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Promesses robotiques et liquidation du politique

mars/avril 2017

#Divers

Depuis les années 1970, les robots envahissent les mondes du travail, les ateliers, les usines comme les foyers et les champs. Lors du dernier Salon de l’agriculture, organisé à Paris en 2016, ils étaient célébrés comme des auxiliaires indispensables pour sauver une agriculture en crise : outre les robots de traite et d’alimentation introduits depuis déjà longtemps, d’autres sont annoncés pour semer, désherber, pulvériser, alors que la robotisation s’accélère dans les usines, qui automatisent de plus en plus de tâches.

Depuis la révolution numérique et l’essor des travaux sur l’intelligence artificielle, le robot est devenu un phénomène omniprésent, dans les esprits comme dans les pratiques. Il suscite désormais d’innombrables réflexions qui conduisent à repenser le marché du travail, les rapports sociaux et même les frontières de l’humanité. Des philosophes et des juristes demandent qu’on leur reconnaisse des droits, qu’ils soient accueillis dans la famille comme des êtres dotés de dignité, voire de sensibilité1. Dans la pléthore de discours contemporains à fonction promotionnelle, le robot est devenu une sorte d’évidence, un futur inéluctable, un objet de désir et de fascination, la manifestation de notre destin, la promesse d’un avenir enchanté et merveilleux. Mais au-delà des promesses et des enthousiasmes technologiques, à quoi renvoient ces machines ? Et comment les réalités et les imaginaires robotiques recomposent-ils le champ politique ?

La robotique s’apparente en effet à un mirage chargé de combler le vide politique contemporain et de répondre aux crises sociales et écologiques à répétition. Depuis les années 1970, le langage et les pratiques de la robotisation n’ont cessé de s’étendre parallèlement aux crises, à la perte de repère et à l’effondrement croissant des sociétés industrialisées. Le désir contemporain de robot qui s’exprime de plus en plus témoigne au fond d’un évidement profond des horizons d’attente du fait de l’absence manifeste d’alternative politique ou d’imaginaire de substitution, il contribue à la liquidation du politique par l’obsession généralisée pour l’innovation. Ce qu’on appelle « robotisation » est un monde de machines d’une nouvelle espèce : couplé à la numérisation et aux promesses de l’intelligence artificielle, il est censé inaugurer une trajectoire inédite, un « nouvel âge des machines » enthousiasmant pour quelques-uns, mais extraordinairement destructeur et menaçant pour d’autres moins visibles.

Genèse du robot

Parler de « robots » soulève d’emblée une multitude de difficultés tant la notion recouvre une grande diversité d’appareils et de dispositifs. Laissons de côté les robots dits ludiques ou sociaux, et arrêtons-nous sur les robots travailleurs.

Dans les dictionnaires, la « robotisation » désigne le « remplacement de l’homme ou d’une machine traditionnelle par une machine entièrement automatique ; résultat de cette action. Synonyme : automatisation ». Pour la plupart des observateurs, il ne fait pas de doute que le robot est la dernière manifestation du génie humain, une « technologie de rupture », une nouveauté radicale censée inaugurer une trajectoire inédite. En réalité, il n’est que la dernière étape dans le vieux projet d’automatisation consubstantiel à l’industrialisation et au capitalisme cherchant à se passer des hommes. Loin d’être une trajectoire radicalement neuve ou originale, le robot au travail n’est rien de plus que le dernier avatar du vieux rêve de l’automate et de l’« homme-machine », mille fois annoncé et qui n’a cessé d’accompagner la modernité industrielle et scientifique2. Le rêve de créer des automates autonomes est très ancien : sous l’Ancien Régime, il s’agissait surtout de produire du spectaculaire ou de démontrer le pouvoir des puissants ; à partir du xixe siècle, avec l’âge industriel, les automates mécaniques visent de plus en plus à accroître les profits en modifiant l’organisation du travail, grâce à une production en continu qui ne serait plus soumise aux risques introduits par les ouvriers de chair et d’os. L’utopie de l’automatisation naît puissamment dès le xixe siècle : les libéraux comme Andrew Ure et les ingénieurs y voient d’emblée un moyen de sécuriser la production et beaucoup de socialistes en font un moyen pour supprimer les tâches ingrates, une occasion d’émanciper l’homme en en faisant une « pure intelligence », comme l’écrivait le communiste Étienne Cabet dès les années 1840 en décrivant les usines de sa future République communiste3.

Le néologisme « robot » a surgi au début du xxe siècle dans la littérature de science-fiction, alors que s’imposaient le taylorisme et ses nouvelles trajectoires d’automatisation industrielle. C’est le Tchèque Karel Čapek qui invente le mot en 1920 – à partir d’un terme slave signifiant « corvée » ou « esclavage » – dans une pièce de théâtre mettant en scène des machines à l’apparence humaine qui se révoltent et finissent par détruire l’humanité. Puis ce sont surtout les célèbres romans d’Isaac Asimov qui popularisent le mot après 1945, avec sa série sur les robots portée par la modernisation accélérée de l’époque de la guerre froide. Les années 1970 voient la réactivation – dans un contexte de forte conflictualité sociale et politique, de crise énergétique et d’émergence d’un chômage de masse – de cette utopie industrielle née au début du xixe siècle. La robotisation des années 1970 peut être interprétée comme l’association entre le vieux projet rationalisateur du capitalisme industriel et le nouveau langage de la science-fiction. C’est d’ailleurs Asimov qui préface en 1980 le premier traité consacré à la robotique industrielle publié aux États-Unis par Joseph F. Engelberger4. Les dérivés comme « robotique » ou « robotisation » se diffusent ensuite de façon importante dans les années 1980, lorsque le mot quitte la sphère des imaginaires futuristes pour entrer dans les usines, notamment dans l’industrie automobile où les ouvriers spécialisés sont remplacés par des robots sur les chaînes de production.

Les premiers robots entièrement automatiques sont commercialisés aux États-Unis, puis au Japon et en Europe, dans les années 1970 : ils servent à assembler, à souder, à riveter et permettent d’importants profits et gains de productivité. Le premier véritable robot industriel commercialisé est le fameux Unimate, d’abord utilisé aux États-Unis par General Motors avant de l’être en France chez Renault après 1976. Héritier direct des technologies de télémanipulation développées dans le secteur nucléaire, il s’agissait d’un simple bras articulé capable de transférer un objet d’un endroit à un autre. Dans un contexte de concurrence exacerbée et de course effrénée à la croissance, la robotisation devient une condition de la puissance économique et un nouveau marché très dynamique, avec des taux de croissance de l’ordre de 5 % depuis 2000. Largement soutenu par les États, le secteur de la robotique connaît désormais une très forte croissance – stimulée par le développement de l’intelligence artificielle – tandis que se multiplient les laboratoires universitaires et les formations spécialisées. Alors qu’il existait 1,5 million de robots industriels en fonctionnement dans le monde en 2015, la Fédération internationale de la robotique annonce qu’ils seront 2,6 millions en 2019, principalement dans les secteurs électroniques et automobiles5.

Promesses et enthousiasmes

Au-delà de la rhétorique de l’innovation de rupture, la robotique contemporaine mérite d’être pensée dans des trajectoires de plus longue durée. Même si les possibilités techniques contemporaines sont inédites, les imaginaires robotiques prolongent des promesses et des trajectoires plus anciennes. La robotique industrielle est tout autant un imaginaire et un ensemble de représentations construites qu’un système d’artefacts et de processus industriels. L’historien et sociologue David Noble a longuement étudié les « Délires robotiques, ou l’Histoire non automatique de l’automatisation ». Il a montré tout ce que la robotique industrielle, alors même qu’elle n’en était encore qu’à ses débuts, devait à l’obsession de la surveillance et du contrôle, à des pulsions irrationnelles et enthousiastes, à mille lieues des considérations rationnelles et économiques généralement avancées pour la justifier6. La culture des ingénieurs et leur enthousiasme systématique en faveur des machines, malgré leur faible rentabilité, les poussent à développer les trajectoires les plus high-tech et futuristes, indépendamment de leur impact social ou de leur efficacité réelle.

Dans les années 1970, la robotique a d’emblée été promue et construite pour conquérir des positions sur les marchés mondiaux, pour freiner la crise et la désindustrialisation dans les pays du Nord, accompagnée de discours enthousiastes et d’une habile mise en scène. Elle a aussi été soutenue par des institutions comme la Fédération internationale de la robotique, créée en 1987 afin de promouvoir la robotique pour améliorer « le bien-être et une croissance économique saine en augmentant le niveau de vie de la nation ». Dès 1973 était ainsi organisée à Tokyo la première International Robot Exhibition, vaste manifestation à la gloire des nouvelles machines et dont le slogan était : Making the Future with Robot. Depuis, les manifestations de promotion de la robotique n’ont cessé de s’étendre à travers une infinité d’écrits et de discours : en 2000 était organisé le premier salon de la robotique personnelle et il existe désormais dans la plupart des pays industrialisés de multiples foires, rencontres, salons à la gloire des robots et de leur promotion dans tous les domaines7.

À côté des robots industriels dont la fonction est de remplacer les humains au travail, il existe désormais des robots pour faire l’amour ou la guerre, des robots d’assistance pour les personnes âgées et les enfants, mais aussi des robots « pots de fleur » pour déplacer une plante au soleil, ou des robots qui nettoient la grille du barbecue et passent l’aspirateur. Les délires robotiques ne semblent désormais plus avoir aucune limite. Ce qui relevait auparavant des imaginaires de la science-fiction ou du gadget électronique adapté aux rêves enfantins entre peu à peu dans le réel, en colonisant nos vies et nos pensées. Toute inhibition semble désormais levée, et douter ou ironiser sur cette frénésie robotique peut vous faire passer pour un affreux obscurantiste, voire un être sans morale. Des juristes veulent accorder des droits aux robots, des philosophes réfléchissent à leur part d’humanité, des États espèrent grâce à eux relancer la croissance, des ingénieurs rêvent de leurs performances futures, et des foules de communicants et de journalistes célèbrent leurs mérites et leurs promesses sans aucune distance critique.

En mai 2016 était ainsi organisé à Paris le troisième salon Innorobo, « le seul sommet européen entièrement dédié aux technologies robotiques et aux innovations de rupture », selon la présentation officielle. Cet événement, célébré par la novlangue managériale, était censé offrir « un vaste écosystème d’affaires », où devaient se retrouver des « leaders et décideurs de grands groupes et de start-up, de centres de recherche et de formation, d’institutions publiques et de fournisseurs de technologies ou de services, d’investisseurs et des médias ». Dans un vaste salon au nord de Paris, environ deux cents exposants du monde entier étaient réunis pour présenter leur marchandise : des robots médicaux pour nous sauver, des « robots accessibles pour tous, qui rendent la vie plus facile, plus sûre et avec une touche de plaisir », des « robots familiaux » supposés pénétrer les foyers, des robots éducatifs, des robots sécuritaires et une multitude d’autres robots industriels pour faciliter le travail des humains. On y croisait une multitude de start-up dynamiques, des cadres et des chercheurs en quête de financement, mais aussi des représentants du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (Cea) et quelques grands groupes financiers. Soutenu par le ministère de l’Économie, Innorobo prétendait trouver des « opportunités de croissance » tout en répondant aux « enjeux sociétaux majeurs » et en faisant de la France une nation phare de la robotique.

Spectres mécaniques

Parallèlement à cette promotion incessante, savamment orchestrée selon des logiques qui resteraient à étudier de plus près, les automates mécaniques et les robots n’ont cessé de susciter des craintes et des doutes, des incertitudes qui réactivent le spectre du chômage de masse et de l’obsolescence de l’homme8.

L’un des objectifs des imaginaires enthousiastes de la robotique est de rassurer l’opinion et de construire des marchés et des débouchés pour des gadgets dont la plupart des gens ne voient sans doute ni l’intérêt ni le besoin. Des spécialistes en communication et en marketing fondent d’ailleurs des laboratoires et inventent des stratégies pour créer le besoin et lever les doutes. Dès les débuts du rêve automate, de nombreuses inquiétudes et débats se sont en effet exprimés, dans les mondes ouvriers confrontés au bouleversement de leur activité comme chez certains penseurs critiques de la modernité9. Il y a deux siècles, par exemple, l’économiste Sismondi réagissait aux mécaniques de la révolution industrielle qui se multipliaient en Angleterre en s’exclamant : « Quoi ! La richesse est donc tout ? Les hommes ne sont absolument rien ! Il ne reste plus qu’à désirer que le roi, demeuré tout seul dans l’île, en tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates tout l’ouvrage de l’Angleterre ! » Par la suite, cette prophétie a été repoussée par les économistes et ingénieurs pour qui les machines ne font pas disparaître le travail, mais le redistribuent en favorisant un déversement des ouvriers de secteurs fatigants vers d’autres qui le seraient moins, de l’agriculture vers les services, pour le dire vite, et en créant de nouveaux emplois censés être plus enrichissants et épanouissants. En somme, l’automatisation rendrait possible une émancipation à l’égard du travail aliénant, ouvrant la voie à l’avènement d’un travail émancipé.

Bien que repoussée comme une absurdité, l’hypothèse de la « manivelle de Sismondi » ne cesse de resurgir à chaque phase de recomposition du capitalisme ; lorsque la misère et les inégalités se creusent, que le système technique industriel se recompose, le spectre de l’obsolescence de l’homme remplacé par les machines renaît. Ainsi, dans les années 1880, alors que la Grande Dépression bouleverse le capitalisme et que s’invente un nouveau monde fondé sur le pétrole, l’électricité ou la chimie, l’ingénieur paternaliste Émile Cheysson s’interroge, comme beaucoup d’autres, sur les effets moraux d’un « chômage universel » ; il ne craint pas tant la misère que la crise morale d’un peuple qui n’aurait plus de travaux à effectuer10. Cheysson souligne l’un des paradoxes fondamentaux des sociétés industrielles : le culte incessant du travail s’étend parallèlement à l’utopie de sa disparition. Pour lui, le travail n’est pas seulement une activité salariée pour subsister ; il est aussi fondamentalement tissé d’inventivité, de plaisir, de culture, principe de socialisation. Que se passerait-il s’il disparaissait ? Les mêmes débats surgissent une génération plus tard, lors de l’arrivée du taylorisme et de la rationalisation du travail qui font entrevoir un abrutissement et un surmenage intense des ouvriers.

Dans un petit texte rédigé en 1930, alors que s’ouvre une nouvelle grande dépression avec son cortège de misère et de crises, le britannique John Maynard Keynes explique également que « nous sommes atteints d’un nouveau mal […] causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main-d’œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente ». En pleine Grande Dépression avec son chômage de masse, Keynes considérait que le défi majeur était d’organiser l’abondance et les loisirs permis par les transformations techniques. Il allait jusqu’à prophétiser qu’une fois que tous les besoins de base de l’humanité auront été satisfaits, « l’homme se trouvera face à face avec son véritable, son éternel problème – quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien ? » À terme, affirme-t-il, « trois heures de travail par jour suffiront encore amplement à satisfaire en nous le vieil Adam11 ». Après le bref intermède de la période dite des Trente Glorieuses, ces préoccupations resurgissent au début du xxie siècle, alors que le capitalisme se mondialise, que « la crise » devient son mode de fonctionnement normal et que les « nouvelles technologies » annoncent une « nouvelle économie ».

Dans les années 1990, le futurologue Jeremy Rifkin annonçait « la fin du travail » avec la « troisième révolution industrielle » fondée sur l’informatique décrite comme destructrice d’emplois, rompant ainsi avec la théorie classique du « déversement ». D’autres annoncent désormais l’entrée dans un « deuxième âge des machines » et l’automatisation intégrale des tâches12. Aujourd’hui, les annonces spectaculaires se multiplient à l’égard de la robotique et de ses promesses. Les grands groupes industriels et les « plans de relance » de l’Union européenne et des États industrialisés prévoient d’investir des milliards pour remplacer les ouvriers – jugés trop coûteux – par des robots ; l’obsession de la compétitivité demeure l’unique critère de jugement pour évaluer ces changements techniques.

Fonction des robots

Les rapports se multiplient pour évaluer l’impact social de cette vague de robotisation du travail et réfléchir aux politiques pour l’affronter. Dans ce domaine, les incertitudes dominent : selon les commanditaires et l’identité des auteurs, ces études seront plus ou moins pessimistes ; dans tous les cas, elles annoncent des destructions importantes d’emploi, tout en faisant espérer une nouvelle prospérité. Une célèbre étude menée par des chercheurs d’Oxford en 2013 annonçait ainsi que 47 % des postes décrits dans les nomenclatures professionnelles actuelles étaient voués à être remplacés par des machines, des robots et des dispositifs numériques, notamment dans des secteurs comme les services, les métiers du transport et de la logistique, l’administration et la production manufacturière. Dans une autre étude, plus récente, l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde) relativise pourtant ces chiffres en ramenant la statistique à 9 %.

Alors que la robotique est d’abord perçue comme une source de création de valeur et de richesse, une trajectoire inéluctable et une manifestation du génie humain, c’est à la société de s’adapter. La promotion récente du « revenu universel » et le soutien qu’il obtient dans l’ensemble du spectre politique, y compris chez les libéraux et les industriels de la Silicon Valley, ne peuvent se comprendre que dans ce contexte : en découplant revenu, emploi et travail, le revenu universel est présenté comme un mécanisme susceptible de lever les doutes à l’égard du rêve robotique et d’atténuer les principales menaces pour le monde du travail. Mais loin d’être une proposition originale, il s’agit d’un vieux rêve, qui accompagne toute l’histoire de l’automatisation et de son utopie, d’une vie humaine émancipée des contraintes liées au travail.

Selon les représentations dominantes, véhiculées par les acteurs du secteur eux-mêmes, les robots sont d’abord des travailleurs plus efficaces, susceptibles de nous émanciper de l’esclavage du salariat tout en inaugurant un monde d’abondance et de richesses. Mais derrière cette promesse qui n’a cessé d’accompagner l’industrialisation et son obsession pour la productivité et l’automatisme, d’autres fonctions moins avouables méritent d’être soulignées. En Chine, le géant industriel taïwanais Foxconn, spécialisé dans la fabrication de matériel informatique, dénoncé pour les mauvaises conditions de travail qu’il impose à ses salariés chinois, annonce ainsi purement et simplement leur remplacement par des robots13. Les robots permettent en effet de contourner les faiblesses humaines, la tendance irritante des acteurs humains à revendiquer, à se rassembler pour protester. Toute l’histoire de l’automatisation industrielle a été modelée par les conflits sociaux, par l’intervention des syndicats soucieux de faire pression sur le processus et de façonner les usages. Mais aujourd’hui, les corps intermédiaires sont partout en crise : entre l’ouvrier et le chercheur en robotique, il n’existe plus d’institutions susceptibles d’instaurer un échange et un dialogue.

La robotique reste un projet politique qui vise à pousser à son terme le désir de contrôle inhérent à l’automatisation industrielle. Elle est aussi un mirage chargé de combler le vide politique contemporain : le désir de robot semble compenser l’absence manifeste d’alternative politique ou d’imaginaire de substitution, participe du solutionnisme technologique qui contribue à la liquidation du politique par l’obsession généralisée pour l’innovation. Par ailleurs, comment réconcilier ce monde des robots avec l’effondrement écologique contemporain ? Leurs promoteurs les présentent comme des solutions durables pour améliorer notre efficacité énergétique et notre empreinte environnementale, mais comment ne pas voir que ces nouvelles technologies partout célébrées sont indissociables de vastes infrastructures, d’usines monstres, de centrales nucléaires et de barrages géants qui fournissent l’énergie nécessaire à leur fonctionnement ? Alors même que ces enjeux ne sont presque jamais évoqués lorsqu’on débat de la robotique, comment ne pas voir que ces objets high-tech ne sont rien sans les métaux rares extraits à l’autre bout du monde pour les construire ou sans les ressources naturelles pillées pour assurer leur fonctionnement ? Le rêve robotique contemporain est l’une des manifestations les plus éclatantes et les plus terrifiantes de nos impasses socio-écologiques, de l’aveuglement des pouvoirs économiques et politiques, de notre incapacité profonde à expérimenter d’autres chemins que la course vers l’abîme technologique.

  • 1.

    Voir par exemple Alain Bensoussan et al., En compagnie des robots, Paris, Premier Parallèle, 2016.

  • 2.

    Dominique Kunz Westerhoff et Marc Atallah (sous la dir. de), l’Homme machine et ses avatars. Entre science, philosophie et littérature, xviie-xxie siècles, Paris, Vrin, 2011.

  • 3.

    Voir, dans le Voyage en Icarie (1842), sa description des « usines républicaines » où les mécaniques automatiques remplacent les hommes pour toutes les tâches périlleuses ou pénibles.

  • 4.

    Joseph F. Engelberger, Robotics in Practice : Management and Applications of Industrial Robots, New York, Amacom, 1980.

  • 5.

    World Robotics Report, 2016 (www.ifr.org).

  • 6.

    Voir David Noble, le Progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, trad. Célia Izoard, Marseille, Agone, 2016, chap. iv.

  • 7.

    Zaven Paré, l’Âge d’or de la robotique japonaise, Paris, Les Belles Lettres, 2016, p. 86.

  • 8.

    Voir Günther Anders, l’Obsolescence de l’homme, tome I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), trad. Christophe David, Paris, Encyclopédie des nuisances, 2002 ; tome II : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. C. David, Paris, Fario, 2011.

  • 9.

    François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2016.

  • 10.

    Émile Cheysson, « Le travail et la manivelle de Sismondi », La Réforme sociale, tome V, 1883, p. 133-145.

  • 11.

    John Maynard Keynes, Lettre à nos petits-enfants, préface d’André Orléan, Paris, Les Liens qui libèrent, 2017.

  • 12.

    Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, le Deuxième Âge de la machine. Travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique, Paris, Odile Jacob, 2015.

  • 13.

    Jenny Chan, Xu Lizhi et Xu Yang, La machine est ton seigneur et ton maître, trad. et préfacé par Célia Izoard, Marseille, Agone, 2015.