaliste de plus en plus vigoureux. Sentiment qui a rapidement pris le dessus sur les réactions exprimées contre les crimes commis contre les Arméniens pendant la guerre. Aux revendications visant à punir les responsables des massacres s’est substitué peu à peu au sein de la société un sentiment d’injustice vis-à-vis des Alliés. Si Mustafa Kemal, le 24 avril 1920, utilisait encore le terme fazâhat (abjection) pour décrire la déportation et les crimes subis par les Arméniens ottomans4, six mois plus tard, en décembre 1920, il présidait la Grande assemblée nationale de Turquie qui non seulement décidait d’octroyer une pension aux familles des deux fonctionnaires pendus pour avoir organisé des massacres d’Arméniens, mais de faire de ces deux hommes des « martyres de la nation ». Entre ces deux dates, le traité de Sèvres avait été signé (août 1920). C’est ce traité qui, au départ, a joué un rôle majeur dans la transformation de la question arménienne en un puissant tabou national5, renforcé par la construction de l’identité nationale turque qui s’est faite contre les nonmusulmans et, en particulier, les Arméniens.

À partir de 1921, l’évocation du drame arménien a disparu du vocabulaire des hommes d’État et des leaders d’opinion. Pire, elle a déserté la mémoire collective. La Turquie, à cette date, est entrée dans une longue période de silence, a vécu dans l’oubli le plus complet des événements de 1915. C’est pourquoi la société turque a été si surprise lorsqu’elle a appris les revendications de reconnaissance du génocide arménien cinquante ans après. Pire, à la suite des assassinats de diplomates turcs par des militants arméniens et les attentats des aéroports d’Ankara et d’Orly organisés par l’Asala, elle a développé vis-à-vis de la question arménienne un sentiment de rejet violent. La nouvelle vague de nationalisme des années 1980-2000 n’a fait qu’amplifier ce sentiment. Au lieu de parler de « massacre réciproque » (mukatele), le discours officiel a été de nier de plus en plus ouvertement le grand drame humain subi par les Arméniens. C’est ainsi qu’en 1999-2000, inversant totalement la hiérarchie des responsabilités, l’État turc décida d’ériger à Igdir, sur la frontière arménienne, un monument de 40 mètres de haut en mémoire « des cruautés arméniennes ». Autre exemple : si, en 1918, la Chambre haute ottomane évaluait à environ 800 000 le nombre de victimes arméniennes, au début des années 1980 le diplomate turc Kamuran Gürün ramenait ce chiffre à 300 000 morts6 ; au début des années 2000, l’historien Yusuf Halaçoglu, président de la Société turque d’histoire entre 1993 et 2008, ne dénombrait plus que 56 610 Arméniens victimes des déportations7.

L’indifférence vis-à-vis du drame vécu, la négation des crimes commis, et l’injustice qui en est la conséquence : cette longue évolution est reprise dans la pétition de pardon.

Les effets d’une pétition

La riposte s’est organisée avant même que le texte de la pétition soit mis en ligne. Les « détectives classiques » du complot se sont immédiatement mis au travail : ambassadeurs à la retraite et autres experts en décryptage ont souligné l’usage sournois du terme Grande Catastrophe qui, à leurs yeux, n’était que le synonyme de génocide. Or, paradoxalement, certains citoyens turcs, utilisant expressément le terme de génocide pour qualifier les faits avaient, pour cette raison même, refusé de signer la pétition. D’autres, dans le même cas, l’avaient signé en pensant que cette pétition valait mieux que rien. Enfin, certaines personnes jugeaient qu’une telle demande de pardon devait émaner non des individus mais de l’État, mais avaient néanmoins voulu apporter leur soutien à une initiative qu’ils qualifiaient d’historique.

Bien que l’utilisation du terme de génocide pour qualifier la déportation arménienne ne soit pas vraiment réprimée par le code pénal, le comportement des tribunaux restant aléatoire, ces diplomates ont orchestré une vraie campagne de désinformation, déformant volontairement le texte dans le but, ce qui est leur métier, d’identifier les ennemis intérieurs et de dénoncer les traîtres à la patrie. Ainsi, ces « producteurs » de preuves se sont employés à prouver que les pétitionnaires avaient reçu de l’argent de l’étranger, de l’Union européenne, des Arméniens… Certains journalistes, qui n’ont de cette profession que le nom, se sont empressés de colporter ces mensonges inventés de toutes pièces, de les diffuser sur l’internet. La campagne « des traîtres et des vendus qui vivent parmi nous et qui sont nourris par l’ennemi » était lancée. Il serait intéressant de savoir comment des personnes ayant d’ordinaire un raisonnement normal ont tendance à croire, avec une belle facilité, à ces ragots qui sont souvent invraisemblables. Sans doute est-ce là la manifestation d’un état psychique qui se perçoit toujours comme une victime ou placé sous une menace permanente. Pour comprendre les raisons de la grande réactivité de la société turque face à la question arménienne, il faudrait probablement explorer dans les détails la psychologie sociale de cette société.

Parmi ceux qui ont participé au lancement de cette pétition, qui l’ont signée, qui ont été obligé de retirer leur signature sous la pression de leur entourage, qui auraient sincèrement voulu la signer mais n’ont pas pu faire ce geste symbolique pour des raisons institutionnelles ou pour des peurs non avouées, aucun n’attendait de cette initiative qu’elle résolve miraculeusement la question arménienne. L’objectif était d’ouvrir des canaux de communication, de faire un premier pas dans le partage de la douleur. D’une certaine manière, les signataires demandaient pardon parce que ceux qui devaient le faire s’en abstenaient. Ils demandaient pardon parce qu’ils n’avaient pas pu empêcher la haine, les mensonges, les discours négationnistes de se développer. Ils demandaient pardon pour les propos d’un Premier ministre qui déclarait, suite à la pétition :

C’est probablement parce qu’ils ont perpétré un tel génocide qu’ils demandent pardon. La république de Turquie n’est pas concernée.

S’il y a eu un tel crime, en effet, ceux qui l’ont commis peuvent demander pardon. Mais, ni moi, ni mon pays, ni ma nation n’ont un tel problème.

Une réaction comparable à celle, tout aussi immédiate, du chef de l’opposition parlementaire « social-démocrate », Deniz Baykal, pour qui les signataires n’étaient que « des intellectuels dans un état d’explosion de conscience. Nous sommes capables d’observer ceux qui les manipulent ». Face à ces déclarations, la pétition devenait pour les signataires d’autant plus urgente et nécessaire. Si tous les racistes avérés de Turquie et les nationalistes radicaux ont rempli leur rôle en manifestant contre cette pétition, comme le feraient tous les racistes et nationalistes radicaux du monde, en revanche le fait que le chef du gouvernement et le chef de l’opposition, main dans la main, se soient dressés contre cette pétition représentait une honte pour la Turquie. Ce sentiment de honte a entraîné une nouvelle vague de signatures.

La pétition a aussi permis de révéler combien le réflexe autoritaire-étatiste était resté vigoureux en Turquie. Elle n’avait aucune prétention de peser sur la politique extérieure turque. Elle représentait une initiative citoyenne libre que ne concernaient ni l’état des relations entre la Turquie et l’Arménie, ni les différentes initiatives de reconnaissance du génocide arménien par des parlements nationaux ou régionaux. Des milliers de Turcs avaient simplement décidé d’exprimer le malaise de leur conscience. Or, la mentalité autoritaireétatiste ne pouvait accepter cela. C’était à l’État, et à lui seul, que revenait le droit de décider ce que l’on pouvait faire ou non, quand et où le faire. Moins à l’État d’ailleurs qu’à ceux qui se considéraient comme détenant un monopole sur lui. L’initiative de pardon venait casser ce monopole sur une question jugée comme hautement stratégique par l’État depuis des décennies. C’est pourquoi la majorité et l’opposition, oubliant leurs querelles, se retrouvaient ensemble pour faire taire cette nouvelle voix citoyenne.

Il est encore tôt pour dire si cette initiative a pu ébranler l’un des grands tabous de la Turquie contemporaine. Il est indéniable qu’elle l’a rendu plus visible, donc plus lisible et plus facilement un sujet de questionnement. Le texte de remerciement rédigé par certains Arméniens vivant en Europe et en Amérique du Nord, l’accueil très chaleureux réservé à cette pétition en Arménie montraient que, même si le terme de génocide ne figurait dans le texte, un tabou de nature différente commençait à se lever de l’autre côté de la question arménienne. Hrant Dink attirait justement l’attention sur l’importance de ce questionnement mutuel des tabous, ce qui l’a conduit à être condamné pour injure à la turcité.

Une fois la pétition lancée, certains ont demandé à ce que cette initiative de pardon soit élargie à tous ceux qui ont été victimes de l’État turc. D’autres ont émis l’idée que le pardon devait être réciproque et suggéré aux Arméniens de faire un geste similaire vis-à-vis des Turcs. La première demande fait référence aux pressions, exclusions, massacres, déportations et aux multiples interdits dont ont été victimes les Kurdes de Turquie, et qui sont aujourd’hui dénoncés. Cependant, la question arménienne est d’un tout autre ordre. Le problème kurde peut être résolu par la voie démocratique : les acteurs vivent en Turquie et la plupart des responsables des crimes commis contre les Kurdes sont en vie. C’est pourquoi dans la résolution du problème kurde, ce n’est pas la demande de pardon qui représente une priorité, mais la réalisation de réformes et la condamnation des coupables. En revanche, la question arménienne s’élève sur le fond d’une destruction irréparable. La demande de pardon est la première et indispensable démarche à faire face à la disparition, décidée à grande échelle, de la présence physique d’un des peuples les plus anciens et les plus importants de la géographie anatolienne, face à la destruction dans les mêmes proportions et tout aussi volontairement des traces de sa présence culturelle et face au silence qui les a accompagnés pendant des décennies.

D’autre part, demander la réciprocité du pardon revient à tout mettre sur le même plan et, ainsi, imputer une égale responsabilité à différents groupes de personnes pour des massacres, cruautés, exodes qui ont eu lieu à des moments et lieux différents. Il y a une différence fondamentale entre l’insurrection des bandes arméniennes à Van et la déportation de masse ou nettoyage ethnique, causant la mort et le pillage des biens de tous les citoyens ottomans arméniens grâce à une législation temporaire qui était une pure violation de la Constitution en vigueur en mai 1915. Tout comme il existe une différence majeure entre les massacres perpétrés plus tard par les groupes d’Arméniens ayant rejoint les forces d’intervention russes pour se venger du grand carnage que furent les déportations et la déportation des Arméniens qui dura plus d’un an et demi et fut ordonnée, en usant de la force officielle que représente l’État, par un certain nombre de civils et militaires ottomans, de membres de gouvernement et du parti alors au pouvoir ainsi que de l’organisation secrète qu’il employait pour cette tâche. La différence étant que, d’un côté, les massacres furent perpétrés par des bandes et, de l’autre, par des agents de l’État. Pour faire une comparaison entre les actes de violence, au niveau local, d’une entité illégale telle une bande à l’égard d’une partie de la population considérée comme ennemie et l’exécution d’une décision d’État qui n’est autre qu’une épuration ethnique contre un segment de la population sur la base de différences de langue, de religion, de culture, revient à mettre l’État en question au niveau d’un gang, au mieux. En réalité, ce fut la thèse principale défendue par les non-unionistes entre 1918 et 1919 : le massacre des Arméniens était le fait du « gang » des unionistes qui ont aussi conduit l’État à sa mort.

Encore aujourd’hui, à l’exception de ceux qui furent pendus suite à la tentative d’assassinat de Mustapha Kemal à Izmir en 1926, tous les responsables d’Union et progrès – et plus particulièrement Talat Pacha – sont considérés aujourd’hui comme des héros nationaux. S’il n’existe pas, à ce que je sache, de boulevard Enver Pacha, en revanche le nom de Talat Pacha est celui d’une des plus grandes avenues d’Izmir comme d’Ankara et celui d’une rue dans le quartier de Bahcelievler à Istanbul. Son tombeau (le corps fut ramené en Turquie avec la permission d’Hitler en 1943) se trouve sur le mont Hürriyet-i Ebediyye (liberté éternelle) et jouxte les Martyrs de la Liberté. Ce « héros national », qui fit décréter et mit en œuvre rapidement les déportations durant un an et demi avec une sorte d’idée fixe, est aussi le principal responsable de la disparition des « registres », selon les décomptes qu’il reportait avec zèle dans les graphiques de son blocnote8, de 972 000 à un million et demi d’Arméniens.

Très probablement, les dirigeants des groupes arméniens qui organisèrent les massacres contre la communauté musulmane de l’Est anatolien sont aujourd’hui aussi des héros en Arménie. Cependant, cette équivalence de façade ne doit rien enlever au drame unique que sont les crimes commis contre l’humanité par des hommes d’État, civils et militaires, comme le gouverneur de Trabzon Cemal Azmi Bey9. D’un côté, il y a des groupes armés qui ont commis des massacres et, de l’autre, des fonctionnaires qui se sont lancés dans un « nettoyage ethnique » systématique et qui l’ont exécuté avec soin sur le territoire de leur juridiction avec l’appui de ceux qui avaient le pouvoir et les manipulaient. Le meurtre de masse des Arméniens qui fut planifié, exécuté et surveillé par le gouvernement d’Union et progrès est un crime indéniable contre l’humanité, qui ne peut se justifier par un choix sans alternative du pouvoir luttant désespérément pour sa survie. Ce n’est pas là un crime de guerre. Pas plus qu’un crime commis par une armée en guerre contre les civils d’un État ennemi. C’est une opération de nettoyage ethnique menée par un État et mise en œuvre jusqu’à son degré ultime contre des hommes, femmes, personnes âgées comme enfants, sur la base de critères ethnico-religieux contre un groupe de citoyens qui n’avait montré aucun signe de rébellion ni n’était coupable d’aucun crime.

Ceux qui affirment qu’ils ont fait la même chose doivent expressément exprimer ce qu’ils entendent par « ils » et « nous ». Car, à le faire, les groupes racistes, se cachant derrière le « nous » qui s’accroche à revendiquer la réciprocité, seront bientôt démasqués. En réalité, c’est déjà le cas. Ceux qui attaquent aujourd’hui l’initiative personnelle de pardon avec haine et rancœur illustrent l’essence raciste qui a permis de dissimuler ce génocide derrière des discours nationalistes depuis des décennies. Ceux qui critiquent cette pétition avec une certaine perversité la pensent à travers le prisme de leur monde égocentré au lieu de se référer à des normes humaines et éthiques universelles, un sens moral de la responsabilité ou une prise de conscience spécifique. Ils ressentent le besoin de chercher des forces ennemies et extérieures et, derrière elles, des revendications matérielles. Car leur conscience est inquiète face à une mobilisation de citoyens qui parlent et agissent au nom d’une question sur laquelle ils ne supportent aucune évocation directe, qui ne cherchent aucun bénéfice, qui ne sont impliqués dans aucun jeu politique et qui adoptent une position humaniste, sur la base de principes universaux et non de valeurs conjoncturelles.

Ceux qui ont rejoint l’initiative de pardon ne s’adressent pas, pour l’essentiel, aux Arméniens de Turquie ou à ceux qui vivent en Arménie ou dans la diaspora, ou à l’Union européenne ou aux États-Unis mais, à la société turque. Peut-être est-ce là ce qui dérange le plus les racistes, les négationnistes et tous ceux qui ne veulent pas renoncer à eur aliénation pour raison d’État. Si, vraiment, ils se sentent menacés, cela montre seulement que la pétition de pardon a atteint ses objectifs.

Version française de l’article publié dans la revue Birikim, février 2008. Traduction revue par Isabelle Albaret que nous remercions.

  • *.

    Économiste, enseigne en France à l’université de Paris I et en Turquie à l’université de Galatasaray. Auteur, avec Michel Marian, de Dialogue sur le tabou arménien, Paris, Liana Lévi, 2009 (voir, infra, dans la rubrique « Librairie », le compte rendu p. 201-203). Voir la table ronde, « Une société qui retrouve confiance ? », animée par Olivier Abel, avec Ahmet Insel, Rusen Çakir et Ömer Laçiner dans Esprit, janvier 2001. Voir aussi l’article de Michel Marian, « La lettre d’excuse qui change les relations entre Arméniens et Turcs », Esprit, mars-avril 2009.

  • 1.

    Une des filles adoptives de Mustapha Kemal, elle est la première aviatrice de la Turquie. Elle a participé aussi aux bombardements par avion lors des opérations militaires menées contre le soulèvement kurde à Dersim en 1938. D’origine arménienne, Hrant Dink était une haute figure du journalisme turc, assassiné à Istanbul devant les locaux de son journal Agos.

  • 2.

    Ahmet Refik (Altinay), Iki Komite Iki K ?tâl (Deux comités, deux massacres), Istanbul, Kebikeç Yayinlari, 1994 (1re édition en 1919 à Istanbul).

  • 3.

    Mis à part les références faites à Ahmet Refik, les autres références sont prises dans V.H.Dadrian et T. Akçam, « Tehcir et Taktil », Divan-i Harb-i Örfi Zabitlari ; Ittihat ve Terakki’nin Yargilanmasi 1919-1922 (minutes de la Cour martiale, procès de Ittihat ve Terakki 1919-1922), Istanbul, Bilgi Universitesi Yayinlari, 2008.

  • 4.

    Atatürk’ün Söylev ve Demeçleri (Les discours et les déclarations d’Ataturk), Ankara, Ministère de l’Éducation nationale, 1945, t. 1, p. 49.

  • 5.

    Pour la formation de ce tabou à travers le traité de Sèvres et sa consolidation progressive jusqu’à nos jours, voir le texte présenté par Baskin Oran lors de la Conférence sur les Arméniens ottomans lors de la chute de l’Empire, 24-25 septembre 2005, Istanbul, Université Bilgi.

  • 6.

    Kamuran Gürün, le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984.

  • 7.

    Yusuf Halaçoglu, Ermeni Tehciri (déportation arménienne), Istanbul, Bky, 2004, p. 98-99.

    m

  • 8.

    Murat Bardakçi, Talat Pasa’nin Evrak-i Metrukesi (documents disparus de Talat Pacha), Istanbul, Everest yayinlari, 2008.

  • 9.

    Gouverneur de Trébizonde jusqu’en 1918, membre de l’organisation spéciale du comité d’Union et progrès, il est accusé de plusieurs massacres d’Arméniens et de Grecs, notamment par noyade dans la mer. Condamné à mort par contumace par la cour martiale de Trébizonde en 1919, il a été tué, avec Bahaeddin Sakir, dirigeant de l’organisation spéciale, par des militants arméniens à Berlin en 1922.