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Une dimension géopolitique des fondamentalismes. Le cas des ONG confessionnelles (encadré)

Dans de nombreux pays du Sud, l’effervescence religieuse pentecôtiste va de pair avec l’essor d’Ong confessionnelles, pour la plupart américaines, qui développent des visées prosélytes occultes ou affichées. En Afrique et en Amérique latine notamment, les acteurs humanitaires évangéliques connaissent une expansion spectaculaire, même dans des pays à tradition catholique. Au Moyen-Orient ou en Asie, ils œuvrent auprès de populations musulmanes. À travers des projets dans les domaines de l’éducation, des soins ou de l’assistance matérielle, ces Ong cherchent à combler les carences des États postcoloniaux, où la voie du développement économique pur a échoué et où le rêve d’une transformation radicale de la société s’impose pour combattre la corruption, la criminalité, la perte des valeurs communautaires.

À elle seule, l’Ong World Vision bénéficie du soutien d’une communauté évangélique de plus de 16 millions de fidèles aux États-Unis et dispose d’un budget annuel d’un milliard et demi de dollars (c’est plus que le Cicr et Msf réunis, trois fois plus que Care International). Avec 22 000 employés actifs dans 100 pays, World Vision travaille dans les camps de réfugiés, les hôpitaux et les écoles, où elle distribue des bibles aux bénéficiaires de son action et des t-shirts à l’effigie de Jésus-Christ1.

L’action de tels colosses de l’aide évangélique dans les pays en conflit pose le problème de leur connivence avec les intérêts géopolitiques américains. World Vision et d’autres Ong confessionnelles comme la Southern Baptist Convention ou Samaritan’s Purse – qui est inspirée par les idées de Bill Graham, prêcheur évangélique très proche de George W. Bush – ont toutes trois soutenu le projet d’invasion militaire de l’Irak en 2003 et annoncé l’envoi de représentants dans ce pays. En 2004 en Irak, on dénombrait plus d’une dizaine d’Ong évangéliques ou catholiques aux buts prosélytes plus ou moins affichés. Au Darfour, elles poursuivent leur travail dans un des rares contextes où musulmans et chrétiens s’affrontent sur un « front précis ». Le triple enjeu de soutien aux chrétiens menacés, d’évangélisation des animistes du Sud Soudan et de lutte contre l’islamisation semble y faire le lit de leur prosélytisme, et probablement aussi le jeu du gouvernement américain2. C’est au vu de ces exemples que l’on est tenté d’inscrire l’action de telles Ong dans un processus continu de domination occidentale, voire de « reproduction contemporaine de l’hégémonie coloniale3 ».

Le prosélytisme mené sous le paravent des Ong confessionnelles contrevient à la neutralité de principe qui a présidé au développement mondial des organisations internationales traditionnelles et des associations non gouvernementales « sans frontiéristes ». Le développement de ce militantisme caritatif ne concerne d’ailleurs pas que les Ong chrétiennes. Dans les années 1990, en Bosnie et en Albanie, différentes Ong islamiques étaient actives. Certaines, comme Islamic Relief ou Muslim Aid, y ont développé d’importants programmes humanitaires et révélé par là même une « recomposition des pratiques caritatives à partir de la tradition islamique4 ». D’autres Ong, comme la Third World Relief Organization (Twra), avaient leur siège en Europe et contribuèrent non seulement à faire entrer en Bosnie armes et moyens matériels, mais aussi de nombreux salafistes-jihadistes arabes prêts à se battre sous couvert d’activités humanitaires. Financées par les pétrodollars saoudiens et des pays comme l’Iran ou le Soudan, ces Ong islamiques s’appuyaient officiellement sur ce troisième pilier de l’Islam qu’est l’aumône (ou zakat) pour soulever des fonds destinés à aider les musulmans opprimés de par le monde. Des prétextes « humanitaires » étaient dans le même temps invoqués par les jihadistes qui se rendaient en Afghanistan ou en Tchétchénie.

Si la charité chrétienne ou musulmane et l’esprit missionnaire existent depuis longtemps, la nouveauté provient des sources de financement privées, de la diversification des activités et même de l’expertise croissante de ces Ong. Dans l’après-tsunami, World Vision envoya des spécialistes en catastrophes naturelles dans les quatre principaux pays touchés. Pendant et après la guerre du Golfe en 1991, Islamic Relief était à même de gérer des camps de réfugiés et des hôpitaux en Arabie Saoudite, tâche qu’elle remplit aujourd’hui encore en Somalie.

Cet essor d’un humanitaire confessionnel qui sort des actions sociales et de la pure charité pour entrer de plain-pied sur la scène des conflits internationaux participe à un brouillage plus général des relations États/Ong, donateurs/acteurs, humanitaires/bénéficiaires. Ce brouillage est accentué par le processus de militarisation de l’aide mené par les puissances occidentales. La doctrine d’« ingérence humanitaire » a abouti à ce que les forces armées de l’Otan et les troupes américaines soient entraînées à acquérir le savoir-faire des Ong pour conduire des opérations militaires « intégrées » qui soient plus « humaines ». Dans la dernière décennie, les progrès accomplis par les militaires dans l’absorption du savoir-faire humanitaire s’inscrivent dans un processus continu, selon une doctrine et une pratique de plus en plus aguerries5. Des mécanismes de « coordination » rendent certaines Ong tributaires des informations de caractère militaire dans la définition et le choix de projets, ce qui les rend littéralement « embrigadées » (embedded) dans les rangs des armées. Ces mécanismes, s’ils sont dépourvus de discernement, peuvent ouvrir la voie à une coopération pratique entre les forces d’intervention et les acteurs évangéliques.

Peut-on parler d’une alliance d’intérêt entre les Ong évangéliques et les armées occidentales dans leur confrontation aux divers groupes armés dans les pays musulmans ? Dans des contextes comme l’Irak ou l’Afghanistan, l’occupation va-t-elle de pair avec une tentative d’évangélisation ?

En Irak, comme en Afghanistan, c’est la réalité du terrain, la situation sécuritaire précaire et la prise pour cible des humanitaires civils par les groupes armés qui ont rapidement refroidi les ardeurs des organisations évangéliques ou d’inspiration chrétienne. Malgré l’importance de leurs moyens et toute la bonne volonté de leurs collaborateurs, leur impact dans ces zones conflictuelles est resté relativement minime. On peut aussi penser que le gouvernement américain, revenu de la période d’euphorie qui suivit les invasions de ces deux pays et au vu de son incapacité à y faire régner l’ordre, perçut le danger que représentait pour son image tout rapprochement avec des Ong évangéliques alors que les deux sociétés « libérées » plongeaient dans la lutte confessionnelle et la guerre civile.

Dans ces contextes fortement politisés où, précisément, les principes d’entraide sont indissociables des valeurs religieuses, il devient de plus en plus illusoire de s’attendre à ce que les mouvements de résistance et les populations discernent entre organisations humanitaires « vraiment » neutres et indépendantes, et Ong prosélytes. Les organisations « laïques » traditionnelles, qui se réclament des droits de l’homme ou du droit international humanitaire comme le Cicr ou Msf, s’y voient confrontées à un problème de perception qui leur coûte beaucoup en énergie persuasive et parfois même en vies humaines.

1.

Voir « Les Ong, nouvelles missions ? », Entretien avec Rony Brauman paru dans les Cahiers de médiologie, no 17, mai 2004.

2.

Philip Poupin, « Les “anges” chrétiens au secours de musulmans au Darfour », Hérodote, no 119, Paris, 2005.

3.

Voir Jean-François Bayart et Romain Bertrand, « De quel “legs colonial” parle-ton? », Esprit, décembre 2006.

4.

Jérôme Bellion-Jourdan, « Les organisations de secours islamique et l’action humanitaire », Esprit, août-septembre 2001.

5.

Raj Rana, « Les défis contemporains dans la relation entre civils et militaires : complémentarité ou incompatibilité ? », dans Revue internationale de la Croix-Rouge, vol. 86, no 855, septembre 2004 (article en anglais).

MASSON Nicolas

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