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L’usine, l’amphi et l’association de quartier : fermeture de trois espaces militants en mai 1968

Ouvrier chez Renault, syndicaliste CFDT, membre de « Socialisme ou Barbarie », Daniel Mothé a parcouru divers lieux de mobilisation en 68. Il n’a pourtant trouvé nulle part de lieu d’expression, chaque espace étant, pour des raisons différentes, monopolisé, fermé ou rétif à un discours de participation comme le sien. La « libération de la parole » était aussi sélective.

En mai 1968, j’ai 44 ans et je travaille comme ouvrier aux usines Renault de Billancourt. Syndiqué à la Cfdt et délégué du personnel, je me trouve au cœur de ce mouvement de grèves et de manifestations qui dura quelques semaines. J’appartiens aussi alors depuis quinze ans au groupe marxiste critique qui publia la revue Socialisme ou barbarie jusqu’à sa dissolution en 1965 et dont les idées seront en partie reprises par les étudiants, notamment par le mouvement du 22 mars. Ouvrier d’une grande usine en grève, muni d’une culture marxiste et donc familier des slogans révolutionnaires, j’avais le profil idéal du parfait soixante-huitard. Pourtant, je n’ai pas été un authentique soldat de 68, période qui représente pour moi le plus significatif rendez-vous manqué des intellectuels de gauche et des étudiants révolutionnaires avec le monde du travail.

Au terme de ces quelques semaines, je constatai que la culture révolutionnaire et surtout la critique de ses dérives totalitaires que j’avais acquise n’avaient d’utilité que dans des discussions de salons tandis qu’elles ne m’étaient d’aucun secours ni dans mon entreprise en grève ni dans mon quartier du 18e arrondissement de Paris.

Cette brève période représente l’échec de ma tentative de mettre en pratique l’alternative d’une gestion démocratique de l’entreprise, idée que je partageais avec mes camarades de la Cfdt, mais qui restait inaudible auprès de la Cgt et des ouvriers qui aspiraient à des choses bien plus terre à terre, notamment, la progression de leur salaire. Ils l’avaient jusqu’alors obtenue par l’intermédiaire des syndicats sans s’impliquer davantage que par des débrayages intermittents et de sages et ludiques manifestations de rue dans la capitale au slogan bon enfant : « Des sous charlot » ! Bien que partageant ces revendications, j’aspirais à une plus grande implication des salariés dans les décisions de leur entreprise. Participer à la gestion de l’usine comme je le leur proposais ne déclenchait pas leur hostilité mais butait sur leur incrédulité en ce qui concernait les conséquences pour eux. En outre, lorsqu’ils me demandaient plus de détails, la seule chose dont j’étais capable était de les inciter à inventer d’eux-mêmes le mode d’emploi. Les exhorter à avoir une idée qu’ils n’avaient pas eux-mêmes et qu’ils se refusaient à envisager était l’injonction paradoxale dans laquelle je me suis trouvé prisonnier pendant ces quelques semaines.

Les difficiles tentatives de relier ces deux statuts – délégué et syndiqué d’un côté et militant d’avant-garde de l’autre – me conduisaient inexorablement à n’être compris ni de mes amis révolutionnaires pour lesquels je devins infréquentable, du moins dans cette période, ni de mes collègues de travail qui ne voyaient pas pourquoi ils s’investiraient eux-mêmes dans les procédures démocratiques que je leur proposais puisqu’ils estimaient que nous, les militants, démocratiquement élus tous les ans, étaient compétents et motivés pour le faire à leur place.

Un antistalinien dans la grève et devant l’amphi : la parole confisquée

La grève à Renault Billancourt ne s’est pas déclenchée spontanément : elle avait été préalablement préparée par l’agitation d’un groupe de militants et sympathisants gauchistes mais elle a bénéficié d’un hasard de circonstances. La Cgt, organisation syndicale largement majoritaire dans l’entreprise, était, certainement pour des raisons plus stratégiques qu’idéologiques, hostile à son déclenchement ou du moins désirait avant tout maîtriser la totalité de sa dynamique.

Le 16 mai, à la reprise de l’équipe de l’après-midi, la Cgt organise un meeting. Ses orateurs expliquent que les revendications étudiantes n’ont pas de rapport avec celles des salariés et que le syndicat décidera le meilleur moment pour appeler à l’action. Une partie non négligeable du public présent au meeting s’insurge devant le refus des syndicats à lancer le mot d’ordre de grève et le fait savoir aux orateurs par des invectives. Étant parmi les protestataires, beaucoup se tournent vers moi en tant que militant Cfdt et délégué du personnel pour que je m’exprime sur l’estrade. Poussé par un mouvement de foule, je me saisis du micro. Par chance, le groupe Cgt qui s’occupe de la logistique coupe la sono, sans pour autant m’empêcher d’être entendu. Si bien que mon propos, portant les stigmates de l’oppression, n’a plus besoin des mots pour convaincre qu’il faut faire le contraire de ce que veulent mes censeurs, c’est-à-dire faire débrayer l’usine. Des voix s’adressent à moi et me poussent à aller arrêter tous les ateliers de l’usine. C’est ainsi que pendant plus de deux heures, je vais à la tête d’un groupe d’une cinquantaine d’ouvriers faire débrayer les secteurs les plus récalcitrants, notamment les chaînes de montage et les ateliers de fabrication en série où les ouvriers majoritairement immigrés ne veulent pas nous obéir. Je présume que tout cela leur apparaît comme une histoire ne concernant que les blancs. Leurs problèmes sont ailleurs. Le capitalisme français ne leur paraît pas aussi abominable que les tracts radicaux le disent. Ils le vivent comme une opportunité leur permettant de nourrir leur famille élargie au-delà de l’Hexagone. Jamais ils n’auront la parole ni ne seront représentés ni chez les étudiants ni par les organisations syndicales. La spécificité de l’immigration comme main-d’œuvre qui espère retourner au pays n’apparaît pas en 1968 comme un sujet méritant l’attention de tous.

Avec le concours d’autres groupes qui s’étaient formés dans d’autres départements de production, nous opérons de manière plus ou moins démocratique et nous parvenons à paralyser la totalité de l’usine. Entre-temps, la Cgt a modifié sa stratégie et a décidé de lancer officiellement le mot d’ordre de grève en plaçant tous ses militants aux portes pour en contrôler les flux et éviter que les étudiants ne pénètrent dans l’usine. À la tribune de la passerelle de l’île Seguin, les leaders de la Cgt acceptent de me donner la parole comme représentant de la Cfdt. N’ayant pas préparé de discours, j’improvise devant plus d’un millier de grévistes : puisque nous occupons l’entreprise et que nous prouvons nos capacités à la faire fonctionner, leur déclarai-je, elle nous appartient désormais. Je ne pensais pas vraiment avoir résolu le problème de l’autogestion en disant cela mais je ne pouvais pas non plus ne rien dire sur un sujet sur lequel nous avions passé beaucoup de temps à débattre et à réfléchir tant dans la revue Socialisme ou barbarie qu’à la Cfdt. Sans surprise, tandis que les discours bien formatés de mes collègues de la Cgt furent accueillis avec enthousiasme, mes propos suscitèrent peu d’applaudissements. Je n’étais visiblement pas le leader du moment. Quelques jours plus tard, mes collègues de travail se moquèrent amicalement de moi en faisant une analyse critique de mon propos. Je leur dois d’avoir ainsi contribué efficacement à me déniaiser. Ce fut la dernière fois que je pus parler publiquement dans l’usine. Jamais plus la Cgt ne me laissera m’exprimer pendant le conflit. À l’intérieur de l’usine, chaque fois que je voulais intervenir publiquement, j’étais entouré de plusieurs colosses qui m’en empêchaient en m’insultant.

Le lendemain matin, le 17 mai, après avoir dormi dans l’atelier et tandis que nous nous réchauffons derrière les grilles de la rue Émile Zola autour des braseros, nous voyons avancer au pas cadencé un groupe d’étudiants troskistes de la Fédération des étudiants révolutionnaires (Fer), en rangs serrés, sur quatre colonnes. Ils chantent l’Internationale et la Varsovienne, refaisant ce que les milices bolcheviques firent en octobre 1917 à Saint-Pétersbourg. Je compris alors que 1968 ne serait pas le coup de fouet démocratique que j’espérais mais que ces événements s’annonçaient comme une réédition de la révolution léniniste mais cette fois, heureusement, sous la forme d’une mascarade. Celle-ci eut du moins le mérite d’étonner les ouvriers encore endormis qui avaient l’impression d’assister au tournage d’un film plus qu’à un événement relié à leur action, somme toute banale, d’occupation de l’usine. Ces étudiants voulaient imiter leurs grands-pères en nous rabâchant dans leurs tracts ce qui m’avait servi de culture politique sous l’occupation et que j’avais abandonné après la guerre, au cours de la critique du léninisme que nous faisions avec mes amis de la revue Socialisme ou barbarie et, d’une manière plus militante, avec mes camarades de la Cfdt.

J’étais contraint de constater que toute la critique du bolchevisme que nous avions élaborée pendant quinze ans dans la revue ne s’était pas propagée : les étudiants étaient revenus cinquante ans en arrière. J’étais particulièrement effaré de découvrir les slogans qui fascinaient le mouvement étudiant – « le pouvoir est au bout du fusil » ! – et de voir les formations maoïstes de la gauche prolétarienne défiler derrière les portraits de Staline et de Mao… La mystique révolutionnaire avait eu le pouvoir de rassembler les frères ennemis libertaires et léninistes de toute espèce. Tous communiaient désormais dans la même ferveur révolutionnaire. Les discours révolutionnaires étaient les seuls qui pouvaient s’exprimer à la Sorbonne ou à Nanterre. Dans un de ces amphithéâtres, j’ai apporté en une occasion une note discordante en relayant les opinions très modérées des ouvriers de l’usine occupée, s’inquiétant par exemple de savoir quand ils toucheraient leur paie, inquiétude que je partageais naturellement. Je me fis huer. Les étudiants n’attendant pas la paie de la quinzaine pour subsister, leurs discours pouvaient prendre d’autant plus de hauteur vis-à-vis des mesquineries du quotidien. Mon interdiction de parole dans l’entreprise s’étendit donc à l’université où, pourtant, mes anciens amis de Socialisme ou barbarie faisaient un tabac.

Occuper une usine est beaucoup plus ennuyeux que d’y travailler, surtout quand les débats critiques y sont interdits, c’est pourquoi je séchais mes nuits et mes jours d’occupation à Billancourt, permettant au service d’ordre de la Cgt de relâcher son travail de surveillance sur ma personne.

L’association de quartier : radicalisation nocturne

Dans le 18e arrondissement de Paris nous avions réussi depuis deux ans, avec un groupe d’associations, à implanter une maison de jeunes et de la culture, place des Abbesses. Celle-ci fut très vite secouée par les événements de mai. Des gens du quartier et de la paroisse y affluèrent, d’autres s’y joignirent et y furent accueillis avec bienveillance. La Mjc institua ainsi un « comité d’action du 18e » qui se fixa comme objectif d’aider les salariés grévistes de l’imprimerie Laugier de la place Jean-Baptiste Clément. Les membres du comité d’action allaient les encourager et leur apporter le fruit de quêtes et des produits alimentaires que certains parvenaient à se procurer auprès d’agriculteurs. L’activité politique du comité ne s’arrêtait pas là, elle consistait surtout en des discussions autour de la stratégie d’action : comment le comité pouvait-il apporter un soutien efficace au mouvement ? Les réunions qui débutaient vers 20 heures avaient pour objectif de répondre à cette question en publiant un tract portant le sceau du comité qui était ensuite distribué par ses membres. La rédaction des tracts s’effectuait démocratiquement par tous ceux qui étaient présents sans qu’ils justifient leur appartenance au quartier ni même à l’arrondissement. Bientôt, on constata que le noyau des riverains était devenu minoritaire par rapport à des nouveaux venus qui débordaient d’enthousiasme révolutionnaire sans qu’on sache d’où ils venaient ni ce qu’ils faisaient. Comme la nouvelle morale politique était de ne rien interdire, personne n’aurait osé les interpeller sur la légitimité de leur appartenance au comité sans risquer de se faire traiter de réac. Il suffisait d’avoir des propos favorables au mouvement pour y être accepté et applaudi. Il va de soi, cependant, que des individus qui n’y auraient pas été favorables auraient pu tout aussi librement s’y exprimer. Comme le cas ne se présenta pas, on en tira la conclusion que tout le quartier était acquis au mouvement et à ses slogans. Le groupe de jeunes qui, dans la Mjc, avait des activités plus ciblées – les uns sur l’astronomie, d’autres sur la danse – ne participait pas aux activités politiques, exprimant tout au plus de l’indifférence sans que cela ne trouble l’unanimisme soixante-huitard. L’affichage des convocations à l’assemblée qui devait décider du contenu des tracts mentionnait le jour et l’heure. Un petit détail technique eut à lui seul une grande importance : l’heure du début des débats avait force de règle mais pas l’heure de la fin. Le manque de précision de l’appartenance géographique des orateurs et de l’heure de clôture des débats eut des conséquences bien plus grandes qu’on ne pouvait l’imaginer. En effet, comme la rédaction devait réunir l’assentiment de tous ou de la majorité des présents qui votaient le texte final, il s’avéra que ceux qui avaient le plus de poids dans la rédaction du texte étaient les insomniaques qui pouvaient encore, à trois heures du matin, être disponibles et en pleine forme pour discuter un texte dont l’ébauche avait débuté la veille à 21 heures. Or, la répartition de l’insomnie n’était pas aléatoire : elle touchait davantage les nouveaux venus que les riverains… L’insomnie, en outre, touchait particulièrement ceux qui partageaient une opinion maoïste bien identifiée. Par tous ces concours de hasard, il se trouve que la teneur politique des tracts du comité d’action du 18e se trouvait en cohérence avec les idées du Grand Timonier en vigueur dans la galaxie du mouvement de mai 1968…

Mis à l’épreuve entre ces nuits passées avec mes collègues en occupation dans l’atelier 59 de l’usine Billancourt où toute critique de la Cgt était interdite et les soirées de débat de la place des Abbesses, mon optimisme démocratique se trouvait fortement éprouvé, ce qui n’empêchait pas, même dans de telles circonstances, de m’interroger sur les causes de cette déception.

La plus sommaire analyse sociologique permettait de comprendre pourquoi les salariés n’étaient pas partisans de se lancer dans l’aventure révolutionnaire que leur présentaient les diverses organisations d’extrême gauche. Il suffisait de constater, rétrospectivement, que la croissance de leur pouvoir d’achat n’avait jamais été aussi forte et que les espérances qu’ils portaient dans leur avenir n’avaient jamais été aussi fondées. Notre autonomie, comme ouvriers, n’avait jamais été aussi grande qu’en cette période de plein-emploi que nous pensions éternelle. Quand nous avions un métier en main, nous pouvions du jour au lendemain quitter l’entreprise pour nous faire embaucher dans une autre sans aucune difficulté. Nos espérances étaient en partie placées dans le développement de cette société social-démocrate qui redistribuait une partie des richesses notamment en sécurisant, pour la première fois de l’histoire, les malades et les retraités ; situation, qui, on le sait aujourd’hui, n’allait pas durer, mais cela personne ne le prévoyait. Les salariés n’avaient donc aucune raison de faire la révolution que leur proposaient les étudiants, s’il s’agissait d’acquérir ce qu’ils pouvaient obtenir à moindre frais au travers des institutions démocratiques.

Ce raisonnement sociologique, en revanche, était bien incapable de nous faire comprendre la mystique révolutionnaire qui, pendant ces semaines, s’est emparée du monde étudiant et universitaire ni de nous faire comprendre pourquoi le mot révolution fédérait aussi bien les partisans du totalitarisme stalinien que les libertaires du 22 mars et les babas cool de la petite bourgeoisie. La seule explication savante aurait pu venir de la philosophie des religions qui, depuis Max Weber, explique l’importance et le rôle de la croyance religieuse dans les phénomènes politiques et sociaux. Mais ces analyses venant d’universitaires qui se situent dans un espace intellectuel différent de ceux qu’ils étudient peuvent prêter à suspicion : comment analyser la conscience des autres lorsqu’on ne la partage pas ? C’est pourquoi il me semble que Castoriadis fut un des rares auteurs, le seul peut-être à l’époque, à donner la clé de ce problème lorsqu’il fit l’analyse des événements au mois de juin dans la Brèche1. Il ouvrit la boîte noire de la subjectivité de l’acteur révolté non pas à partir de l’extériorité du savant mais à partir de lui-même en évoquant sa conscience d’être révolutionnaire (p. 106). On comprend alors facilement que ces êtres révolutionnaires de 1968, partageant la même ontologie, n’avaient pourtant aucune chance de formuler le moindre objectif politique commun, n’étant pas investis par le même projet, qui allait de l’être révolutionnaire approuvant la société totalitaire stalinienne à l’être révolutionnaire d’une société sans État. Les uns appuyant les revendications salariales, les autres les trouvant trop modestes, d’autres enfin procédant au réquisitoire de la société de consommation, les uns surenchérissant de misérabilisme prolétarien, les autres stigmatisant la veulerie de l’abondance. Cet être révolutionnaire qui n’avait de compte à rendre à personne d’autre qu’à lui-même, enveloppant la multitude, semblait constituer une croyance spécifique qui, à la différence de la foi religieuse et des subjectivités identitaires nationalistes ou ethniques, aussi disponibles sur le marché, n’adhérerait à rien d’extérieur qu’à son être autonome et libre. Cette adhésion lui permettait de s’indigner contre les désirs triviaux déjà identifiés par Castoriadis : la voiture, la télévision, les augmentations de salaire, les loisirs, le désir de consommer… La particularité de cet être révolutionnaire qui va de Sartre à Mao est que certains d’entre eux sont organisés et structurés en une force politique qui compte un nombre important d’adeptes. Le PC est à l’époque le seul à occuper cette place de choix. Cette formation acquise inconditionnellement aux idées totalitaires du bolchevisme, loin de cracher sur les biens matériels de ce monde capitaliste, pouvant faire croire aux salariés que si leur parti détenait le pouvoir, il leur en donnerait davantage. Étant les seuls à avoir des arguments crédibles pour montrer qu’ils étaient capables d’exercer ces fonctions, leur être révolutionnaire aurait pu avoir davantage de conséquence sur les événements.

L’après-1968 s’ensable, et n’anticipe pas nos questions

Il devient alors explicable qu’aucun changement politique ne sorte du mouvement de 1968. Au contraire, celui-ci va renforcer les institutions existantes. Aux élections de juillet, la droite gaulliste remporte haut la main la majorité absolue au parlement, tandis que le parti communiste, bien qu’inféodé à l’Urss des goulags, continue à recruter en restant toujours le seul grand parti d’opposition. Du côté de l’ultra gauche, les maoïstes et les trotskistes ramassent des miettes de popularité en consolidant leurs organisations par l’adhésion non négligeable de jeunes étudiants et salariés à qui ils inculqueront le bolchevisme de grand-papa. L’avant-garde, incapable de donner la moindre valeur ajoutée à ces événements en termes politiques, se contentera d’agiter les symboles que lui avait laissés le panthéon des héros marxistes. L’ordre revenu, une chose était restée aussi immuable qu’avant : la nécessité de faire la révolution. Mais contrairement à ces groupes, le PC qui proclamait, comme les autres, son engagement révolutionnaire, avait seul la force numérique pour engager des actions de masse et pour en interdire d’autres. Il se trouve que les desseins insondables du Kremlin préconisèrent la sagesse au PC, mais il aurait pu tout aussi bien lui conseiller le contraire. On peut estimer alors que sa logistique lui aurait permis de rallier nombre de manifestants qui commençaient à s’ennuyer.

Les autres formations révolutionnaires, pendant cette période, ne donnèrent que des consignes de manifestations de rue qui se succédèrent les unes après les autres et lancèrent des exhortations pour que les grévistes continuent à faire grève et pour que ceux qui n’étaient pas en grève se décident à rejoindre ceux qui l’étaient déjà. Quelques semaines après que les grèves eurent cessé, le débat fut ouvert sur ce qu’il aurait fallu faire pour que la révolution réussisse. À ma grande surprise, dans la Brèche, Castoriadis montre qu’il aurait fallu pour cela faire deux choses que le comité d’action du 18e n’avait justement cessé de faire : s’organiser entre étudiants et travailleurs et produire un journal (p. 110). Bien que n’ayant jamais été pourvu d’un être révolutionnaire, je m’étais conformé, sans le savoir, au mode d’emploi de la révolution. Celle-ci, néanmoins, n’en était pas advenue pour autant. Je compris alors la portée de l’idée de Trotski qui, dans la Révolution permanente, estime que l’on ne doit jamais se reposer tant que cette tâche n’est pas accomplie. Je compris aussi qu’il avait sous-estimé la lassitude et l’ennui des combattants qui, fatigués de marcher de manif en manif, de dépaver les rues, avaient perdu leur croyance au bout de quelques semaines à force de répéter toujours les mêmes choses. Contrairement à la religion où la prière entretient la foi, on peut estimer que le slogan répétitif est contre-productif à la croyance révolutionnaire.

On peut regretter que le mouvement de 1968 n’ait pas amorcé les débats politiques qui pointaient déjà à l’horizon des décennies qui allaient suivre : chômage, insertion, inégalité Nord-Sud, immigration, pénurie de matière fossile, d’eau, de produits alimentaires, etc. Au lieu de quoi, le mouvement s’en est remis à cette mystique de l’être révolutionnaire et à des slogans qui n’avaient pas la moindre pertinence pour tous ces sujets ni même le mérite d’ouvrir le débat. La plupart des nouveaux problèmes de société auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés n’ont pas été investis par les acteurs de 1968 ni par leurs descendants. Au cours des années qui suivent, ce seront des nouveaux acteurs présents dans d’innombrables associations et Ong qui, par des actions alternatives concrètes, fonctionnant comme de vrais laboratoires d’expériences, permettront des innovations capables de trouver des solutions aux dérives de l’économie de marché et de répondre aux nouveaux défis planétaires, comme le montre la multiplication des associations autour de l’écologie.

Les organisations trotskistes apparaissent comme les seules véritables continuatrices de 1968. Elles ont construit un réseau de militants et un appareil logistique efficace qui se mettent à la disposition des nouvelles luttes sociales – tout en cherchant le plus naturellement du monde à les orienter et les diriger. Elles se sont inscrites dans la liste des services qu’elles peuvent rendre aux protestataires de l’injustice en organisant la colère dans leurs actions de rue. Elles ont cependant évolué : elles ne boudent plus le suffrage universel et même, aujourd’hui, elles en tirent certains avantages. Les slogans anticonstitutionnels – « élection piège à con » – se sont assagis en rejoignant, ainsi, ce que certains jugèrent en d’autres temps comme un péché de jeunesse : la Maladie infantile du communisme2. Le paradoxe de cette sagesse est qu’avec le recul de la protection sociale de l’État, ces forces en sont réduites à défendre les acquis sociaux, en prenant la situation des avantages des années 1968 comme modèle. Revenir à l’état social de cette époque représente pour elles un progrès, contrairement à leurs aînés qui le combattait. Toutefois, les êtres révolutionnaires rassemblés en organisations concurrentes et en constante surenchère réciproque sont toujours là, leur banque de ressentiment est prête à faire crédit à toutes les colères et à offrir leurs services aux victimes qui en font la demande : leur technique protestataire, leur logistique, leurs complicités médiatiques leur donnent une certaine prise sur la politique, montrant ainsi que la colère est un bon potentiel de pression, elle ne nécessite pas de connaissance politique particulière, pas de réflexion sur les dossiers, elle présente l’avantage de mobiliser la compassion et surtout elle ne sera jamais assouvie, rendant les générations d’êtres révolutionnaires inépuisables.

Les solutions démocratiques ne furent pas à la hauteur de l’autogestion radicale qui était proposée. Elles ont cependant apporté un surcroît de démocratie dans les entreprises par la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise puis par les procédures participatives. Ces avantages, bien en deçà de la demande révolutionnaire, ne calmèrent pas leur ardeur, mais au contraire l’activèrent contre ceux qui les avaient négociées : « participation piège à con » succéda à « élection piège à con ». Leur vigilance à s’opposer aux réformes était en effet leur seule chance de survie.

Malgré cela, très peu de gens continuent à croire que le socialisme radical serait une alternative à l’économie de marché, l’espérance venant de partis de masse s’est effondrée, donnant lieu à une explosion d’associations qui interviennent dans les politiques publiques, celles de l’emploi, de la solidarité, de l’environnement, de la culture. L’espace public local est occupé par des micro-initiatives. L’action alternative concrète précède la théorie et non l’inverse comme en 1968. La croyance au progrès d’une société de classe moyenne version libérale ou version communiste fait place à un projet de société plus frugale en consommation, société non programmée mais en co-construction avec les acteurs.

L’idéologie hédoniste de 1968 qui rangeait la vie quotidienne du plein-emploi comme insupportable (« métro, boulot, dodo ») fait place aux revendications associatives et politiques exigeant davantage de « boulot », davantage de « métro », davantage de « logement ». Les références politiques à Marx, Althusser et Marcuse ont été remplacées par celles de Hans Jonas qui ouvre une dimension politique intergénérationnelle et par celles d’Armatya Sen qui lance des pistes vers la sortie de la pauvreté. Le mot révolution est remplacé par celui de solidarité active et le mot progrès remplacé par justice sociale. L’idée selon laquelle l’industrialisation avait été un acquis solide pour sortir de la pénurie est remplacée par sa mise en cause et l’ouverture d’expérience au développement durable et au commerce équitable. En somme, le mouvement de 1968 ne fut pas à la hauteur du défi de notre société et la période actuelle, moins ostentatoire, moins dogmatique, plus pragmatique, plus ouverte sur les idées me paraît bien plus prometteuse de débat et d’action politique.

  • *.

    Voir son précédent article dans Esprit : « La grande démocratie et la petite démocratie », juillet 2006.

  • 1.

    Cornelius Castoriadis (sous le nom de Jean-Marc Coudray), Claude Lefort, Edgar Morin, la Brèche, Paris, Fayard, 1968, rééd. sous le titre Mai 68. La brèche, suivi de Vingt ans après, Bruxelles, éditions Complexe, 1988.

  • 2.

    Référence à V.I.Lénine, la Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Moscou/Paris, Éditions du progrès/Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme-léninisme », 1976.