Dans le même numéro

Bob Dylan, Barack Obama : deux hommes, un seul rêve

décembre 2008

#Divers

Ce mardi 4 novembre 2008, aux États-Unis, deux hommes ont rencontré leur foule. À Chicago, Barack Obama débutait son discours de victoire dans une belle nuit d’automne, tandis qu’à Minneapolis, Bob Dylan venait d’achever son 89e concert de l’année. Deux scènes mais un même imaginaire de l’Amérique.

Les deux hommes publics ont trouvé mardi soir une forme d’aboutissement de leur travail. Certes, on ne peut réduire l’œuvre monumentale de Dylan à des considérations politiques ; bien sûr, comparer le nouveau rôle d’Obama à celui d’un poète errant serait aberrant. Mais « les temps changent », et les deux se rejoignent dans ces impalpables crossroads, mot utilisé par Obama pour évoquer notre époque charnière, et expression au cœur de toute la mythologie des bluesmen américains.

Quelques semaines auparavant, Dylan avait accordé son soutien à Obama, à demi-mot. Dans sa thématique du changement, le candidat démocrate avait plus ou moins fait écho à The times they are a-changin’, protest song absolu joué dans une version électrifiante par Dylan ce mardi. Ce chassé-croisé se retrouve dans leurs positionnements respectifs vis-à-vis de la lutte pour les droits des Noirs américains. Obama, devenu allégorie du combat pour l’égalité, sans jamais s’être présenté comme le candidat de la communauté noire, entretient une relation magistralement ambiguë avec cette cause. Celle de Dylan est plus simple, mais tout aussi ambivalente : le jeune chanteur dénonçait la ségrégation raciale, entre autres. Il laissa rapidement ces thèmes de côté, et refusa l’étiquette de « voix d’une génération ». À l’inverse d’une Joan Baez, Dylan n’a plus jamais flirté avec quelque cause politique que ce soit. Cependant, quatre décennies plus tard, il joue encore régulièrement des chansons telles que The lonesome death of Hattie Carroll, récit du meurtre par un notable blanc d’une domestique que l’on devine noire sans que cela soit jamais explicitement mentionné.

« Nouvelle frontière » entre rêve et réalité

Avant d’abandonner les protest songs, Dylan avait chanté à Washington devant la marée humaine qui entendit le plus célèbre discours de Martin Luther King. Il y interpréta Only a pawn in their game, morceau dans lequel le Blanc anonyme qui avait tué Medgar Evers n’était qu’un pion dans un système où tout poussait à croire à l’infériorité des Noirs. Quarante ans après, un métis a remporté la course à la Maison-Blanche. L’échiquier noir et blanc s’est transformé en miroir de l’Amérique, et le rêve américain a affiné ses contours de manière plus précise qu’un simple contraste de couleurs. Bruce Springsteen, qui œuvre dans la même voie que Dylan, l’avait exprimé devant les partisans d’Obama deux soirs avant l’élection :

J’ai passé la majeure partie de ma vie de musicien à mesurer la distance entre le rêve américain et la réalité américaine […] Je crois que le sénateur Obama a pris la mesure de cette distance dans sa propre vie et son travail. Je crois qu’il ressent dans son cœur le prix de cette distance, payé en sang et en souffrances au quotidien par les Américains.

Springsteen, dont la toute dernière création s’intitule I’m working on a dream, résume ainsi une des caractéristiques fondamentales de la candidature d’Obama : l’incarnation d’un rêve. Barack Obama ne fait pas semblant de s’effacer devant la fonction qui l’attend. Au contraire, il associe ses filles à sa victoire, parle de sa femme en termes intimes, et se dresse en tant que personne humaine désormais en charge. Obama a certainement toutes les compétences d’analyse requises ; mais surtout, il sent intuitivement l’air du temps passé et présent. Là où n’importe quel homme politique sérieux aurait parlé de « force » ou de « puissance », Obama a convoqué un concept romantique, presque fantasmatique : « C’est ça le vrai génie de l’Amérique, d’être capable de changer. »

Dylan, lui-même acteur majeur de cette Amérique fantasmée, n’échappe pas pour autant à la fascination : absorbé par cette somme infinie de possibilités, il s’évertue à faire vivre l’héritage musical américain sur scène et à la radio. Cette Amérique des bluesmen et des folkeux du passé, relayée par Dylan, est un mythe. Pour le conceptualiser, le sociologue Greil Marcus a inventé le nom de République invisible. Mardi, celle-ci a voté pour la première fois. Et Dylan, qui s’était toujours refusé à mêler son art à la politique, est sorti de sa réserve. Dylan, comme d’habitude, n’avait desserré les dents qu’en fin de concert, pour présenter son groupe. Comme d’habitude… jusqu’à ce qu’il marmonne ces mots, avant l’ultime chanson, alors que l’annonce de la victoire d’Obama s’était répandue :

Tony [son bassiste, qui portait un badge « Obama »] pense que c’est un temps nouveau qui est arrivé. L’ère de l’éclaircie.

Dans le film qu’il a écrit en 2002, Masked & Anonymous, Dylan prétendait de manière laconique ne pas prêter attention à ses rêves. Longtemps, une génération aura fait siens les rêves de Dylan, que le principal intéressé semblait fuir dans un élan artistique salvateur. Ce 4 novembre, ces rêves l’ont rattrapé. Plus tôt dans la soirée, Dylan avait déjà laissé entendre qu’il se passait quelque chose d’éphémère. Ressentant la nécessité de capturer ce moment, il avait chanté Shooting star, qui recèle ce vers prémonitoire : « Demain sera un autre jour. » Cette chanson d’amour prenait une tout autre signification, et son vœu était exaucé :

J’ai vu une étoile filante ce soir, et j’ai pensé à toi. Tu essayais d’entrer dans un autre monde, un monde que je n’ai jamais connu. Je me suis toujours demandé si tu y étais parvenu. J’ai vu une étoile filante ce soir, et j’ai pensé à toi.

Et finalement, décidant de ne pas se cacher derrière les opinions de son bassiste, Dylan s’est lancé, et a prolongé cette rarissime adresse au public :

Moi, je suis né en 1941, l’année où ils ont bombardé Pearl Harbor.

Dylan est né l’année où Hawaï était bombardée, Obama est né sur cette même île l’année où Dylan a débuté sa carrière. Dylan a poursuivi, dans un souffle :

J’ai vécu dans un monde de ténèbres depuis. Mais on dirait que les choses vont changer maintenant.

Les temps changent, oui. Dylan sortait de sa tanière, tandis qu’à Grant Park, Obama s’apprête à jouer sa propre musique. Dans son discours de victoire, il va recourir à tous les ingrédients de la musique de l’Amérique, celle de Dylan.

Hommes du peuple, folk music

Obama investit l’estrade telle une rockstar, s’écriant « Hello, Chicago ! », ce que Dylan se refuse à faire, où qu’il soit. La voix prophétique d’Obama, virtuose de la diction, trouve un écho d’autant plus fort que la réverbération est soigneusement réglée. En fin de discours, Obama convoque un personnage que l’on jurerait tiré d’une folk song, Ann Nixon Cooper, dont la longue vie permet de faire référence à l’Amérique de la Grande Dépression, celle de Woody Guthrie, le pape du folk, ainsi qu’au slogan musical We shall overcome. La politique et le folk recherchent ce savant mélange entre fantasme et réalité afin de toucher le cœur des gens ; à travers l’image de cette femme de 106 ans, Obama a écrit la chanson folk ultime, expliquant comment le xxe siècle, abritant les plus grands progrès et les plus grandes horreurs de l’humanité, venait d’être transcendé par un vote.

Derrière son micro, Obama délivre le plus formidable blues parlé des temps modernes. Sans guitare, il tire de nombreuses larmes. Obama a aussi une pop song, avec un refrain accrocheur qu’il fait répéter à la foule. Maître absolu du phrasé, il baisse systématiquement la voix sur ses Yes, we can. Sur l’avant-dernier, alors qu’il rappelle la faculté de l’Amérique à évoluer constamment, son intonation monte, comme lorsque Dylan fait varier la mélodie de l’avant-dernier refrain de son plus grand tube, Like a rolling stone.

Ces paroles, brillamment reprises par Martin Scorsese dans son documentaire No Direction Home, montrent que la vie de Dylan aura été une incessante recherche d’un « chez soi ». Mardi soir, Dylan donnait son concert dans l’université de son Minnesota natal, celle où près de cinquante ans avant, il n’allait pas en cours. Chez lui, géographiquement. N’allez pas croire à un hasard de calendrier. En août 1963, Bob Dylan, alors connu comme l’auteur de Blowin’ in the wind, avait partagé la tribune avec le dernier homme qui avait su parler d’un rêve et rester crédible. Quarante-cinq ans plus tard, lorsqu’il a entamé ce même morceau après quelques phrases saluant la victoire d’Obama, nul doute qu’il venait de trouver un semblant de refuge, non plus dans sa caverne musicale, mais bien dans la réalité. Cette musique du passé que le vieux Bob défend depuis toujours sur scène n’aura jamais été aussi vivante et actuelle que sur ces premières mesures. Le même Dylan qui reste normalement cloué à son clavier s’est promené sur sa scène en jouant de l’harmonica, à la limite de la danse. Celui que l’on surnomme le « clochard céleste » devait se sentir chez lui, symboliquement. Cette soirée ne l’empêchera pas de continuer sa « Tournée sans fin », pas plus qu’elle n’autorisera Obama à se soustraire aux obligations futures ; mais l’un aura capturé un peu de réalité dans son monde artistique, l’autre pourra conserver un peu de poésie dans la dure réalité politique.

  • 1.

    Va publier prochainement un livre sur Bob Dylan aux éditions Le Mot et le reste.

RAINAUD Nicolas

Dans le même numéro

L'Etat français et les nouveaux outils de gouvernement
Les missions de service public et le choix de la concurrence
Quel est l'avenir de la fonction publique ?
La vis sans fin de la réforme