Dans le même numéro

Colères policières

mars/avril 2016

#Divers

À la police est assigné l’impératif de maîtrise de soi. Les menaces des colères policières révèlent la nudité du pouvoir, comme l’illustre la demande d’une présomption de légitime défense pour les agents.

Dans sa carrière, le policier est confronté à des situations difficiles. […] Il figure parmi les premiers intervenants des actes de violence, des attentats ou des catastrophes. […] Sa relation avec le public peut être source de frustration, [sa] profession souffre parfois d’une image négative. La confluence de ces facteurs met à rude épreuve le capital de résistance psychologique du policier.

Document Formation Police nationale, septembre 2006

En quête d’un traité contraire à la colère, on trouve le Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale1, qui énonce en son article R. 434-14 :

Le policier ou le gendarme est au service de la population. Sa relation avec celle-ci est empreinte de courtoisie et requiert l’usage du vouvoiement. Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toutes circonstances d’une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération.

Courtoisie et vouvoiement sont ainsi, selon le Code de 2014, deux préceptes exigés ; ce qui n’étonne guère, vu la racine que partagent les termes « police » et « politesse ». Une attention particulière est ainsi portée au langage, signature de la tempérance et de la maîtrise de soi. Elle s’étend aussi à la violence. Lorsque policiers et gendarmes usent de la force, c’est « de façon proportionnée » à la menace ou au but à atteindre (art. R. 434-18). Lorsque le corps ou l’arme se substituent au verbe, c’est aussi sous l’empire de la retenue et de la modération.

Les policiers semblent du reste parfaitement conscients de l’impératif contradictoire qu’ils incarnent. Le lendemain même des massacres de Paris, le 14 novembre 2015, les syndicats de police affirment sans attendre avoir « besoin de mesures exceptionnelles » (Alliance), en l’espèce le droit de porter l’arme de service en tout temps et en tous lieux, et ce, précisent les syndicats affiliés à l’Union nationale des syndicats autonomes2, « sans haine et sans crainte ». Aussi rapide que fût leur revendication au port de l’arme (sous laquelle couve aussi, nous le verrons, celle d’une modification des règles de son usage), les syndicats n’ont pas oublié de livrer à côté de la haine cette autre passion qui compromet la police : la peur. Car, comme nous allons le voir, un jeu triangulaire met en scène les policiers, leurs organisations syndicales et le politique, autour de la colère, mais aussi de la peur.

La police, ou la discipline des passions

À son origine, la police fut créée en vue de contrôler les foules protestataires (lorsque l’emploi de l’armée s’avérait trop peu économe des vies humaines) et de civiliser les mœurs urbaines3. L’impératif de discipline et de maîtrise des passions a aussi dès l’origine visé les agents eux-mêmes, notamment dans les opérations où le policier à la fois agit et donne le spectacle de son action. En « maintien de l’ordre », face à des foules festives ou protestataires, le policier est assigné à un impératif élevé de maîtrise de soi, et les chefs de police disent toujours craindre autant les débordements des « agents du rang » que la furie des adversaires. Cette défiance à l’égard des policiers du rang témoigne bien sûr chez les commissaires (le corps dit « de direction et de conception ») de la fierté aristocratique qu’ils attachent à la maîtrise de leurs propres passions, contre le désordre et l’émotion qu’ils imputent à leurs subordonnés.

Il n’empêche que la maîtrise des passions des agents est une préoccupation constante de la police. En maintien de l’ordre tout particulièrement, où l’abondance de force sur le terrain vise à faire en sorte que les agents qui tiennent une ligne de front face aux manifestants ne lâchent pas leur colère rentrée si, après avoir essuyé insultes et projectiles pendant plusieurs heures, ordre leur est donné de charger. Ceux qui chargent ne seront pas ceux qui ont tenu la ligne. Dans les circonstances les plus dramatiques, c’est toute l’unité qui cède le terrain à une autre, voire une force à l’autre : lorsque deux gendarmes mobiles sont tués lors de l’intervention à Aléria, en Corse, en 1975, le gouvernement relève les escadrons de gendarmerie mobile et les remplace par des compagnies républicaines de sécurité.

L’entraînement au maintien de l’ordre est pensé comme technique de mise à distance de l’exaltation individuelle4. La formation collective et la cohésion du groupe visent les mêmes finalités, comme le montrent a contrario les coups mortels portés sur Malik Oussekine en 1986, par des agents livrés à eux-mêmes, sans encadrement hiérarchique. Les évolutions actuelles des conceptions du maintien de l’ordre ont remis la maîtrise des agents au centre des préoccupations. Car la volonté actuelle du politique de se gargariser d’un nombre élevé d’interpellés au cours des manifestations violentes (autre déclinaison de la « politique du chiffre ») encourage les interventions recherchant le contact individuel avec le manifestant qu’il s’agit d’interpeller5. La tension entre discipline et passion, unité constituée et équipes mobiles est doublée de celle concernant les matériels : alors que les unités constituées usent habituellement de moyens de mise à distance, comme les gaz lacrymogènes, les équipes de police urbaine sont dotées des moyens d’infliger des douleurs aux corps individuels, tels que les Flash-ball et les lanceurs de balles de défense, dont la dotation, au départ confiée à l’équipage, fut étendue aux agents individuels6, entraînant les dégâts que l’on sait (un mort, et plus d’une vingtaine de blessés graves, notamment par énucléations, depuis le milieu des années 1990 en France).

Philippe Braud, professeur de science politique, voyait au début des années 1990 deux formes de violence politique : la « violence colérique » d’un côté, la « violence instrumentale », calculée et graduée, « mode normal d’intervention de l’État démocratique7 » de l’autre côté. Cette dichotomie laisse entendre que le politique gouverne les forces de l’ordre jusqu’à peser sur leur action. Or, comme on vient de le voir, les chefs policiers sont eux-mêmes incertains de leurs subordonnés ; la formation des équipes pèse sur la probabilité de l’emploi d’une violence disproportionnée ; les matériels prennent également leur part à la violence employée. Les circonstances de l’action de la police sont également déterminantes. Lorsque les médias manquent, lorsque l’action policière se déroule sans tiers témoins, la discipline collective est bien plus à même de rompre et la violence de se déchaîner. Si, lors de la révolution tunisienne de 2010-2011, la police « s’autolimite » à Sidi Bouzid en s’abstenant du recours aux armes à feu, loin du centre, à Kasserine et à Thala, ce sont de véritables massacres qui sont commis, en janvier – et quelques jours après, parce que l’on est au centre de Tunis, la police limite encore son usage de la force au cours des manifestations accompagnant la grève générale8.

Reste la question centrale : le déchaînement ou la colère policière ne sont-ils pas, surtout dans les situations de confrontation aux foules, le résultat de la volonté du politique ? Supposer une « colère policière », n’est-ce pas d’emblée exonérer le politique de sa responsabilité ? Sur ce point, l’exemple tunisien semble offrir une réponse lisible : quelques jours après les massacres, et parce que des images avaient finalement circulé via l’internet, le président Ben Ali implore sa propre police dans son dernier discours télévisé : « Arrêtez les tirs de balles ! Les balles réelles sont inadmissibles ! » En est-il toujours ainsi du rapport entre police et politique ? Les échanges entre politique et organisations syndicales offrent un éclairage abondant sur le bon usage de la colère.

Colère comminatoire

La colère individuelle est crainte par la hiérarchie policière. Les intérêts collectifs de la profession, exprimés par les syndicats, articulent de manière récurrente la colère et l’emportement aux rhétoriques de l’exaspération, de l’abattement et de l’urgence.

Pour ne prendre que quelques exemples récents : « Les policiers en ont marre de voir leur travail anéanti par des décisions de justice incompréhensibles » (Unité Sgp Fo, 14 octobre 2015), « Les forces de sécurité n’en peuvent plus d’interpeller toujours les mêmes malfrats qui sont faiblement condamnés et remis en liberté prématurément » (Syndicat indépendant des commissaires de police [Sicp], même jour), « Les policiers n’en peuvent plus de ce manque de considération » (Unité Sgp Fo, 8 octobre 2015). Alliance appelle les policiers à se rassembler à Paris pour y manifester leur « colère » (« Élections professionnelles ou pas9, nous avons le devoir d’exprimer la colère des policiers »), Unité à exprimer « l’émotion et la colère » des policiers auprès de Mme Taubira et M. Valls après la mort de deux d’entre eux en service, le 26 février 2013. Le Syndicat des commissaires de la Police nationale (Scpn) « ne peut admettre que les policiers paient, qui plus est seuls, au quotidien la faillite de politiques de prévention ou les conséquences de l’inexécution ou de l’inapplication des peines » (27 février 2013). Unité Sgp Fo appelle à un rassemblement devant le tribunal de grande instance d’Évry, le 7 février 2012 :

Les policiers de l’Essonne se sentent désemparés face à l’attitude du parquet ; ils dressent un constat alarmant concernant les auteurs de délits à leur encontre (outrage, rébellions, agressions…) ; ils ont le sentiment que la présomption d’innocence ne leur est plus accordée.

Alliance est « indignée » en découvrant que le candidat François Hollande « rejoint les propos d’extrémistes qui ne cherchent qu’à affaiblir l’État de droit » lorsqu’il propose de « mener un combat contre le délit de faciès dans les contrôles d’identité », et un peu plus tard appelle à un rassemblement devant la mairie d’Argenteuil pour « défendre la Police nationale » mise en cause « de manière diffamatoire et indigne » dans une plaque commémorative indiquant que Ali Ziri, 69 ans, est mort « suite à son interpellation par la Police nationale10 ». Le Sicp appelle le 30 août 2010 les commissaires à ne pas se rendre aux audiences de rentrée des tribunaux, du fait de « l’attitude particulièrement désinvolte des magistrats qui chaque jour paralysent la chaîne pénale dans son ensemble », et quelques mois plus tard, avec Alliance, entend ne pas prendre part aux manifestations de magistrats, « purement idéologiques », qui n’ont « rien de commun avec la colère des policiers »…

Les syndicats policiers articulent leur mécontentement à un répertoire d’action que l’on pourrait qualifier de colère comminatoire. La menace est en effet souvent exprimée… « de passer à l’action ». La grève n’est pas autorisée chez les policiers, si bien que la manifestation, outil ordinaire de protestation chez les agents publics, est toujours chez les policiers un geste de nature à édifier le politique. Les mobilisations de l’automne 2001, lorsque policiers et gendarmes (qui, personnels militaires, ne disposent pas du droit de manifester) défilaient après la mort de deux policiers tués par un braqueur au Plessis-Trévise, avaient durablement marqué le gouvernement Jospin, incapable de défendre sa politique en matière de sécurité et de justice pénale11. « Passer à l’action », par exemple dans ce « Au-delà d’un certain point, nous passerons à l’action » (Unité Sgp Fo, 8 septembre 2015), consiste souvent en un simple appel à manifester – mais une manifestation de policiers est toujours un défi pour le pouvoir.

Dans des conjonctures politiques tendues, tout gouvernement redouble d’attention aux moindres mouvements de mécontentement des forces de l’ordre. Dans le contexte de fragilité générale des régimes politiques du monde arabe, de simples manifestations de policiers en Algérie à l’automne 2014 ont d’emblée attiré l’attention de toute la presse internationale. La « manifestation policière » renoue avec le sens religieux du terme « manifestation » : la révélation de quelque chose que l’on ne voit pas d’ordinaire, la nudité du pouvoir.

La manifestation des gardiens de la paix à Paris le 13 mars 1958 en est le meilleur exemple. Comme en Algérie, ce sont des revendications catégorielles (primes et indemnisations) qui amènent les policiers parisiens à battre le pavé. La peur rampante des policiers exposés à la violence meurtrière des militants algériens à Paris n’était pas non plus absente des préoccupations policières. À la surprise de la direction du Syndicat des gardiens de la paix, organisateur de la manifestation, mais en toute collusion avec la droite antiparlementaire et des fractions de la droite gaulliste, des policiers prennent subitement le chemin du palais Bourbon aux cris de « Les députés au poteau ! », « À bas les députés ! », « Vendus, salauds ! Nous foutrons une grenade au palais Bourbon », ce dernier slogan repris par une centaine de policiers12. De ce jour, les politiques constatent impuissants que la loyauté des policiers fait défaut au régime, et cette manifestation précipite l’appel au général de Gaulle et le renversement du régime. Le lien entre police parisienne et présidence de la République sous la Ve République, inauguré ou annoncé par cette rébellion policière, restera tel que de Gaulle se gardera toujours de porter la critique sur la police, laissant le préfet de police Maurice Papon libre d’employer à Paris les moyens les plus meurtriers face aux Algériens qui y vivent. Les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 portent la marque du lien d’obligation entre une police qui a su précipiter la fin d’un régime et un président en qui elle a déposé sa loyauté.

Parce qu’ils savent leur pouvoir, les syndicats policiers articulent constamment leurs répertoires argumentatifs (l’exaspération, la colère, l’abattement) à la rhétorique comminatoire. Le comminatoire tient souvent dans le simple appel à manifestation, car une manifestation de policiers est toujours la menace d’un désordre plus grand (« Le gouvernement sera responsable en cas de manifestation massive de policiers », promet Jean-Claude Delage le 16 mars 2015). La menace est parfois plus floue (« Soit nous parvenons à nous faire entendre, soit le gouvernement prend le risque d’un déraillement », déclare Henri Martini, à la tribune d’une manifestation policière le 22 octobre 2013). Elle est souvent dirigée contre l’ordre judiciaire. Devant la cour d’assises réunie pour juger un policier soupçonné d’avoir tiré dans le dos d’un fuyard décédé sur le coup, le secrétaire général d’Unité Sgp Fo, Nicolas Comte, cité en qualité de témoin par le prévenu indique à la barre : « La communauté policière a les yeux fixés sur Bobigny car chaque policier pense qu’il aurait pu se retrouver là13. »

La portée comminatoire du propos s’apprécie à l’aune des circonstances de la mise en cause du policier en question, fin avril 2012, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Le policier est alors mis en examen pour homicide volontaire par un juge d’instruction du tribunal de Bobigny14. Très rapidement, les policiers expriment une colère qui échappe aux organisations syndicales : si le rassemblement devant le tribunal est encadré par les syndicats (ils en avaient organisé un d’allure semblable à Évry quelques semaines plus tôt), l’agrégation de voitures de police toutes sirènes hurlantes sur les Champs-Élysées, qui envisageaient de se diriger place Beauvau mais en seront dissuadées par les Crs, ne l’est pas.

On retrouve dans ce conflit deux dimensions de la colère policière, à l’œuvre déjà le 13 mars 1958 : l’excitation de la colère par une partie des politiques d’une part, l’enjeu du contrôle syndical de la parole policière d’autre part. Le 13 mars 1958, les policiers frondeurs savaient que leurs cris antiparlementaires étaient relayés à la chambre même par la droite gaulliste, et que leur colère ne s’exerçait ainsi pas sans garde-fous politiques. Attisant un changement de régime, ils anticipaient leur protection par le régime à venir. En 2010, deux centaines de policiers s’étaient rassemblés devant le tribunal de Bobigny pour protester contre la condamnation à des peines de prison ferme de sept de leurs collègues, et avaient symboliquement déposé leurs armes de service et/ou leur habilitation d’officier de police judiciaire en signe de démission. Leur colère était là aussi protégée par le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, qui avait estimé que le jugement pouvait « légitimement apparaître disproportionné15 ». En 2012, les policiers trouvent à leur colère un écho politique pour le moins affirmé. Nicolas Sarkozy, président de la République en exercice, reçoit une délégation syndicale (formée par Alliance, qui demande déjà depuis quelques mois une « présomption de légitime défense » en faveur des policiers) et leur déclare vouloir « une présomption de légitime défense, car dans un État de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan un policier et le délinquant ».

En pareille circonstance, les organisations syndicales voient leur mandat protestataire ébranlé. Elles sont en effet dépositaires des colères policières, mais sont aussi les rouages essentiels d’une administration quotidienne organisée sur le modèle de la cogestion. Les policiers ont à leur égard une adhésion massive, mais suspicieuse, car les syndicats qui portent les colères des agents sont aussi ceux qui gèrent la maison police et les rentes de situation qui y sont indexées à la cogestion du ministère. C’est par un jeu habile que le secrétaire général du Syndicat général de la police (Sgp), le 13 mars 1958, parvient à convertir la sédition d’une partie des siens en revendications catégorielles, visant alors l’obtention de retraites spéciales et d’indemnités spéciales. Même stratégie en 2012, lorsque le syndicat majoritaire Unité police, qui ne peut qu’accompagner une manifestation de soutien au collègue mis en examen, le 10 mai sur la place du Châtelet, s’emploie d’autre part à contenir quelques dizaines de collègues prêts à se diriger vers la place Vendôme et à convertir les revendications en « exigence de la fin de la Rgpp », « abandon de la politique du chiffre » et « respect de la présomption d’innocence16 ». Finalement, le conflit ouvert par la mise en examen pour homicide volontaire sera apaisé par la requalification en violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner et par le renchérissement de la protection juridique des policiers lorsqu’ils se voient poursuivis pour des faits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Puis, deux ans après des élections professionnelles ayant tourné à l’avantage d’Alliance, le gouvernement annonce au congrès de ce syndicat sa volonté de modifier le régime de l’usage des armes par les policiers. La colère policière, on le voit, n’est jamais vaine. Elle se mange chaude, comme aux premiers jours de Mai 1968, lorsque les syndicats policiers forcent la main du gouvernement sur l’indemnité spéciale de sujétion. Elle se mange froide, comme dans cette introduction à venir d’un régime policier de la légitime défense.

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Récurrentes, presque mécaniques, les colères policières sont de celles qui font immanquablement peur au politique. Parce qu’elles s’articulent à une rhétorique systématique de retrait, de vacance de la force publique, les gouvernements leur prêtent d’emblée une écoute inquiète. Ils savent aussi qu’ils jouent avec les organisations syndicales, les canaux d’expression de ces colères, une partition commune : avec elles, ils craignent plus que tout la sédition d’une partie des policiers frondeurs, qui échapperaient tant à leur hiérarchie qu’à l’encadrement syndical. La partition est commune lorsqu’elle apaise la colère, mais aussi lorsqu’elle l’attise : dans l’opposition, le politique peut engager des transactions collusives avec les syndicats pour faire gronder les troupes ; au pouvoir, le politique fait rang commun avec les policiers frondeurs contre une magistrature dont il veut freiner l’indépendance. Flatter le ressentiment policier est cependant un jeu extrêmement périlleux, dont Maurice Papon lui-même témoignait lorsqu’il affirmait devant les cadres de la police parisienne qu’il leur fallait « convertir l’armée en campagne au régime de garnison17 » ; passer d’une police gouvernée au moyen de la haine et de la violence à une police civile. Dans un temps où la paix civile est en jeu, seule une police sans haine ni colère peut en être le rempart.

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    Directeur de recherches en science politique au Cnrs, Centre Marc-Bloch (Berlin).

  • 1.

    Le précédent Code de déontologie ne visait que la police nationale. Il est l’un des derniers textes adoptés par le gouvernement de Laurent Fabius avant la cohabitation de 1986-1988, dans un décret qui prévoyait également la création d’une Haute Autorité de contrôle de la déontologie policière. Le gouvernement Chirac a rapidement abrogé la partie relative à cette autorité, mais a conservé le Code de déontologie. Il fallut encore quatorze ans pour que la France se dote, par la loi du 10 juin 2000, d’une autorité en charge du contrôle des policiers.

  • 2.

    Le paysage syndical policier est en France particulièrement complexe et changeant (aux fins d’éclaircissement : Fabien Jobard et Jacques de Maillard, Sociologie de la police, Paris, Armand Colin, 2015, p. 72-78). Nous n’évoquerons dans ce texte que les syndicats représentatifs qui sont chez les gardiens de la paix Alliance (Cfe-Cgc), Unité Sgp Force ouvrière et Unsa, chez les officiers de police Synergie (Cfe-Cgc) et le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (Cfdt), chez les commissaires le Syndicat des commissaires de la Police nationale (Unsa) et le Syndicat indépendant des commissaires de police (Cfe-Cgc). Tâche per se presque indémêlable, la question de savoir si telle ou telle organisation syndicale est « de gauche » ou « de droite » ne joue sur les questions que nous abordons ici aucun rôle – sauf mention contraire.

  • 3.

    Clive Emsley, « Police, maintien de l’ordre et espaces urbains », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 50-1, janvier-mars 2003, p. 5-12 et F. Jobard et J. de Maillard, Sociologie de la police, op. cit., p. 27-32.

  • 4.

    « Pour les éventuels excités, croit savoir un commandant Crs interrogé par la commission d’enquête parlementaire de 2015 formée après la mort d’un manifestant à Sivens en novembre 2014, il existe des postes de conducteurs de véhicule » (Assemblée nationale, Rapport no 2794, p. 339).

  • 5.

    Voir sur ce point la position du Défenseur des droits devant la commission parlementaire citée.

  • 6.

    Le premier texte est pris par le directeur général de la Police nationale Claude Guéant, en 1995, et la dotation individuelle, pour cause de « violences urbaines », introduite par l’un de ses successeurs, Frédéric Péchenard (devenu secrétaire de la fédération de Paris de Les Républicains), en 2009.

  • 7.

    Philippe Braud, « La violence politique : repères et problèmes », Cultures et Conflits, no 9-10, printemps-été 1993.

  • 8.

    Choukri Hmed, « Répression d’État et situation révolutionnaire en Tunisie (2010-2011) », Vingtième Siècle, no 128, octobre-décembre 2015, p. 77-90. Les expressions entre guillemets sont celles employées par Hmed.

  • 9.

    Elles se tiennent quelques semaines après cet appel à manifester, le 13 novembre 2014. Alliance estime que si le gouvernement n’entend pas le résultat des urnes, « nous inviterons alors les citoyens victimes de la délinquance et de la criminalité à se joindre à nous » (déclaration à la tribune de la manifestation).

  • 10.

    Le maire d’Argenteuil retirera finalement la plaque en question.

  • 11.

    Dominique Monjardet, « Comment apprécier une politique policière ? Le premier ministère Sarkozy », Sociologie du travail, vol. 48, no 2, avril-juin 2006, p. 188-208.

  • 12.

    Emmanuel Blanchard, « Quand les forces de l’ordre défient le palais Bourbon (13 mars 1958). Les policiers manifestants, l’arène parlementaire et la transition de régime », Genèses, no 83, 2011, p. 55-73.

  • 13.

    Michaël Hajdenberg, « Procès de la mort de Bentounsi, le policier sur la défensive », Mediapart, 15 janvier 2016.

  • 14.

    Les faits seront finalement requalifiés de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et le policier sera acquitté en janvier 2016.

  • 15.

    Laurent Borredon, « Colère des policiers après la mise en examen d’un collègue pour homicide », Le Monde, 27 avril 2012. En appel, les peines fermes seront commuées en peines avec sursis.

  • 16.

    Observations personnelles sur place.

  • 17.

    Emmanuel Blanchard, la Police parisienne et les Algériens, Paris, Nouveau Monde, 2011, p. 398.

JOBARD Fabien

Dans le même numéro

Pour son numéro double de mars-avril, la revue consacre le dossier central à la question des colères. Coordonné par Michaël Fœssel, cet ensemble original de textes pose le diagnostic de sociétés irascibles, met les exaspérations à l’épreuve de l’écriture et se fait la chambre d’écho d’une passion pour la justice. Également au sommaire de ce numéro, un article de l’historienne Natalie Zemon Davis sur Michel de Certeau, qui reste pour le pape François « le plus grand théologien pour aujourd’hui », ainsi que nos rubriques « À plusieurs voix », « Cultures » et « Librairie ».