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Dans le même numéro

De la rue à l'impasse : un droit pour seul toit

février 2007

#Divers

L’initiative de l’association des Enfants de Don Quichotte pour les sans-abri a eu plusieurs mérites. Parmi eux, celui d’acculer le gouvernement à la promulgation précipitée d’un projet de loi sur le « droit au logement opposable ». Au-delà de la réflexion sur la réelle valeur de nos droits les plus fondamentaux s’ils ne sont pas intrinsèquement « opposables », l’initiative de la Noël 2006 au canal Saint-Martin, qui s’est inscrite dans la foulée de celle déjà lancée par Médecins du Monde l’hiver précédent, a offert une nouvelle visibilité aux personnes « à la rue ». Mais quant à leur identification et à leur prise en charge sociale sur la durée, qui constituent le véritable cœur du problème, elles ne peuvent se contenter d’actions médiatiques spectaculaires. « Voilà des années que nous essayions en vain de rendre le gouvernement attentif aux problèmes d’exclusion et de logement des sans-abri », s’indignait Nicole Maestracci, présidente de la Fnars, lors d’un point de presse de « sortie de crise », le 14 janvier. Une façon de saluer le travail de longue haleine accompli au niveau national par les 750 associations d’accueil et de réinsertion sociale fédérées par la Fnars, qui gère également 90 % des centres d’hébergement en France. Et peut-être de se délester d’une certaine aigreur envers la politique spectacle, dont on peut craindre qu’elle étouffe toute la complexité de la question de l’hébergement d’urgence et du logement social.

L’inadaptation de la prise en charge des sans-domicile et l’urgence d’un changement dans les politiques publiques ont été maintes fois soulignées par le passé. En janvier 2001, l’Insee avait recensé à 86 000 personnes sans domicile (70 000 adultes et 16 000 enfants) fréquentant les services d’hébergement gratuit ou à faible participation et les distributions de repas chauds en France1. Menée sur cinq ans sur la base de cet échantillon, l’enquête de l’Insee étoffe les différents niveaux d’analyse du problème. Elle souligne la question de l’inadéquation de l’assistance proposée avec la typologie des personnes privées de logement, la perméabilité des frontières entre la « rue » et la grande pauvreté, la dimension sanitaire et purement psychiatrique des situations individuelles.

Il en ressort que l’absence de solutions à terme aboutit à ce que les sans-abri soient souvent ballottés de service social en service social, prolongement d’une « errance » qui cristallise l’histoire individuelle et traumatique de ces personnes, et leur incapacité à sortir de l’impasse, à « s’inscrire quelque part2 ». Souvent, la faiblesse de leurs ressources ou leur état de santé ne leur donne pas accès à un logement indépendant. Or un des objectifs de la Fnars est justement de proposer, à terme et après évaluation individuelle, un « logement pérenne » aux personnes accueillies dans les centres d’hébergement d’urgence ou vivant dans des lieux non prévus pour l’habitation. La proposition serait avantageuse si les logements sociaux – souvent de mauvaise qualité – n’étaient pas déjà occupés par une population pauvre qui ne bénéficie pas d’un emploi stable ni de moyens d’accéder à de meilleures conditions, si ce n’est au risque d’un surendettement et d’une « rechute » dans la rue. Alors qu’une absence de politique solidaire cloisonne les secteurs public et privé du logement, les limites entre individus sans domicile et personnes mal logées demeurent perméables. Ce sont les critères, les conditions d’admission dans le parc social et, bien sûr, le marché du travail, qui les définissent de manière aléatoire. Se pose ensuite la question de la santé psychique des personnes concernées. Les structures psychiatriques peuvent-elles offrir les soins nécessaires aux personnes à faibles ressources séjournant dans la rue ? Et qu’advient-il lorsqu’un individu seul et dépourvu d’emploi est néanmoins jugé apte à interrompre un traitement et à quitter la structure hospitalière ?

On le voit, et l’on s’en doutait, les mesures annoncées dans la précipitation masquent l’hétérogénéité des problèmes qui affectent les sans-abri, dont la population est constituée à plus d’un tiers de jeunes adultes entre 18 et 29 ans. L’élaboration de nouvelles politiques publiques en la matière ne doit donc pas être vue comme une série de dépenses d’urgence ou de droits à afficher, mais comme un nécessaire investissement sur le long terme.

  • 1.

    Voir « Une enquête d’exception. Sans-abri, sans-domicile : des interrogations renouvelées », Économie et statistique, no 391-392, octobre 2006.

  • 2.

    Voir l’article de Nicolas Peraldi, « Boiter n’est pas un péché » dans Esprit, décembre 2006.