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Dans le même numéro

Le poème comme forme de vie

entretien avec

Jean-Claude Pinson

juil./août 2021

Le poète et philosophe évoque dans cet entretien les rapports entre militantisme et écriture, la démocratisation contemporaine du régime de l’art, et la manière dont la littérature, la poésie en particulier, contribue à créer de nouveaux modes d’existence.

Jean-Claude Pinson est poète et philosophe. Il fréquenta le groupe Tel Quel au cours de ses études de lettres à Paris et s’engagea dans le militantisme politique, avant de revenir à la philosophie et la littérature. Auteur d’une thèse sur Hegel, il a publié à la fois des recueils de poèmes et des essais sur la poésie, articulant la réflexion sur les raisons d’être de la poésie à la pratique de l’écriture poétique. Il évoque dans cet entretien les rapports entre militantisme et écriture, la démocratisation contemporaine du régime de l’art, et la manière dont la littérature, la poésie en particulier, contribue à créer de nouveaux modes d’existence.

Vous avez été un écrivain engagé dans le projet communiste : quel bilan en tirez-vous aujourd’hui ?

À vrai dire, si j’ai été pendant de longues années (de 1965 à 1980 très exactement) un militant communiste (version « prochinois »), je n’étais pas alors écrivain. Écrire et militer, ce fut en ce qui me concerne des moments successifs de mon existence : militer puis écrire. C’est seulement au sortir de l’adolescence, qu’aspirant-écrivain, lecteur féru de Ponge (notamment), je fus pendant une très brève période, à Paris où j’étais alors étudiant, à la fois proche du groupe Tel Quel et militant dans les rangs de l’Union des étudiants communistes. Bien vite, devenu « maoïste », j’ai basculé dans l’engagement total et suis revenu en province (à Nantes d’où j’étais originaire, puis à Saint-Nazaire) pour militer « à la base », comme on disait alors. Au sortir de cette période d’engagement intégral, j’ai repris, au début des années 1980, des études de philosophie et me suis remis à écrire.

De cette double expérience, deux choses mal conciliables me sont restées en matière de littérature. D’une part, le goût de la dissidence poétique, des expérimentations « avant-gardistes », des « grandes irrégularités de langage ». D’autre part, à rebours, la préoccupation, en quelque sorte « pédagogique », d’une parole adressée, par-delà le seul public lettré, à un « peuple » qui ne cesse de manquer (selon la formule mille fois reprise de Paul Klee). Je n’ai évidemment toujours pas trouvé de solution pour parvenir à réconcilier ces deux exigences par bien des côtés contradictoires.

Ceci encore : mon cas n’a rien d’exceptionnel ; nombreux furent dans ma génération les écrivains tardifs (ou retardés). Certains sont très connus, Olivier Rolin ou Jean-Pierre Martin par exemple. Mais bien d’autres sont restés des écrivains refoulés (du fait du militantisme) ou ont persévéré dans l’ombre la plus totale, écrivant pour le tiroir.

Vous avez écrit autant sur Hegel que sur Coltrane : existe-t-il des sujets plus spécifiquement politiques ?

Ni de l’un ni de l’autre je ne suis véritablement spécialiste, même si j’ai consacré au premier une thèse de philosophie. Par-delà le thème académique (sa Philosophie du droit), travailler sur Hegel fut une façon d’apurer les comptes avec ma période militante. Mais aussi de retrouver la matrice logique (dialectique) d’une philosophie qui aura influencé en aval tous les penseurs qui auront ensuite compté, à commencer par Marx. Quant à Coltrane, j’ai eu la chance de le voir jouer à Juan-les-Pins en 1965. Sa musique fut pour moi une expérience esthétique très forte. J’ai cru trouver dans son langage une synthèse parfaitement réussie de l’esprit d’invention propre au free jazz et d’une tradition (celle du blues) véritablement populaire. Archie Shepp continue aujourd’hui de s’inscrire dans une semblable logique (avec une inflexion politique cependant plus marquée, dont témoigne par exemple son morceau Le Matin des Noirs). Cette synthèse, j’ai tenté pour ma part de la transposer au plan de l’écriture poétique. Ce fut un livre intitulé Free Jazz, paru en 20041.

Je ne dirais pas aujourd’hui que « tout est politique ». Néanmoins, toute chose comporte, au moins de biais, une dimension politique, pour la raison que la division en classes traverse, en ses effets, tout phénomène, quelque éloigné qu’il puisse sembler de la question sociale. Certaines réalités, cependant, sont plus que d’autres immédiatement susceptibles d’une approche politique. Ainsi de ce pays que Marina Tsvetaïeva appelait la « Soviéto-Russie », pays que j’ai sur le tard un peu sillonné. Conduit à m’y intéresser, dans un livre intitulé Alphabet cyrillique2, et bien que le livre ne soit aucunement un essai de géopolitique, je ne pouvais évidemment pas faire l’impasse sur les tragédies qui ont si fortement marqué de leur empreinte la réalité du pays.

Vous avez développé une théorie de l’art après le « grand art » : cet art nouveau marque-t-il un retour au politique ? Plus généralement, peut-on parler selon vous d’un retour au politique ?

Une fois qu’on a laissé de côté le « grand genre » de la peinture d’histoire (celle qui se donne pour mission de raconter les aventures et mésaventures des dieux et des princes), il n’est pas facile de s’entendre sur ce que peut être un grand art. Hegel faisait ce constat qu’avec le désenchantement moderne, ayant perdu « sa destination la plus haute » (exprimer l’Esprit, autrement dit le divin), l’art ne pouvait que dépérir (c’est le thème fameux de la « mort de l’art »). George Steiner, semblablement, jugeait impossible un grand art athée (faisant toutefois une exception pour Leopardi). Les avant-gardes, de leur côté, ont pensé en retrouver la teneur sous la forme d’une grandeur endogène, à même le médium, exaltant de chaque art le langage for its own sake.

Depuis un siècle au moins, une puissante vague démocratique a profondément transformé le régime de l’art. Désormais, chacun se considère comme détenteur d’une imprescriptible force créatrice et, conséquemment, s’estime en droit de s’exprimer comme artiste. Du même coup, la notion de grand art, en ce qu’elle peut avoir d’aristocratique, se trouve mise à mal, l’idée d’exception qui lui est inhérente se mariant mal à celle de multitude. À quoi l’on répondra que la remise en cause des anciennes hiérarchies n’éteint pas toutefois le désir d’excellence et de grandeur. Simplement, il s’est démultiplié et déplacé (ainsi l’Art Ensemble of Chicago a-t-il pu se réclamer d’une Great Black Music). Reste la question du résultat, de son évaluation, dont il paraît bien difficile de faire l’économie, aussi intempestive que soit devenue la notion même de jugement esthétique.

Depuis un siècle au moins, une puissante vague démocratique a profondément transformé le régime de l’art.

Cependant, en lui-même, ce phénomène de démocratisation a déjà une portée politique, bien au-delà du simple « engagement » de l’artiste. Il va dans le sens d’une extension toujours plus large (dans tous les domaines) du principe de l’égalité promu par les Lumières et la Révolution française. L’artiste toutefois, dès lors qu’il s’enfonce toujours plus loin dans son art, tend à se couper du public. Au bout du compte, comme disait déjà Paul Klee, c’est le peuple qui vient à manquer à l’art. Ce divorce de l’artiste et du peuple fut le lot, spécialement, des avant-gardes. L’artiste vit alors sa condition comme une sorte d’exil intérieur. En de « sombres temps », il lui devient difficile d’aimer un monde où le « sens de la beauté » se voit soumis aux normes kitsch qu’impose une industrie culturelle toujours plus puissante. Ne voulant pas se joindre au chœur, il est alors tenté par une forme d’anachorèse, même s’il continue de se savoir, comme dit Arendt, « débiteur du monde ».

Mais ce temps des avant-gardes n’est sans doute plus le nôtre, pour la bonne raison que l’industrie culturelle, phénomène de plus en plus total mais aussi de plus en plus complexe, voit naître dans ses marges comme en son sein (à partir des procédures et moyens techniques qu’elle met à la disposition de chacun), tout un éventail de pratiques dissidentes qui la contre-effectuent en même temps qu’elles donnent lieu à des œuvres qui aident à restaurer un sens du beau abîmé par l’époque. Si cette mutation a valeur d’un retour du politique, ce n’est pas parce que l’art s’emploierait à nouveau à se faire porteur d’un message ; c’est d’abord parce qu’il est le lieu où apparaît, toujours plus nombreux, un « poétariat » qui s’emploie à substituer les formes de vie propres à l’homo poeticus, à celles, dominantes, d’un homo œconomicus définitoire du capitalisme.

La question écologique est devenue centrale dans votre travail. Est-elle politique ?

Cette question, de longue date, est d’abord pour moi d’ordre poétique et « ontologique » (philosophique). Elle concerne en effet, de part en part et ab initio, notre façon d’être au monde. Comment l’habitons-nous ? Que nous puissions, selon la formule de Hölderlin, l’habiter poétiquement, telle est l’Idée fondamentale, à mes yeux, de la poésie3. Une Idée (un idéal) qui excède de beaucoup le seul domaine de la poésie comme simple branche de la littérature (ou comme littérature en général). Comme Idée pratique, elle indique une tâche à réaliser, un monde à faire advenir, où serait retrouvée une harmonie de l’homme avec la nature et avec lui-même. Il y a ici, selon moi, une convergence forte entre cette Idée poétique d’un âge d’or à conquérir et l’idée marxiste d’un « royaume de la liberté ». C’est en ce sens que cette Idée poétique est subversive. Elle rejoint la promesse d’émancipation portée par le marxisme, promesse dont Derrida écrivait qu’elle est, à rebours du très sombre xxe siècle, indéconstructible. Et en effet notre désir d’habiter poétiquement la Terre est aussi indéracinable que l’espérance messianique d’en finir avec un « règne de la nécessité » marqué par l’exploitation de l’homme par l’homme et l’accroissement des inégalités de toutes sortes. Ce n’est ainsi pas sans raison qu’on a pu mettre en évidence chez Marx, trop souvent réduit à un « prométhéisme » caricatural, les linéaments d’une pensée écologique. À quoi j’ajouterais volontiers que cette pensée n’est aucunement étrangère à l’Idée poétique, contenant même, dans son appréhension des liens de l’homme à la terre, une dimension proprement « pastorale » (dimension sans doute encore plus nette chez quelqu’un comme Rosa Luxemburg).

Vous avez développé un concept original, celui de « poéthique » : pourriez-vous le préciser ?

Si j’ai fait de ce mot-valise le titre d’un essai paru en 20134, je n’ai nullement la prétention de l’avoir porté sur les fonts baptismaux. C’est Georges Perros qui, à ma connaissance, est le premier à y avoir recours, en 1973. Michel Deguy, de son côté, a abondamment fait usage de la notion.

Ce qui m’a intéressé dans le mot, ce n’est pas tant l’idée de morale qu’il semble associer à celle de poésie que le radical grec ethos qu’il contient. Traduisons, pour faire simple, par « séjour, manière d’habiter le monde ». Ce qui est retenu alors de la poésie, ce ne sont pas tant les textes que l’Idée de la poésie. Portée conjointement par la production poétique (de poèmes, d’œuvres littéraires en général) et la réflexion à son propos, cette Idée n’est pas sans incidence sur nos aspirations, nos choix et nos comportements en matière de formes de vie. La traditionnelle poétique devient alors une « éthopoïétique », selon un mot avancé par Foucault à propos de l’usage « pratique » des textes fait par les stoïciens : non pas le commentaire mais l’exercice spirituel généré par le texte, son effet. Non pas l’ergon (l’œuvre), mais l’energeia, l’énergie transmise par le texte.

Comme théorie générale, la « poéthique » prend donc en compte le fait que le poème imprimé, comme dit Thoreau, n’est jamais dissociable du poème non imprimé qui s’écrit charnellement à son verso, dans la vie. Ce n’est plus la critique qui importe, mais la production d’un ethos, la création d’un mode d’existence, auquel le poème apporte sa contribution, conjointement avec d’autres pratiques (notamment artistiques). La poésie est alors comprise selon un modèle « pragmatiste » : « Un poème, dit ainsi le poète Stéphane Bouquet, est pour moi un chemin, c’est-à-dire une expérience, une construction lente d’un rapport à soi, au monde, à la pensée, avec l’idée que la littérature (il n’y a pas d’exclusive du poème) est une façon de produire des formes de vie5. »

La poésie peut-elle servir à la démocratie ? Si oui, comment ?

Le « scriptorat » de poésie est plus vaste que jamais ; il excède de beaucoup le lectorat très restreint qui est aujourd’hui celui des livres de poésie. Cette poésie désormais « faite par tous » témoigne, parmi bien d’autres phénomènes, d’un état de la société où la démocratisation des pratiques, de toutes les pratiques, tend à son maximum. Dans ce contexte, l’écriture de poésie peut avoir une fonction thérapeutique (au même titre que l’écriture d’un journal intime). En tant qu’exercice plus spécifiquement prosodique, « cantatoire », elle peut aider chacun à mieux accentuer son existence, à lui conférer une plus juste allure.

Pour autant, la poésie peut-elle contribuer à soigner une démocratie par ailleurs bien malade ? S’il est vrai que cette maladie est liée à ce que Barthes appelait le « fascisme » de la langue, à sa propension à favoriser, via aujourd’hui les réseaux sociaux, des assertions toujours plus péremptoires, au mépris de toute attention au lexique et à la syntaxe, alors oui, la poésie a une utilité sociale. Car son souci extrême de la lettre, son « extrémisme » esthétique souvent (j’emprunte le mot à Adorno) en matière de langage, éduque au sens de la nuance, à rebours de tous les extrémismes idéologiques et politiques.

En outre, sa pratique comme hobby ne peut sans doute pas se défaire d’une postulation dandy (c’est-à-dire aristocratique), dans la mesure où tout poète (le poète quelconque lui-même) cherche dans l’ordinaire du langage un au-delà musical, « musaïque », de ce même langage. Quiconque écrit, en somme, cherche en lui, quelque chose comme une étoile lointaine. Ce faisant, comme disait Thoreau, il s’emploie à « rendre sa vie, jusqu’en ses détails, digne de la contemplation de son heure la plus élevée et la plus sévère6 ».

Propos recueillis par Alexandre Gefen.

  • 1.Jean-Claude Pinson, Free Jazz, Nantes, Éditions Joca Seria, 2004.
  • 2.J.-C. Pinson, Alphabet cyrillique, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2016.
  • 3.J.-C. Pinson, Habiter en poète. Essai sur la poésie contemporaine, Ceyzérieu, Champ Vallon, 1995.
  • 4.J.-C. Pinson, Poéthique. Une autothéorie, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2013.
  • 5.Stéphane Bouquet, « Aux coins du désir », entretien avec Emmanuel Laugier, Le Matricule des anges, no 62, avril 2005, p. 39.
  • 6.Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois [1854], trad. par Louis Fabulet, Paris, Gallimard, 1922, p. 82.

Jean-Claude Pinson

Poète et philosophe, Jean-Claude Pinson est notamment l’auteur d’Autrement le monde (Joca Seria, 2016).

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