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Dans le même numéro

Les limites de la démocratie sexuelle

juil./août 2017

#Divers

L’histoire des perversions, marquée par la requalification de l’homosexualité, montre que la sexualité obéit à des exigences libérales : la maîtrise de soi et des relations mutuellement consenties et gratifiantes. Les grands pervers sont donc sévèrement réprimés mais les petits pervers ont droit de cité.

The history of perversions, marked by the re-classifying of homosexuality, reveals the liberal norms of sexuality: self-control and mutually agreed and gratifying relationships. Big perverts are therefore severely repressed, but small ones are tolerated.

En Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, nombre de conduites et de fantasmes sexuels autrefois considérés comme pervers sont désormais perçus comme des extensions gratifiantes de la vie sexuelle. Culturellement diffusées, voire valorisées, objets d’un marché, les anciennes perversions se sont démocratisées. Certaines sont le pivot de sociabilités et d’amitiés dont les communautés Bdsm1 sont exemplaires. Qu’elles puissent relever d’une anomalie psychologique semble une idée désuète. La « perversion sexuelle », notion léguée par le xixe siècle, s’efface doucement de notre paysage culturel et scientifique.

Certes, elle fait encore l’objet de théories au sein de la psychanalyse ; mais cette dernière n’est plus la référence qu’elle fut au xxe siècle. Dans le champ médico-psychologique, il est devenu difficile de débusquer le vocabulaire de la perversion ailleurs que dans les méandres de l’expertise psychiatrique légale et de la criminologie française et belge. Et encore, son usage, adjectivé, s’entoure d’infinies précautions et n’engage pas directement la sexualité2. Pour désigner les troubles psychosexuels, la psychopathologie parle aujourd’hui de « troubles paraphiliques » (paraphilic disorders) depuis la cinquième édition de la référence mondiale que constitue le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (Dsm-5) de 20133. D’un vague coup d’œil, les désordres d’aujourd’hui ressemblent pourtant fort aux perversions de l’âge d’or de la psychopathologie sexuelle, le temps des multiples éditions de la Psychopathia sexualis de Richard von Krafft-Ebing entre la fin des années 1880 et le début du xxe siècle4. Mais si l’on y regarde plus attentivement, deux partages ont été opérés. Le premier, acté en 2013, traverse chacune des anciennes catégories de perversion, conduisant à leur dédoublement en « paraphilie », qui désigne les variétés normales de la vie sexuelle, et « trouble paraphilique », censé relever du trouble mental. La seconde séparation est intervenue entre des catégories de perversion. Elle s’inscrit dans une histoire plus ancienne, celle de la sortie de l’homosexualité de la classification psychiatrique nord-américaine entre 1974 et 1987, qui s’est répercutée sur la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé en 1992, et du déplacement des conditions « trans » de la sphère des perversions à celle des troubles de l’identité de genre.

Ni les relations entre personnes de même sexe, ni l’usage du fouet dans les ébats, si cinglant soit-il, ne font les pervers d’aujourd’hui. Quel critère, alors ? Le partage entre paraphilie et trouble paraphilique relève des « conséquences négatives pour soi ou les autres5 », celles des actions, mais aussi des « impulsions » et même des fantasmes sexuels. Elles sont de trois types : une « détresse psychique cliniquement significative » (distress) ; une « altération du fonctionnement social, professionnel ou d’autres domaines de fonctionnement importants » (impairment) ; l’implication d’une personne non consentante ou les dommages causés à autrui par les actions (ressaisies sous la notion de « nocivité » [nociveness]).

Cette petite série de critères censément neutres et objectifs révèle par contraste les valeurs et les normes cardinales de ce qu’Éric Fassin a ailleurs nommé la « démocratie sexuelle6 ». Le destin de la perversion est politique. Il entremêle l’histoire du libéralisme, de l’individualisme et de la démocratie. Reste à déterminer la part de chacune.

Le contrôle de soi

La défaillance de l’individu incapable d’exercer un contrôle sur des fantasmes et des actes qui le dépassent relève du trouble mental. C’est donc que la sexualité obéit à une exigence de maîtrise de soi, d’« autocontrôle » pour reprendre le concept de Norbert Elias7, qui ne pèse pas simplement sur les actions mais aussi sur l’intimité affective.

Cette exigence de contrôle de soi, jusqu’au cœur de l’intentionnalité pratique et de l’intimité psychique, court tout au long de l’histoire de la perversion sexuelle. L’incapacité de maîtriser ses passions érotiques, déjà naturalisée dans le « cerveau malade » par la psychiatrie, est au cœur des premières « perversions de l’instinct sexuel » dans les années 1820 en France. Dans une société déjà individualiste, économiquement et politiquement libérale8, pouvoir et savoir se contrôler sont les conditions des capacités civiles et politiques à remplir ses devoirs et à accéder à ses droits, tout autant que la pierre de touche de la responsabilité pénale – l’incontrôlable ne saurait être responsable et la nymphomane doit être mise sous tutelle. Avec la naissance du concept moderne de perversion sexuelle, en 1849, l’exigence d’autocontrôle se creuse un chemin du côté de l’intentionnalité pratique. Le pervers devient l’individu tout autant dépassé par ses intentions que par ses affects, en proie à des idées sexuelles obsédantes et des impulsions incoercibles menant à des passages à l’acte violents. Le nécrophile sergent Bertrand, le « vampire de Montparnasse » jugé en 1849, en est l’incarnation9. Les hypothèses neurologiques de la seconde moitié du xixe siècle, si imaginatives fussent-elles, nous ont légué l’ancrage neurobiologique de l’autocontrôle. La perversion sexuelle devient l’expression d’un déficit du contrôle neuro-cérébral, explicitement rapporté à la défaillance des compétences à l’action et à l’adaptation sociales requises par le monde urbanisé et industriel moderne10. Le délinquant et le criminel sexuels en deviennent les figures. Et au cours de la seconde moitié du xxe siècle, les individus apparemment incapables de maîtriser leurs comportements, représentations et émotions dans le domaine sexuel sont de plus en plus considérés comme atteints d’un trouble psychologique les condamnant à la dépendance. À ce titre, la détresse du pervers contemporain est analogue à celle du sex addict. L’addiction sexuelle – le long-métrage Shame (Steve McQueen, 2011) en est une représentation cinématographique – s’est cristallisée comme catégorie psychologique et idiome du malaise individuel à partir des années 1970, à travers le développement de thérapies comportementales, puis cognitivo-comportementales, dont l’objectif est explicite : débarrasser les individus de leur dépendance sexuelle, afin de restaurer leur autonomie individuelle par un travail sur le contrôle de soi (self-control), autrement dit leur capacité à agir sur leurs émotions et leurs comportements11.

Altération du fonctionnement et détresse sont l’envers social et le revers psychique d’une vie dépendante et hétéronome. Les différents domaines (vie familiale, sociale, professionnelle) s’engluent dans une sexualité non maîtrisée, dont la détresse psychique est l’expression. Elle s’oppose frontalement au bien-être, marqueur contemporain de la « santé sexuelle12 ». Plus largement, le bien-être est l’affect censé accompagner la condition de l’individu réellement autonome. Alain Ehrenberg a mis en évidence la manière dont l’autonomie est une règle sociale qui accompagne l’histoire de l’individu dans les sociétés individualistes, démocratiques et libérales contemporaines13 : non seulement c’est un point cardinal dans notre représentation de l’individu, mais il guide aussi des pratiques, des manières d’agir et de ressentir, et en particulier des formes d’expression de la souffrance sociale et morale. C’est par cette voie que s’articulent détresse et altération du fonctionnement. L’autonomie forme le pivot de l’ensemble des compétences sociales d’un sujet en mesure de porter et d’assumer sa propre existence, ses actions et leurs aléas. Et le contrôle de soi, c’est-à-dire la capacité à maîtriser ses émotions, ses intentions et leurs expressions, à les moduler, à les modifier par des pratiques diverses, des psychothérapies au développement personnel, en passant par l’exercice sportif, en est l’une des clés. L’incapacité à exercer ce contrôle, ressaisi sous le schème de la dépendance, engendre la perte de ces compétences et le malaise de l’individu.

Qui ne se contrôle pas, en matière sexuelle comme ailleurs, est hétéronome, et en ce sens, attente à sa propre intégrité en tant que sujet. Mais s’il échoue à être l’individu qu’il faudrait être, s’il ne contrôle pas ses actions, il peut tout autant entraîner la déchéance de son partenaire de la personne à la chose.

Le partage des perversions

De l’affaire du vampire de Montparnasse au Dsm-5, les enjeux médico-légaux et l’incorporation implicite des normes juridiques accompagnent la perversion14. Le pervers contemporain est celui dont les conduites sexuelles sont dommageables pour autrui. Ce « dommage pour autrui » nous ramène à la sphère de la violence sexuelle, elle aussi rejetée du côté du trouble. Elle englobe les atteintes physiques – les pratiques Bdsm, si consenties soit-elles, doivent rester en deçà d’un certain seuil pour ne pas verser du côté du « trouble masochiste » ou « trouble sadique » – mais aussi les atteintes à l’intégrité morale et psychologique du partenaire. Le non-consentement vaut violence. Pour cette raison, s’ils ne relèvent pas d’un jeu aux règles consensuelles, le voyeurisme et l’exhibitionnisme sont rejetés du côté de la pathologie. Et la minorité du partenaire, qui exprime l’idée d’une incapacité au consentement plein et éclairé chez l’enfant et l’adolescent, vaut non-consentement. À ce titre, la pédophilie est intrinsèquement du côté du trouble. Le pervers d’aujourd’hui est donc celui qui court-circuite les exigences de l’intersubjectivité sexuelle. Les bons rapports sexuels doivent mettre en jeu une relation mutuellement consentie et gratifiante entre des sujets égaux. Le mal en matière sexuelle ne saurait se résumer à la transgression d’une norme prescrivant ou proscrivant tel ou tel acte ; essentiellement relationnel, il est ce qui rabaisse autrui du statut de personne à celui d’instrument.

Il n’y a alors rien d’étonnant à ce qu’une réflexion sur le Dsm-5 mène à des conclusions identiques à celles du philosophe Thomas Nagel, qui dédia en 1979 un texte à la perversion sexuelle placée sous les auspices de l’intersubjectivité sartrienne15. Il y définit la perversion comme une rupture de la reconnaissance mutuelle des désirs qui passe par l’incarnation de chacun des partenaires. S’en déduit alors, par un miracle que l’on peut soupçonner à bon droit, la liste traditionnelle des perversions : exhibitionnisme, voyeurisme, sadisme, masochisme, fétichisme – mais pas l’homosexualité, puisqu’elle respecte le réquisit d’intersubjectivité sexuelle. L’intérêt de ce texte réside avant tout dans ses présupposés. En effet, le type d’intersubjectivité qu’il rapporte à la réciprocité des désirs et des gratifications en l’abritant sous le parapluie sartrien est en réalité un avatar du contractualisme libéral. C’est le rapport entre des agents qui s’accordent mutuellement sur un acte dont ils retirent chacun un bénéfice commensurable, dont le cas paradigmatique est celui du contrat masochiste, inauguré par Leopold von Sacher-Masoch, l’auteur de la Vénus à la fourrure16.

Ce critère de la rupture de l’intersubjectivité converge alors avec la conception répressive des grandes violences sexuelles dans le champ criminologique depuis le tout début du xxe siècle, à laquelle ont répondu le renforcement des dispositifs de gestion médico-judiciaires et le raffinement des sensibilités à l’égard de la violence sexuelle, l’intégrité de l’individu s’étendant du physique au psychologique17. Par contraste, la libéralité avec laquelle sont traitées les variétés bénignes de la vie sexuelle, les paraphilies « simples », semble esquisser un paradoxe. Il n’en est rien.

Ce partage des perversions, des petites et des grandes, a été couronné par le Dsm-5, mais n’a rien de nouveau. De 1849 jusqu’à la toute fin du xixe siècle, l’univers des perversions sexuelles formait un tout verrouillé par un critère ad hoc, l’hétérosexualité modérée. S’y côtoyaient les fétichistes des mouchoirs de femme et les grands violeurs assassins, l’« anodin » et le « périlleux18 ». Mais au tournant du xxe siècle, les mœurs changeaient. La littérature et la pornographie visuelle avaient déjà assuré le succès culturel des « petites perversions » dont l’image se démocratisait doucement19. Les mouvements féministes et homosexuels émergeaient, soutenus par la sexologie naissante ; le modèle patriarcal traditionnel de la famille se fragilisait. Le flirt apparaissait ; le divorce gagnait du terrain… Le domaine des perversions fut scindé. Du point de vue des sciences, ce geste sépara les grandes violences sexuelles, objet de la criminologie, des variations et de la diversité sexuelles, objet de la sexologie. Du point de vue social et politique, il traça une nouvelle limite entre l’acceptable et l’inacceptable sexuel, entre libéralité et intransigeance, lisible dans les travaux de l’école d’anthropologie criminelle de Lyon, dont la figure de proue était Alexandre Lacassagne. En 1899, un ouvrage collectif sur le sadisme paraît sous sa direction20, suite à la grande affaire criminelle Joseph Vacher, dit l’« éventreur du Sud-Est », vagabond, violeur et assassin d’enfants, arrêté le 4 août 1897, jugé en octobre 1898, condamné à mort et exécuté le 31 décembre 1898. Lacassagne, qui tient une position répressive envers la criminalité, a conclu en seconde expertise à la pleine responsabilité du tueur, à l’encontre de la première expertise et des nombreux troubles présentés par Vacher. Il identifie chez ce dernier un grand sadisme sanguinaire. Ce grand pervers, comme les autres de son espèce, doit être retranché de la société, car il est affecté d’un déficit de contrôle neuro-cérébral qui détermine des passages à l’acte violents et incoercibles. Mais il existe de « petites perversions » bénignes. Elles sont exemplifiées par une hagiographie de Sade21. Lavé de la légende noire qui l’accompagne dès la fin des Lumières, Sade s’y mue en chantre de la liberté politique et sexuelle républicaine. Le message est clair : la grande perversion doit être réprimée à tout prix ; les petites ont, au sens littéral du terme, droit de cité. On peut même les regarder avec bienveillance, car elles sont les expressions de la liberté de l’homme véritablement républicain. Dès 1894, Lacassagne publie ainsi les études sexologiques militantes sur l’homosexualité de Marc-André Raffalovich dans les Archives d’anthropologie criminelle qu’il dirige. Raffalovich opère déjà un geste de partage analogue. Il fonde la reconnaissance sociale et politique de l’homosexualité sur un modèle de citoyen « unisexuel » (homosexuel) conforme aux idéaux et aux normes de la IIIe République et de l’individualisme libéral du temps22. Le bon homosexuel contrôle ses désirs et actes sexuels ; il est continent, si ce n’est abstinent, et sa maîtrise de lui-même lui permet de faire face aux multiples sollicitations de la vie moderne. À l’opposé, les tantes, dandys et autres efféminés, nourrissant le « marché du crime » de la prostitution masculine, doivent être réprimés23.

L’expulsion du grand pervers, ordonnée au principe de défense sociale, devient ainsi la condition d’une attitude plus libérale avec les petites déviances, que l’on peut désormais considérer comme des variétés acceptables de la sexualité humaine. Nulle coïncidence si le partage des perversions est formulé au moment même où se développe, en Allemagne, la première sexologie institutionnelle autour de Magnus Hirschfeld et d’Iwan Bloch, qui se défait de l’idée de norme sexuelle pour promouvoir celle d’une variété inhérente à la sexualité humaine. Sexologie et criminologie, libéralité sociale envers les déviances considérées comme bénignes et intransigeante répression des grandes, sont les deux faces de la même pièce.

De la perversion au libéralisme

Cette libéralité est le propre de ce que Michel Foucault a nommé la gouvernementalité libérale pour qualifier les pratiques politiques articulées aux libéralismes économiques depuis le xviiie siècle24. Cette manière de gouverner exige de préserver l’espace naturalisé du libre jeu des agents sur le marché. Ce qui conduit, in fine, à l’horizon d’un libre déploiement des trajectoires individuelles, des préférences et des choix, des différences et des « pratiques minoritaires », y compris celles qui n’engagent pas directement la sphère économique25. En ce sens précis, le libéralisme économique exige la liberté des agents, et la tolérance lui est non seulement une idée, mais bien une pratique essentielle.

Il faut même aller plus loin. Dans la continuité du développement des États modernes retracée par Elias, le libéralisme appelle le développement optimal de l’interdépendance entre les agents, donc des relations intersubjectives pacifiées, leur multiplication, leur intensification à travers le développement des compétences relationnelles des individus, nécessaire à leur bon commerce. Mais, Alain Ehrenberg l’a montré, la capacité naturelle qui est censée être le support de cette sociabilité optimale, c’est l’empathie, représentation dont la promotion sociale s’est fortement accélérée depuis les années 198026. On ne sera dès lors plus étonné que l’une des questions lancinantes qui traverse les congrès et la littérature scientifique consacrés aux agresseurs et aux autres déviants sexuels porte sur l’hypothétique altération de leur capacité naturelle à l’empathie, désormais réalisée dans le cerveau.

En effet, pour assurer le libre jeu des agents et le libre déploiement de leurs conduites, deux conditions sont nécessaires. D’une part, le développement des compétences sociales et des relations pacifiées exige que les individus soient capables d’exercer un contrôle sur l’ensemble des domaines de leur existence pour les moduler, y compris sur leur intimité psychique, le degré d’intensité et d’expression de leurs préférences et émotions, notamment sexuelles et éventuellement déviantes. Il ne s’agit plus simplement de « polir » et d’« adoucir » les mœurs, comme chez Adam Smith, mais d’être en mesure de mettre en œuvre une gestion de soi. Cette maîtrise exige en effet la mise en place de pratiques et d’actions sur soi-même, dont les techniques de développement personnel sont exemplaires27. Elle permet la préservation et le développement du « capital humain » ; elle est la condition et la contrepartie de la capacité de l’individu autonome à entrer de manière optimale en relation avec les autres.

D’autre part, ce qui met en péril l’équilibre du jeu dans l’espace du marché doit être repoussé aux marges, selon la formule « qu’est-ce qu’il serait intolérable de ne pas tolérer ? » que Foucault dégage de sa lecture de Gary Becker28. Et dans ces marges de l’acceptable sexuel, constitué de ce que l’on ne peut pas tolérer, les vieilles techniques disciplinaires et les mécanismes répressifs s’appliquent à plein régime, sous l’égide de l’État, en s’intégrant aux « dispositifs de sécurité ». En effet, le libéralisme ne s’oppose pas à l’État : ce dernier est une condition et une garantie de l’espace du jeu des convergences et des concurrences entre les agents du marché. Le collectif paru sous la direction de Lacassagne intègre ainsi, aux côtés de la plaisante étude sadienne, des problématiques sociales et politiques convergeant toutes vers la sécurité de l’État-nation aux prises avec un ennemi intérieur que Vacher incarne en une seule figure : la criminalité des classes laborieuses, les vagabonds défiant le quadrillage nécessaire à la bonne police de l’État, l’anarchisme et le socialisme, les explosions de violence criminelle. Ces marges, ce sont aujourd’hui celles où sont relégués les délinquants et les criminels sexuels – est-il besoin de rappeler l’inflation sécuritaire dont ils ont fait l’objet entre 2002 et 200729 ? Mais ce sont aussi les marges géographiques de l’espace libéral, celles où la sexualité des migrants est surveillée, scrutée, vérifiée30. Le traitement sécuritaire de l’inacceptable sexuel est le contrepoint de la libéralité.

Agonismes démocratiques

Pourtant, le destin de la perversion ne se réduit pas à l’histoire de l’individu en régime libéral. Le second partage qui a déterminé l’espace des perversions contemporaines est celui qui a permis d’en sortir l’homosexualité. À la suite d’un référendum des membres de l’American Psychiatric Association en décembre 1973, homosexuality est remplacé par sexual orientation disturbance dans la septième réimpression du Dsm-II. La troisième édition du Dsm (Dsm-III) ne conserve que la catégorie d’« homosexualité égo-dystonique » qui disparaît enfin de la révision de 1987 (Dsm-III-R).

Cette dé-psychiatrisation de l’homosexualité, entrée dans le domaine des maladies mentales en 1849, est tributaire des luttes militantes homosexuelles qui visaient directement l’Apa31. Ces combats contre toute forme de stigmatisation, portant la revendication d’une égalité des droits et dans les pratiques sociales, ont animé l’histoire des perversions, des années 1860 en Allemagne jusqu’à la promotion de la reconnaissance de la diversité des identités et des orientations sexuelles depuis les années 1970 par les mouvements féministes et Lgbt (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), en passant par la première sexologie de Magnus Hirschfeld – il fonde en 1921 la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, intégrant les revendications féministes et visant une transformation d’ensemble des normes sociales.

Ces luttes ne font pas appel aux valeurs libérales. À la tolérance, elles substituent la reconnaissance positive, publique et politique d’une égalité pleine non seulement en droit, mais de fait. À l’acceptation des limites fixées, elles opposent la transformation des normes, des valeurs et des représentations collectives. Et si elles convergent avec le gouvernement libéral des perversions dans la disqualification radicale de la violence sexuelle, c’est sur le principe d’un égalitarisme démocratique radical. Cette liberté revendiquée ici ne se définit plus comme le maintien du libre jeu des préférences de chacun ; c’est plutôt l’émancipation de tous, dans un projet qui revendique encore son caractère révolutionnaire.

La première réponse de l’Apa aux militants, l’« homosexualité égodystonique » – dont le critère diagnostique est la détresse – consistait en une tentative de combiner la reconnaissance sociale et politique de la diversité sexuelle tout en la contenant dans certaines limites. Elle témoigne des tensions dans lesquelles est prise l’histoire politique de la perversion, entre utopie libérale et idéaux démocratiques radicaux. En effet, le contrôle de soi et de la violence, processus sur le temps long caractérisant nos sociétés32, ne se réduit pas à la production d’agents efficients sur un marché. Il fabrique bien des conduites, des représentations et des émotions démocratiques. À l’image du sport chez Norbert Elias et Eric Dunning33, l’autocontrôle des individus dans les institutions sociales et la régulation externe des violences par les institutions sociales sont les conditions de certaines émotions et interactions prises dans une quête sociale des agréments de la vie pour le plus grand nombre. Les limites de la démocratie sexuelle sont les conditions du libre déploiement de conduites dans son espace. Et puisque aucune essence ne les fige, il reste toujours à déterminer ce qu’elles ont elles-mêmes d’inacceptable.

  • 1.

    Bondage discipline soumission masochisme, avec certaines variantes dans l’interprétation du sigle.

  • 2.

    Daniel Zagury, « Place et évolution de la fonction de l’expertise psychiatrique », dans Fédération française de psychiatrie. Psychopathologie et traitements actuels des auteurs d’agression sexuelle. Conférence de consensus des 22 et 23 septembre 2001, Paris, John Libbey Eurotext, 2001, p. 17-31.

  • 3.

    American Psychiatric Association (Apa), Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Fifth Edition (DSM-5), Washington D.C., American Psychiatric Publishing, 2013, p. 685 sq.

  • 4.

    Les troubles paraphiliques du Dsm sont le trouble « transvestiste », « voyeuriste », « exhibitionniste », « du frotteurisme », « du sadisme sexuel », « du masochisme sexuel », « fétichiste », « pédophile » et les « troubles paraphiliques non spécifiés ». Pour une liste des perversions de l’âge d’or de la psychopathologie sexuelle, voir Harry Oosterhuis, Stepchildren of Nature: Krafft-Ebing, Psychiatry and the Making of Sexual Identity, Chicago/Londres, University of Chicago Press, 2000, p. 44-45.

  • 5.

    Apa, Dsm-5, op. cit., p. 685.

  • 6.

    Voir, par exemple, Éric Fassin, « Démocratie sexuelle », Comprendre, no 6, automne 2005, p. 263-276.

  • 7.

    Norbert Elias, la Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973 et la Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975.

  • 8.

    Robert Castel, l’Ordre psychiatrique. L’âge d’or de l’aliénisme, Paris, Éditions de Minuit, 1976, p. 34-39.

  • 9.

    Le sergent François Bertrand déterrait des cadavres des cimetières parisiens pour s’adonner à des violations et à des mutilations. Voir Amandine Malivin, « Le nécrophile, pervers insaisissable (France, xixe siècle) », Criminocorpus (revue en ligne), octobre 2016.

  • 10.

    Julie Mazaleigue-Labaste, les Déséquilibres de l’amour. La genèse du concept de perversion sexuelle, de la Révolution française à Freud, Paris, Ithaque, 2014.

  • 11.

    Florian Voros, “The Invention of Addiction to Pornography”, Sexologies, vol. 18, no 4, 2009, p. 243-246.

  • 12.

    Alain Giami, “Between Dsm and Icd: Paraphilias and the Transformation of Sexual Norms”, Archives of Sexual Behavior, juillet 2015, vol. 44, no 5, 2015, p. 1127-1138.

  • 13.

    Alain Ehrenberg, la Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998, et la Société du malaise, Paris, Odile Jacob, 2012.

  • 14.

    Patrick Singy, “Hebephilia: A Postmortem Dissection”, Archives of Sexual Behavior, juillet 2015, vol. 44, no 5, 2015, p. 1109-1116.

  • 15.

    Thomas Nagel, “Sexual Perversion”, Mortal Questions, New York, Cambridge University Press, 1979, p. 39-52.

  • 16.

    Leopold von Sacher-Masoch, la Vénus à la fourrure [1870], traduit par Nicolas Waquet, Paris, Rivage, 2009.

  • 17.

    Georges Vigarello, Histoire du viol (xvie-xixe siècle), Paris, Seuil, 1998.

  • 18.

    Georges Lantéri-Laura, Lecture des perversions. Histoire de leur appropriation médicale, Paris, Masson, 1979, p. 45.

  • 19.

    Alain Corbin, « La rencontre des corps », dans A. Corbin, Jean-Jacques Courtine et G. Vigarello (sous la dir. de), Histoire du corps 2. De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 2005, p. 145-214.

  • 20.

    Alexandre Lacassagne (sous la dir. de), Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, Lyon, Storck, 1899.

  • 21.

    Paul Tournier (sous le pseudonyme de Dr Marciat), « Le marquis de Sade et le sadisme », dans A. Lacassagne (sous la dir. de), Vacher l’éventreur, op. cit., p. 185-237.

  • 22.

    Pierre-Henri Castel, la Fin des coupables. Suivi de le Cas Paramord. Obsessions et contrainte intérieure de la psychanalyse aux neurosciences II, Paris, Ithaque, 2012.

  • 23.

    J. Mazaleigue-Labaste, « De l’amour socratique à l’homosexualité grecque », Romantisme, vol. 1, no 159, 2013, p. 35-46.

  • 24.

    Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, Paris, Gallimard/Seuil, 2004 et Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.

  • 25.

    Id., Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 265.

  • 26.

    A. Ehrenberg, « La vie compétente », chapitre d’un ouvrage en préparation. Chez Adam Smith, c’était déjà la « sympathie » qui fondait la coopération entre individus.

  • 27.

    Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, Paris, Puf, 2012.

  • 28.

    M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 259.

  • 29.

    Laurent Mucchielli (sous la dir. de), la Frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, Paris, La Découverte, 2013.

  • 30.

    Manuela Salcedo, « Couples binationaux de même sexe : politique de soupçon, normalisation et rapports de pouvoir », Migrations Société, vol. 6, no 150, 2013, p. 95-108.

  • 31.

    Ronald Bayer, Homosexuality and American Psychiatry: The Politics of Diagnosis, New York, Basic Books, 1981. Ronald Bayer, Rick Mayes, Allan W. Horwitz, “Dsm-III and the Revolution in the Classification of Mental Illness”, Journal of the History of the Behavioral Sciences, vol. 41, no 3, 2005, p. 249-267.

  • 32.

    Robert Muchembled, Une histoire de la violence, de la fin du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2008.

  • 33.

    Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1986.

Julie Mazaleigue-Labaste

Agrégée de philosophie et chargée de recherche CNRS à l'Institut des Sciences Juridique et Philosophique de la Sorbonne, ses travaux portent sur l'histoire de la sexualité et les sciences de la sexualité à l'époque contemporaine. 

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