Photo : Max Böttinger
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La France d’après

novembre 2019

La mondialisation impose une redistribution des cartes sociale et électorale. Le mouvement des Gilets jaunes révèle une crise du modèle d’aménagement des territoires fondé sur les métropoles et une sortie de l’ère de la grande classe moyenne. Les territoires en difficulté, où domine le sentiment d’abandon, adressent à l’État une demande de sécurité et d’égalité.

Vous soutenez que deux France s’opposent : une France à l’aise dans la mondialisation, dynamique, confiante en son avenir (c’est, pour une part, la France des électeurs de Macron) et une France reléguée, victime de la mondialisation (qui recoupe en partie le vote en faveur du Rassemblement national)[1]. Cette dichotomie est elle-même traversée de multiples fragmentations. Comment les expliquez-vous ?

Nous sommes en effet confrontés à une nouvelle géographie, sociale et électorale, qui ne correspond plus à nos repères traditionnels. Il s’est opéré une véritable redistribution des cartes, qui tient pour beaucoup à la dynamique de l’économie mondialisée, qui a conforté certaines positions et en a fragilisé d’autres.

C’est à partir de ce canevas qu’on doit lire ce qu’est la France aujourd’hui. La crise de 2008 a joué un rôle d’accélérateur, mais certains phénomènes étaient déjà présents bien avant. Les mutations du système productif, depuis quarante ans, ont été importantes. Les résultats de l’élection de 2017 ont, en un sens, permis la mise en conformité du paysage électoral avec une géographie économique et sociale qui s’était imposée depuis longtemps. Désormais bien connu, Christophe Guilluy a surtout mis en avant l’opposition entre la France des métropoles et celle des périphéries[2]. Mais il faut aller plus loin : je dirais qu’au sein de ces grands types d’espaces, se dessinent des différences majeures de condition sociale. Dans la région Île-de-France, par exemple, on remarque des écarts de richesse abyssaux entre les beaux quartiers parisiens et certaines banlieues. De même, les territoires dits « périphériques » sont très disparates et agrègent des espaces très ruraux et d’autres périurbains, de vieux bassins industriels dévitalisés mais aussi des villes moyennes qui ne s’en sortent pas si mal. Et au sein des espaces touchés par la désagrégation du tissu industriel et la diminution des services publics, il reste des enclaves aisées : ainsi Saint-Malo et le littoral pour la Bretagne, les stations de ski pour les Alpes… Certaines régions de vignoble connaissent aussi une activité relativement prospère, d’autres territoires sont valorisés par une rente agricole ou ont su nourrir un développement endogène (comme la région de Cholet ou la Vendée). On assiste à de véritables résiliences du tissu économique local. Mais elles ne compensent pas, loin de là, les lieux ou plutôt les vastes territoires où règne le sentiment de recul socio-économique et d’abandon par l’État.

À la suite des élections européennes, de nouvelles enquêtes ont confirmé l’opposition des deux France. L’une des variables les plus décisives concerne le taux de chômage dans les bassins d’emploi. Les courbes sont édifiantes (et pas entièrement nouvelles !) : plus le taux de chômage est élevé, plus les électeurs votent pour le Rassemblement national. L’importance de cette variable s’est d’ailleurs avérée déterminante lors de scrutins majeurs dans d’autres grands pays (Brexit, élection de Donald Trump). On assiste à un phénomène mondial de redistribution des cartes économiques, selon des configurations chaque fois particulières mais pour des raisons finalement proches ou analogues. Ainsi aux États-Unis, les régions ayant perdu le plus d’emplois du fait de la concurrence chinoise sont celles qui ont le plus voté pour Trump.

Le Rassemblement national attire les électeurs des zones déshéritées, tandis que la France aisée se reconnaît très largement dans le programme de la République en marche.

En France, la polarisation politique est claire : le Rassemblement national attire les électeurs des zones déshéritées, tandis que la France aisée se reconnaît très largement dans le programme de la République en marche (et sans doute, très largement, dans l’image du « jeune Président ») et ce encore davantage aux européennes qu’à la présidentielle. Néanmoins, malgré le côté spectaculaire des courbes qui attestent cette répartition, il faut bien garder à l’esprit que ces « deux France » n’englobent à elles deux que 45 % de la population française. Il existe « cinquante nuances » de situations et d’options entre ces deux pôles. Si le nouveau clivage entre gagnants et perdants de la mondialisation est très puissant, il n’efface pas pour autant les anciens. En effet, cette nouvelle partition n’a pas, ou pas encore, la même force agrégative que le clivage gauche/droite : un nombre considérable de gens ne se reconnaît pas dans l’alternative « perdants/gagnants ». Cette classification ne saurait donc épuiser toute la réalité de la société française : les nuances sont légion et, par définition, une société « archipélisée » ne peut être traversée ou définie par un seul clivage.

Deux évolutions générales décrites dans votre livre sont frappantes : l’effondrement de l’Église catholique et l’importance du trafic de drogues. En quoi favorisent-elles l’« archipel » ?

Le processus d’archipélisation est la résultante de plusieurs phénomènes de nature différente. Je consacre un long développement à la dislocation de la matrice catholique, car je pense qu’il s’agit d’un événement de première importance. La déchristianisation a atteint un stade très avancé (5 % des Français vont à la messe le dimanche). Or cette matrice religieuse a joué sur la longue durée un rôle déterminant dans la structuration de la société en en fédérant différentes composantes. Ce ciment s’étant totalement délité, le processus de fragmentation a pu se développer. Parallèlement, et sur une échelle de temps très différente, un processus comme le spectaculaire essor de la consommation et surtout du trafic de drogues participe aussi à sa manière de l’archipélisation en faisant advenir un ordre social parallèle dans des quartiers entiers du pays.

Pour en revenir à la dislocation de la matrice initiale, on ne voit en effet pas très bien sur quoi pourrait s’appuyer un rebond du catholicisme en France. Je pense que nous sommes entrés dans ce que l’on pourrait appeler « la France d’après ». Le vide spirituel et sociologique laissé par l’effondrement du catholicisme (et la disparition de « l’Église rouge » que constituait la culture communiste) peine à être comblé. On assiste certes à un développement des courants évangéliques ou des spiritualités et philosophies inspirées du bouddhisme (développement personnel, méditation…), mais ils ne concernent que des minorités. De manière sociologiquement plus consistante, l’écologisme rencontre lui aussi un vrai écho. Or on peut se demander si, d’une certaine manière, il ne pourrait pas faire office de nouvelle matrice structurante (comme jadis le catholicisme). Il délivre en effet une vision du monde, influe très concrètement sur les comportements quotidiens, par exemple en matière alimentaire (et seules les religions ont en général ce pouvoir) et agrège électoralement des segments de la population assez disparates (des bobos de l’Est parisien aux néoruraux de la Drôme ou de l’Ariège…).

Le degré d’instruction est-il un facteur aussi décisif que le taux de chômage pour comprendre les nouveaux partages en cours ? À vous lire, on comprend que le diplôme n’est plus porteur d’espoir, symbole d’une assurance pour l’avenir, notamment en Bretagne.

C’est un facteur très important. Si le progrès dans l’accès à l’éducation supérieure est évidemment salutaire, il faut reconnaître qu’il a aussi abouti à des sociétés très stratifiées sur le plan de l’éducation[3]. La variable du niveau de diplôme est donc aujourd’hui essentielle pour comprendre les résultats électoraux. Nous sommes rentrés dans un nouveau stade du capitalisme, où l’« économie de la connaissance » fait jouer au capital culturel un rôle crucial. C’est lui qui, souvent, induit le plus le positionnement politique.

Une part importante de la population non diplômée a tendance à voter majoritairement pour le Rassemblement national. Ces personnes sont souvent cantonnées à des emplois de production ou d’exécution, et nourrissent fréquemment un certain ressentiment. Parallèlement, la promesse associée à l’obtention d’un diplôme n’est souvent plus tenue aujourd’hui. D’autres segments de la population, qui peuvent avoir accompli un parcours universitaire, ne trouvent pas une situation professionnelle à la hauteur de leurs espérances. Les passerelles vers l’extrême droite sont possibles, mais ils votent plutôt pour la gauche radicale : leur bagage éducatif joue un rôle de verrou les empêchant de basculer à l’extrême droite, notamment parce qu’ils ont à cœur le respect d’autrui et, par extension, des minorités ou des migrants, ou qu’ils comprennent les raisons de leur arrivée sur notre territoire.

Le capitalisme contemporain ne parvient plus à donner une position confortable à toute la jeunesse diplômée.

On voit bien que le capitalisme contemporain ne parvient plus à donner une position confortable à toute la jeunesse diplômée : la frustration que cela occasionne explique en partie le succès auprès de ces jeunes diplômés déclassés de Jeremy Corbyn en Angleterre, de Podemos en Espagne ou de Bernie Sanders aux États-Unis.

Pour la Bretagne, les cartes électorales montrent que cette région vote majoritairement pour Macron et, en cela, elle continue de se distinguer du reste de la France. Mais à y regarder de plus près, on constate qu’il existe une fragmentation entre, d’un côté, les espaces qui sont dans l’orbite nantaise ou rennaise, les littoraux touristiques et, de l’autre, les espaces plus enclavés et l’intérieur des terres (où le vote pour le Rassemblement national peut être important).

Le littoral breton est un bon exemple de ce que Laurent Davezies appelle l’économie résidentielle[4]. Du fait de l’installation de retraités aisés, des écosystèmes peuvent émerger et produire de la richesse : les résidences secondaires ont besoin d’être entretenues, les seniors consomment sur place leur retraite, qu’ils ont acquise dans d’autres régions, et tout cela crée de l’emploi ! Malgré cela, vivre et travailler « au pays » reste très difficile pour des jeunes issus de régions où le tourisme « prédateur » fait monter le prix de l’immobilier. Il existe un véritable sentiment de dépossession consécutif à cette hausse : le prix du mètre carré fonctionne partout comme un véritable rouleau compresseur. On ne peut plus souvent habiter là où on est né…

Le « rouleau compresseur » du prix de l’immobilier exerce ses effets partout, dans les métropoles bien plus que dans les petites villes de province. Des maires essayent de faire construire des lotissements à bas coût, mais ils cèdent devant les prix du foncier. Par ailleurs, les écosystèmes florissants créent de l’emploi, mais fonctionnent le plus souvent au noir…

Vous avez raison. Bordeaux, par exemple, n’a pas été pour rien l’un des épicentres du mouvement des Gilets jaunes. Le processus de métropolisation s’y est opéré tardivement, mais de façon très brutale. Tous les soutiers et fantassins de la réussite bordelaise ont été chassés du fait de la hausse de l’immobilier, les forçant parfois à s’exiler à cinquante kilomètres de la ville, dans des territoires déjà habités par des populations modestes (comme les ouvriers agricoles). Ce phénomène est aggravé en France par la préférence pour la maison individuelle, qui conduit les gens à s’installer parfois très loin de leur lieu de travail. De ce point de vue, le mouvement des Gilets jaunes peut se lire comme une crise du modèle d’aménagement français des territoires, marqué par l’étalement urbain : les maisons individuelles, les ronds-points, les rocades et les voies rapides, et les centres commerciaux… Le choix du rond-point comme espace de protestation est à ce titre emblématique.

Les espaces que vous décrivez sont aussi ceux où l’on a vu monter la colère sur la limitation de la vitesse à 80 km/h, comme un signe avant-coureur de la crise des Gilets jaunes. Les déplacements en voiture y jouent-ils un rôle vital ?

La fronde des automobilistes exprime le rapport à des métropoles dont on se sent exclu, mais souligne également le rôle absolument central de la voiture dans la vie quotidienne des habitants de ces territoires. La hausse du carburant y accentue la colère, mais le ressentiment a également d’autres racines. Dans le Médoc par exemple, le vote pour le Rassemblement national est très important, alors qu’il l’est moins à Saint-Émilion, où subsiste un nombre important de propriétaires indépendants. Plus globalement, on s’est éloigné en Médoc du modèle d’exploitation paternaliste qui assurait le logement des ouvriers agricoles. On a désormais recours à des entreprises d’intérim, qui préfèrent engager des saisonniers portugais ou polonais. Toute l’organisation sociale de ces territoires a été bouleversée…

Les richesses produites par les métropoles ne profitent qu’à un espace assez réduit alentour.

J’aimerais souligner à propos de ces exemples les limites considérables de la théorie du ruissellement : les richesses produites par les métropoles ne profitent qu’à un espace assez réduit alentour. On le voit bien dans le cas de Bordeaux ou de Toulouse : souvent, les retombées économiques du développement de ces villes s’arrêtent à quelques kilomètres de la métropole, dont la croissance a, au-delà de cette zone, des effets déstructurants plutôt que des effets d’entraînement.

Quelle est la place des migrations dans une société archipélisée ?

Il faut distinguer deux cas de figure. Il y a d’abord les changements qui relèvent du développement de l’économie touristique : les populations qui voient leur habitat envahi par des touristes ou des « Parisiens » qui y rachètent tout éprouvent un fort sentiment de dépossession (citons à ce sujet l’île de Ré, le Pays basque, la Corse, le Vaucluse…). Les « nés natifs » ont l’impression d’être exclus et assistent à la transformation non désirée des paysages et des façons de vivre. D’autre part, on voit les effets de la gentrification : les classes populaires et ouvrières ont été forcées de quitter le centre des villes, quand des populations plus aisées sont venues s’y installer. Les titis ont l’impression d’avoir été chassés des faubourgs par les bobos. N’oublions pas que souvent le territoire est aussi un facteur de construction d’identité.

Plus généralement, il faut évidemment intégrer à la réflexion l’existence depuis une cinquantaine d’années de flux migratoires venant du sud de la Méditerranée. Le développement d’une immigration de masse bouleverse la physionomie de la société française et vient s’ajouter aux changements endogènes qui bousculaient déjà nombre de repères.

Vous constatez le délitement d’un certain nombre de pratiques et de modes de vie. Qu’est-ce qui, selon vous, se construit ou se reconstruit aujourd’hui ?

Nous sommes en train de sortir de l’ère de la grande classe moyenne. On peut en effet considérer que les Gilets jaunes représentent une partie de la classe moyenne en décrochage, incapable de suivre le rythme effréné imposé par la société de consommation. Face à cette cadence sans cesse accélérée, alimentée par la création de nouveaux besoins et désirs, les populations en difficulté ont dû développer une « économie de la débrouille », qui passe notamment par le hard discount, Le Bon Coin (numéro 1 des sites internet français : chaque jour, des centaines de milliers de transactions ont lieu !) ou encore l’auto-entrepreneuriat. On constate de surcroît un véritable essor des vide-greniers, des foires et autres braderies. Ces circuits courts permettent aux gens de continuer à assurer leurs besoins à moindre coût, ils rendent possible leur participation plus ou moins entière à la société de consommation. De plus, ils permettent de créer du lien social, à l’échelle du canton ou du département. L’économie de la débrouille implique de faire des sacrifices et des choix, par exemple sur le standing de la voiture. Aujourd’hui, la Dacia (marque roumaine de voitures lancée par Renault en France en 2005) est la troisième voiture la plus achetée par les particuliers, alors qu’elle avait initialement été conçue comme devant servir de fer de lance dans la conquête des marchés émergents de l’Est et du Sud. On comprend bien que des personnes soient prêtes à économiser sur certains produits, quitte à perdre en qualité, pour pouvoir s’en offrir d’autres. De plus en plus de ménages arbitrent ainsi dans leur consommation.

Il y a, d’une part, reconstruction d’une économie de proximité et, de l’autre, subsistance d’un filet de protection sociale et d’un maillage associatif qui résistent aux transformations, notamment dans certains territoires périphériques. La permanence de ces éléments permet cahin-caha de faire fonctionner une économie locale.

La population a-t-elle le sentiment d’une présence maintenue ou d’un désengagement de l’État ?

Dans les territoires en difficulté, l’impression majoritaire est que l’État se désinvestit progressivement : en particulier, le maillage des services publics y est perçu comme déclinant. Beaucoup ont aujourd’hui l’impression que tout se rétracte autour et en faveur des grandes métropoles et que, de facto, la présence étatique s’amoindrit à l’intérieur des territoires. Et les conséquences peuvent en être très concrètes : on a remarqué que la présence ou l’absence d’un bureau de poste dans un village avait une influence directe sur la proportion de votes Rassemblement national. Les habitants ont alors un sentiment d’abandon par les pouvoirs publics, ils ont l’impression qu’un pacte a été rompu. Les services publics, qui devaient assurer la dernière présence, sont perçus comme démissionnaires, alors qu’ils fournissent une bonne partie des emplois. Combien de villes françaises ont ou avaient l’hôpital public comme principal employeur ?

Il faut pourtant remarquer que les services publics sont les derniers à partir, ce qui aggrave encore l’impression d’abandon lorsque tel est le cas. De fait, ces changements interviennent en queue de convoi, après tous les autres. Rappelons que le nombre d’exploitations agricoles ayant fait faillite ou n’ayant pas retrouvé de repreneur est important lui aussi. Il faut également intégrer à la réflexion l’ampleur de la désindustrialisation : la fermeture d’une usine dans un chef-lieu de canton a toujours des répercussions, parfois considérables, sur l’équilibre de la région… Par conséquent, c’est souvent le maintien de l’emploi public qui permet à ces territoires d’exister et, quand il disparaît ou se contracte, le sentiment de déclin est porté à son paroxysme.

Les urgences débordées, dont les personnels ont fini par faire éclater leur colère, doivent traiter des patients qui auraient besoin d’une simple consultation, laquelle n’existe plus, faute de médecins généralistes. Là encore domine un sentiment d’abandon.

Dans une analyse sur les communes rurales, nous avons étudié la proportion du vote Rassemblement national à l’aune d’un panier de dix services et commerces de base. La corrélation est évidente : moins les services sont nombreux, plus le vote pour le Rassemblement national est élevé. Dans les zones rurales de Bretagne, 25 % à 30 % des communes rurales sont dépourvues de ces dix services, alors que ce taux monte à 50 % ou 60 % dans toute la France du Nord-Est. La Bretagne et les pays de la Loire ont su garder une armature de villes moyennes et petites et de gros bourgs, qui s’en sortent relativement bien… quand d’autres régions, pour des raisons imparables (l’effondrement du tissu industriel), ont été incapables de les maintenir : encore une forme d’« archipel » ! Et cette carte se superpose souvent à celle des déserts médicaux.

Cependant, la valorisation des métiers militaires par les Français semble montrer qu’il existe une forte demande de sécurité. N’allons-nous pas vers des sociétés « libéral-sécuritaires » ?

L’État est perçu comme disparaissant dans nombre de territoires. La conséquence en est que, dans des quartiers où la criminalité est forte mais parfois aussi dans des régions rurales où se manifeste une délinquance d’atteinte aux biens, on assiste à une forte demande de sécurité (demande de forces de police et de gendarmerie). Pour d’autres, la demande faite à l’État reste avant tout une demande d’égalité : des populations entières ont l’impression d’être devenues des citoyens de seconde zone. Pour ce qui est des perceptions positives de l’armée, il me semble que, parallèlement au contexte terroriste favorisant la demande de protection, elles sont aussi liées à l’idée de l’armée comme nouveau creuset, comme lieu de mixité sociale et culturelle où la cohésion est assurée par la discipline.

Il est évident par ailleurs que dans une société de l’individu-roi (« Je suis roi, mais mon voisin l’est aussi »), chacun demande à l’État de garantir la sécurité de sa zone de confort. Le cadre d’épanouissement personnel doit être fermement tenu. Le nouveau citoyen hédoniste veut pouvoir déployer son bien-être (chèrement acquis parfois) sans troubles. Il craint de perdre ce qu’il a.

La sécurité est essentielle au sein d’une société en archipel.

Au-delà de ces craintes pour l’« avoir », la sécurité est essentielle au sein d’une société en archipel : chaque île doit pouvoir vivre calmement avec le développement de la sécurité privée, des résidences sécurisées ou des gated communities. Parallèlement, la demande de régalien monte en puissance devant l’inquiétude du retour de la lutte des classes, dans une société où les inégalités socio-économiques sont majeures. Après les agissements parfois violents des Gilets jaunes dans les centres-villes, la peur s’est accrue. Ce qui explique notamment le basculement d’une certaine partie de l’électorat de la droite modérée vers La République en marche, qui devient le parti de l’ordre. En déployant les blindés de la gendarmerie dans la rue et en reprenant à son compte le projet de loi anticasseurs déposé par la droite, le gouvernement a clairement joué sur cette corde.

Quel bilan tirez-vous des récentes élections européennes ?

À mon avis, nous nous installons durablement dans un état d’instabilité. La droite est dynamitée, l’engouement pour La France insoumise a décru. Les deux forces principales concentrent moins de 50 % des voix, mais l’autre moitié des Français refusent encore l’alternative Lrem/RN, perçue comme réductrice ou insuffisante. Le politique peine aujourd’hui à présenter des offres programmatiques et idéologiques dans lesquelles les différentes îles de l’archipel se reconnaîtraient.

Que pensez-vous des récupérations politiques de votre livre, notamment celle d’Éric Zemmour sur la proportion de prénoms arabo-musulmans en France aujourd’hui ? La société française est-elle en train de faire la lumière sur des choses qu’elle ignorait ou qu’elle ne voulait pas voir ?

À l’Ifop, notre travail consiste à produire des chiffres et des données, à leur donner de la perspective, de la profondeur… puis à les livrer au débat public. Dans le cadre d’une observation de la société française contemporaine que nous essayons de réaliser objectivement, nous ne faisons pas d’impasses et nous devons traiter des problèmes parfois ignorés, parfois enfouis, car potentiellement dérangeants. Concernant la statistique que vous mentionnez, elle décrit une réalité déjà ancienne, mais qui n’est chiffrée et médiatisée qu’aujourd’hui. Éric Zemmour et d’autres ont repris ces chiffres pour appuyer leur grille de lecture. Nous avions conscience du risque d’instrumentalisation mais nous souhaitions apporter aux lecteurs le diagnostic le plus complet possible et ne pas traiter de la question de l’immigration n’aurait pas été sérieux.

Les gens se sont détachés des grilles de lecture proposées par la social-démocratie ou par la droite, ils ont compris que ces explications du monde sont devenues en partie obsolètes, qu’elles ne sont plus en phase avec la réalité vécue. Il y a un fort besoin d’entendre les choses telles qu’elles sont. Mais je ne propose pas de solutions… J’allais dire : qui suis-je pour le faire ? Je me contente d’analyser, de faire des constats : c’est au politique qu’il incombe d’entendre les évolutions que les chiffres dessinent et d’agir en conséquence. Il est certain que dans une société archipélisée, le vivre-ensemble devient une notion incantatoire. Le nommer et l’exalter de manière rhétorique ne suffit pas à le faire exister au quotidien. Mais on peut avoir l’impression de tourner en rond : le politique dévalué qu’on convoque ne fait-il pas lui-même partie du problème ?

Propos recueillis par Jacques-Yves Bellay, Anne-Lorraine Bujon, Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel

 

[1] - Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Paris, Seuil, 2019.

[2] - Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

[3] - Voir Emmanuel Todd, Où en sommes-nous? Une esquisse de l’histoire humaine, Paris, Seuil, 2017.

[4] - Voir Laurent Davezies, La République et ses territoires. La circulation invisible des richesses, Paris, Seuil, 2008.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est un politologue français. Travaillant à l’IFOP depuis 1996, il centre ses recherches sur le Front national et les comportements politiques liés à la religion, l’immigration et l’identité. Il est depuis 2011 le directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » de l’institut de sondages. Son dernier ouvrage, L’archipel français : naissance d’une nation multiple et

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Suite à la crise des Gilets jaunes, ce dossier, coordonné par Jean-Louis Schlegel et Jacques-Yves Bellay, décrit une France en archipel de bassins de vie : certains fragiles et relégués, d’autres attractifs et dynamiques. À lire aussi dans ce numéro : la révolution tunisienne, la tragédie du Venezuela et l’esprit du christianisme.