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Dans le même numéro

Commission sur le métier d’enseignant : un cas de désinformation

mars/avril 2008

#Divers

N’ayant pu expliquer les raisons de sa démission de la commission dont il était membre, Michel Rocard nous a proposés de rendre publique la lettre adressée à Marcel Pochard et à tous les membres de la commission, dans laquelle il retrace l’enchaînement des faits ayant conduit à sa décision. Au-delà des circonstances propres à cet épisode, c’est le fonctionnement de la presse écrite qui mérite d’être interrogé.

Cher Président, chers amis,

Ma démission a dû vous surprendre, et de fait je ne l’ai donnée qu’avec regret. Elle a quelque chose d’absurde, notre commission n’étant absolument pour rien dans le psychodrame médiatique grotesque dont il a fallu que je me sorte.

Je veux d’abord m’excuser de cet incident auprès de vous, et vous dire tout le plaisir et l’intérêt que j’ai pris à travailler en votre compagnie. Non seulement j’ai énormément appris mais j’ai découvert des personnalités toutes attachantes et esquissé quelques débuts d’amitié, ce qui est un privilège rare quand on prend de l’âge.

Mon seul regret est qu’une recrudescence d’activité dans mon métier politique vers la fin de nos travaux m’a rendu moins disponible juste au moment où il aurait fallu l’être plus pour maîtriser la phase finale de rédaction. Ce n’est qu’un malheureux hasard, mais je tiens à vous prier de m’en excuser.

L’affaire vaut quelques mots de commentaires et même d’explication.

Je plaide depuis quelques années maintenant que le système médiatique contemporain est en train de détruire la démocratie. Nous venons de vivre des travaux pratiques tout à fait instructifs à une micro-échelle.

1re remarque. Pour des raisons commerciales mais dont l’effet est désastreux, la presse cherche toujours à anticiper communications et commentaires par rapport à l’événement. Il est donc constant que tout débat sur un document de réflexion politique s’ouvre avant même qu’il soit remis avec cet inconvénient majeur que les interlocuteurs sérieux n’ont pas quand ça démarre la possibilité de recourir au texte même, pas encore public.

2e remarque. Il est tout aussi constant que la presse ne cherche jamais à ouvrir de tels débats sur la seule substance, mais qu’elle le fait en y impliquant des personnalités en vue. Là étaient le risque et l’inconvénient de m’associer à vos travaux.

3e remarque. La presse connaît admirablement les « sujets qui font mal », ceux sur lesquels le débat public est difficile à cause de la puissance et de la véhémence des intérêts en cause. La rémunération au mérite dans la fonction publique est de ceux-là.

4e remarque. La réalité des textes, la vérité, n’ont aucune importance. Seule compte la possibilité de connexion entre le sujet traité et la belle bagarre espérée. La presse vivant de la vente de drames, nous sommes en fait dans l’incitation à la guerre civile. On se souvient du télégramme de Randolph Hearst, avant la Deuxième Guerre mondiale, à un de ses reporters qui se plaignait de l’absence d’intérêt de son journal pour le pays où il travaillait : « Fournissez des reportages, je fournirai la guerre. »

5e remarque. En fonction de toutes ces constantes, Le Figaro me demande une interview avant la publication. J’accepte puisqu’on n’a pas le choix et qu’il faut bien poursuivre le débat. J’y dis explicitement – vous l’avez lu – que nous n’avons pas posé le problème de la rémunération au mérite, mais qu’au contraire nous avons émis le vœu que le mérite contribue davantage au déroulement des carrières. Cela n’empêche pas Le Figaro de faire un titre mensonger, démentant ce que je dis moi-même dans l’interview. Là ils franchissent une ligne jaune et commettent une faute qui permet de les prendre la main dans le sac.

L’étonnant est que cela vienne du Figaro, peu coutumier de ce genre de choses. Mais il a changé de direction il y a quelques mois, et le nouveau directeur de la rédaction vient de la télévision commerciale. Il est un des boutefeux majeurs dans le paysage audiovisuel français. Je vois une trace nette de son état d’esprit dans ce qui vient de se passer.

6e remarque. Le démarrage du système médiatique dans sa partie radio-télé est foudroyant. Tous parlent de la rémunération au mérite, annoncent des débats à venir. J’ai moi-même 22 invitations. Une télé voit même un de ses journalistes dire : « Pourquoi pas la rémunération au mérite de tous les fonctionnaires ? » Bref, de quoi préparer une belle grève générale en France, avec l’avalanche de commentaires qu’elle appellerait.

7e remarque. Devant le démarrage d’un tel déferlement, j’ai naturellement démenti avec la dernière énergie. Mais l’Afp m’a refusé un communiqué mettant en cause Le Figaro. Le système se protège. Je n’ai pu démentir que sur le fond, ce qui est déjà important. Mais j’ai eu quatre occasions radio ou télé en deux heures, de démentir en mettant en évidence la malversation du Figaro.

8e remarque. Dans l’après-midi, la déferlante a continué malgré mes démentis. J’ai compris que, comme d’habitude, un démenti ne sert à rien – il n’y a pas de fumée sans feu, disent les braves gens – et qu’il me fallait taper beaucoup plus fort pour être entendu et cesser l’ouverture d’un débat à partir d’un rapport de puissance publique. J’ai donc démissionné, pour rendre visible l’imposture du Figaro, et pour protéger notre commission dans les débats qu’elle va devoir tenir devant l’opinion et avec le ministre sans que ces débats soient pollués par une question extérieure à ce que nous avons dit. Je pense y être arrivé. Je m’en suis en tout cas expliqué avec monsieur Darcos, qui m’en a donné acte et m’a fort bien compris.

Conclusion. La démocratie ne peut plus fonctionner dans de telles conditions. Le système exige des chocs et des coups de boutoir permanents. Toute collaboration entre la majorité et l’opposition là où elles n’ont pas de désaccord majeur est présentée comme une trahison et non comme un service rendu en commun à la bonne marche du pays.

Je serai donc absent de la présentation de nos travaux au pays. Je pense que c’est mieux ainsi, et que vous y retrouverez une sérénité que ma seule présence aurait compromise.

Reste à défendre la démocratie…Il faudrait que les éditeurs de journaux soient à but non lucratif ! Mais avant il faut que toute l’opinion publique soit pleinement consciente de cette dérive. Ma démission a eu pour but principal de la mettre en évidence.

Merci encore du climat de travail que vous avez tous su créer, et mes excuses pour cet incident final idiot.

Je vous prie, cher Président, chers amis, de croire à l’expression de ma profonde estime et de mes sentiments très amicaux.

Michel Rocard

1er février 2008